L ENFER. CHANT V
D''in autre côté, je vis Canaille et Penthésilée; je vis le roi Latinus, assis auprès de Lavinie, sa flUe;
Je vis ce Brulus qui chassa Tarquin, et encore Lucrèce, Julie, Marcia, Cornélie; je vis Saladin, seul à i'écart.
Ensuite, élevant un peu plus les yeux, je vis le maître de ceux qui savent *, assis au milieu de sa ^amille de philosophes.
Tous l'admiraient, tous lui rendaient h<.\.iimage : là, je vis Socrate et Platon, qui se tenaient pius près de lui que tous les autres.
Puis Démocrite, qui fait sortir le monde du hasard, Anaxagore et Thaïes, Empédocle, Heraclite et Zenon;
Je vis le bon observateur de la qualité, je veux dire Dioscoride '. Je vis Orphée, TiilUui, Linus et Sénèque le moraliste ;
Le géomètre Euclide, Ptolémée, Hippocrate, Avicenne, Gallien, Averrhoès, qui fit le grand commentaire '.
Je ne puis les rappeler tous; le long thème que je dois suivre m'entraîne, et bien des fois les paroles sont trop brèves pour le sujet.
Bientôt la compagnie des six se diminue de deux ; le sage giiide me mène, par une autre voie, hors de cet air immobile sous un air qui tremble;
Et je viens dans des lieux où rien ne luk.
CHANT V
Deuiième cercle où lont les Liuuneux. — iU errcDt sans cesse, agites par ie vent — MïDOS juge les Arocs. — Dante rencontre Françoise de Rimini et Paul, son aaant. — Au touchant récit de kur malheur, le poêle s'cvanouil.
iiinsi je descendis du premier cercle dans le second, qui renferme moins d'espace, mais d'autant plus de douleur i douleur poignante jusqu'aux cris.
* Aristole.
* Dioscoride a Tail un Uaild des TCgét«ai.
* 1.C comuienlairc sur Arislot*.
172 LA DIVINL LOMtDlE.
Là siège riiorrible Minos en grinçant des dents; il examine les fautes de ceux qui entrent; il les juge, et, par le mouvement de sa queue, indique leur condamnation.
Je dis que lorsqu'une âme criminelle vient devant lui, elle se confesse tout entière; alors ce grand inquisiteur des péchés
Voit quel lieu de l'enfer lui est réservé; et il se ceint de sa queue autant de fois qu'il veut indiquer de cercles inférieurs où elle doit être envoyée *.
Beaucoup d'àmes sont toujours devant lui; elles vont l'une après l'autre à leur jugement, elles parlent, elles entendent, et puis elles sont jetées dans le gouffre.
« 0 toi qui viens dans le séjour des douleurs î me dit Minos dès qu'il me vit et en suspendant sos graves fonctions,
» Considère comment tu entres ici et à qui tu te fies •• que la lai-gcur de l'entrée ne te trompe pas *. »
Alors mon guide lui dit : a Pourquoi donc cries-tu?
» Ne t'oppose pas à son voyage ordonné par le destin; on le veut ainsi là où l'on peut tout ce qu'on veut; n'en demande pas davantage. »
Déjà commencent les voix plaintives à se faire entendre; je suis arrivé là où beaucoup de gémissements frappent mon âme.
Je vins dans un lieu muet* de toute lumière, qui mugit comme fait la mer par la tempête, si elle est battue par des vents contraires.
La trombe infernale, qui jamais ne s'arrête, emporte Ici
Nec vcro Ii.tg sine sorte daUe, sine jndice sedes. Quaesilor Minos urnam movet : ille silcntûtn ConciUuini|ue vocat, vitasque et crimina disdt. l^neid., 1. vi.) Facilis desccnsus Averni :
Noctes alque dics patel airi janua Dili»: Scd revocare graduro, supewsquc cvadere ad aarat, Uuc opus, hic labor est.
[^neid., 1. ti.) Lala pc:^^ et spaliota via eet quae ducil ad perditionem.
(Saint Matthieu, va.) * lo vcià io luogo d'ogni <ace muto.
i'enfer. chant V. 173
^rils dans son tourbillon^ les fait tourner sans cesse, les frappe et les tourmente;
Quand ils se trouvent devant ce souffle, leur supplice, ils grincent des dents, se plaignent, se lamentent; ils blasphèment la veitu divine.
J'appris qu'à ce tourment sont condamnés les pécheurs charnels qui soumettent la raison aux appétits des sens.
De même que leurs ailes emportent les élourneaux arrivant au temps froid en troupe large et serrée, ainsi ce tourbillon emporte les mauvais esprits;
Deçà, delà, en bas, en haut, il les promène; nulle espérance ne les soulage d'obtenir un moment de repos, ni même un moindre châtiment.
Et ainsi que les grues passent en chantant leur lai, et en formant une longue file dans l'air, ainsi je vis venir, traînant leurs plaintes.
Les ombres portées sur le tourbillon; c'est pourquoi je m'écriai : « Maître, quelles sont ces âmes que ce vent noir châtie si fortement ?
— La première de celles que tu veux connaître, me dit-il alors, régna sur une foule de peuples différents de langage ;
» Elle fut si abandonnée au vice de luxm-c , que tout ce qui plaisait fut pei mis par elle dans ses lois, afin d'effacer le blâme où elle était tombée ;
» C'est Sémiramis, qui, selon ce qu'on lit, succéda à Ninus et fut son épouse; elle régna sur la terre où commande le soudctn.
» L'autre est celle qui se tua par amour et rompit la foi promise aux cendres de Sichée. Puis vient la luxurieuse Cléopâtre. »
Je vis Hélène, qui amena un temps si funeste; je vis le grand Achille, qui eut lui-môme à combattre enfin contre l'amoiu* ;
Je vis Paris, Tristan, et plus de mille ombres qu'il me montra en les désignant du doigt, et qu'Amour a fait sertir de notre vie.
Après que mon sage m'eut nommé les dames ancienne
174 LA lilVlNK i.'.k.F.liir.
et les cavaliers, la pitié m'accal^la et j'étais tv.. ...... v , ..^'i.
Je me pris à dire : « Poète, je pai'iorais vohjiiliers à cm deux qui ?olent ensemble et paraissent si l^iiersau vent. •
Et lui à moi : « Attends qu'elles soient plus près de nous; alors prie-les par cet amour qui les mène, et ils viendron» à toi. »
Sitôt que le vent les inclina \ers nous» j'élevai la voLv . « 0 âmes tourmentées! venez nous p&iler, si nul ne s'y oppose. »
Comme des colombes, appelées ,>ar leurs désirs, volent vers le doux nid d'une aile ouverte et ferme, et portées dans l'air par même vouloir ;
De même les deux âni^e ^oitirrn: de la feule où était 'iidon, venant à nous à travei-g l'air malfaisant, tant mon ippel afTectueui eut de force.
« Être gracieux et compatissant, qui viens nous visiter dans cet air obscur, nous qui teignîmes le monde de sang,
» Si nous étions aimés du roi de l'univers, nous le prierions pour ton repos, puisque tu as pitié de notre mal amer.
» Tout ce qu'il te plaira entendre et dire, nous-mêmes l'entendrons et le dirons de bon cœur, tant que le vent, comme il le fait à présent, se taira.
» La terre où je suis née * est située sur le golfe où le Pô descend avec tous les fleuves qui le suivent pour se reposer dans la mer.
» Amour, qui se prend vite au cœur gentil, attacha celui-ci à ce beau corps qui me fut ravi (et ce coup inattendu me poigne encore).
» Amour, qui ne dispense nul aimé d'aimer, m'attacha si fortement au plaisir dont s'enivrait celui-ci, que, comme tu ▼ois, jamais il ne m'abandonDe.
' La ville de Bavenne, maiotenant à UV^i milles de la mer. Fraoçoiie était Gile et Guido da Polenta, teignear de Ravenne. Aimée du jeune Paul de Rimini qu'elle ateait, ce fut le frère aine, Lanciotlo, pri::je boiteux et difforme, q.i'elle epoma, Lm deux amants ne purent oublier leur première inclination. Un jour qu'ils Iw •iknt ensemble les aventures de Laoceloi da Lac, le mari, qui et cpiatt, Wl d'uB même twf d'épëe.
l'enfer, chant ▼. 175-
» Amour nous a conduits à la même mort. Là, Caïn ' attend celui qui nous arracha la vie. » Telles furent les paroles de ces deux ombres
Dès (jue j'eus entendu ces âmes blessées, je penchai le visage, et je le tins si longtemps baissé, que le poëte me dit : « A quoi peuses-tu ? »
Quand je lui répondis, je m'écriai : «i Hélas ! combien ic doux penscrs, combien de désirs les ont menés à ce pas douloureux ! »
Puis je me tournai vers eux et je leur parlai ainsi : « Francosca, tes malheurs me remplissent de tristesse et de pitié; ils me font pleurer.
» Mais, dis-moi, au temps des doux ssoupirs, à quel signe et comment Amour vous a-t-il permis de connaître vos incertains désirs? »
Et elle à moi : a II n'est pas de plus grande douleur qm (|e se rappeler un temps heureux dans la misère, et ton maître le sait bien *.
n Mais, si tu as un si grand désir de savoir quelle fut la première racine de notre amour, je ferai comme celui qui pleure et parle tout à la fois.
» Nous lisions un jour par passe-temps les aventures de IiAPcelot, et comment il fut épris d'amrxir; nous étions seuls et sans aucune défiance.
» Plusieurs fois cette lecture fit nos yeux se chercher et notre visage changer de couleur; mais ce fui un »^ul paslige qui décida de nous.
» Quand nous vîmes le doux sourire de l'amante cousert par le baiser de l'amant, celui-ci? qui jamais ne sera séparé de moi,
• Me baisa la bouche, tout tremblant ; l6 livre et celui
* Cfcio, c'tH-à-àin le cercle de <hlu.
* SeO si UDtn» UBor casa» cognoacoK DOvtmu.. QaaDqoim aninai meminlue bocret, iucio({u« refoglt, loapiam.
{^neid.y I. ▼!.)
Boéce a «lit : < lo ouoi advcriiUle fortcos, infeliciMiMUBgenuiestinfortutiit biwe feiicem. »
qui récrivit furent pour nous un autre Galléhaut * ; ce jour-là nous ne lûmes pas davantage. »
Tandis que l'un des esprits parlait ainsi, l'autre pleurait si fort, que, par compassion, je défaillis comme si j'allais mourir ;
Et je tombai comme un corps mort tombe.
CHANT Vl.
Trouième cercle, ou des Gourmands. — Sous une pluie qui ne •"arrête Jamais, ik MDt altaquos et mordus par Cerbère. — Dante rencontre Ciacco, cpii lui parU des disconies de Florence.
Au retour de mes esprits égarés par la pitié et la tristesse dont m'avait pénétré le sort de mes deux parents,
De nouveaux tourments et de nouveaux tourmentés se présentèrent autour de moi, partout où j'allais, partout où je me tournais, partout où je regardais.
Je suis au troisième cercle de la pluie éternelle, maudite, froide et lourde; elle tombe toujours la même et de môme.
Une grêle épaisse mêlée d'une eau noirâtre et de neige tombent à verse sous ce ciel obscur; la terre qui les reçoit infecte.
Cerbère, bête cruelle et monstrueuse, aboie de ses trois gueules de chien contre les damnés qui sont là submergés *;
Il a les yeux rouges, les poils noirs et gras , le ventra
' Galléhaut, qui servit les amours de Lancelot et de la reine Ginèvre. • Hic ferui unabras terrilat stygius canis, etc.
(Senèque.)
'' ■ Cerbcrut bsec ingens latratu rogna trifauci
Pertonat, adverso recubans immanis in antro. Cm vates borrere vidons jam colla colubris, Mellc soporatam et mcdicatis frugibus oiïam Ubjicit : ille famé rabidà tria gultura pandens, Gorripit objeciam, atque immania terga rcsoWit f tttua kumi, totoque ingf us extenditur autre.
[JSnêid,, i. vu)
l'enfer, chant VI. 1T7
large et les pattes garnies de griffes; il écorche les esprits, les déchire et les ëcartelle.
La pluie les fait huiler comme des chiens; les misérables damnés se font les uns aux autres un rempart de leurs flancs et se retournent sans cesse.
Dès qu'il nous aperçut. Cerbère *, ce grand ver, ouvrit ses gueules et nous montra ses défenses; il n'avait pas un membre qui ne fût agité.
Alors mon guide ouvrit les mains, prit de la terre, et à pleines poignées la jeta dans les gorges avides de la bête.
Tel un chien se débat en aboyant et s'apaise dès qu'il mord sa pâture, tout occupé de la dévorer à l'écart ;
Tel le démon Cerbère ferma ses mâchoires impures qui étourdissent si fort les âmes, qu'elles voudraient être sourdes.
Nous passions à travers les ombres que la lourde pluie accable , et nous posions nos pieds sur leui'S fantômes qui paraissent des corps.
Toutes gisaient à terre, hors une seule qui sè leva promptement pour s'asseoii-, dès qu'elle nous vit passer devant elle.
a 0 toi, que l'on promène dans ces enfers, reconnais-moi^ dit-elle, si tu le peux. Avant que je fusse défait, tu as été fait*. »
Et moi à lui : « L'angoisse qui te tourmente t'efface peutêtre de mon souvenir; il ne me semble pas que je t'aie vu jamais; «
» Mais dis-moi qui tu es, toi qui as été jeté dans un lieu li triste et condamné à un supplice tel, que, s'il en est un plus grand, il n'en est pas de plus déplaisant. »
Et lui à moi ; « Ta cité qui est si pleine d'envie ', que le sac, comme on dit, déborde, m'a tenu dans ses murs, où jf menais une vie sereine :
» Vous, habitants de celte cité, m'appelâtes Ciacco *. Pour
■ Cerbero il gran vcrmo.
* Tu fotti, prima cb' lo disfatlo, ftUo.
* flon-ocf'.
* Ciacco, pourceau. — C« rioreatio fui ua bouBoa ou oa plaiMai qui ditatl I»
<78 LA DIVINE COMtDIh
le péchë damnable de la gourmandise, me voici, comme ti rois, étendu sous la pluie.
» Je ne suis pas la seule àme triste ; toute.s ces autres toTii condamnées à la môme peine pour la même faute. » Et il n'ajouta plus une parole.
Je lui répondis : « Ciacco, ta souffrance me touche si fort, qu'elle attire mes larmes; mais dis-moi, si tu le sais, à (juoi en viendront
» Les citoyens de cette cité divisée en Idctions ! S'y troiivot-il un juste ? Dis-moi par quelle c«ase la discc*rde est entrée dans ses nuirs? »
Et lui à moi : « Après un long débat., ils en viendront au sang ; le parti sauvage * chassera l'autre parti *, dont les pertes seront grandes.
» Puis il faudra que le parti sauvage succombe après trois révolutions du soleil, et que le parti d'abord vaincu se relève à l'aide de ce prince qui, à présent, est encore en repos * ;
» Longtemps cette faction portera ha>it le front, tenant la faction rivale sous un joug pesant; aussi j^en pleure et j'en ai honte.
» II y a encore deux justes * dans la ville, mais ils n'y sont pas écoutés; l'oigueil, l'envie et l'avarice sont les Irois brandons qui ont enflanuné les cœurs. »
Ici Ciacco mit fin à son discours lamentable, et moi à lui : a Je veux encore que tu me renseignes et que tu me lasses le don de quelques paroles.
» Farinata " et Tegghiajo, qui furent si vertueux, Jacobo
;ours le mol pour rire et de geu|Ui« coaveriattoD, uait merveilleuteinenl adount k la glouioDnene. (G.)
■ C'est-à-dire le parti commandé par iee Cerchi, fanùUe de noblesse Douvelle et iorliu récemmeDl des bon de Val di Nievoli. C'en, u^ parti de» Blancs, auquel apoarteiiait Dante.
* C'est-à-dire le parti des Noiri, qui avait pou* chef Corso Donatt.
» Charles de Valois, frère de Fhilippe le Bel, lequel vint au secours des Ndir» et les rétablit à Florence en 1301.
* Ces deux justes sont Dante et Guido Cavalcanti, son imi ; selon d'auues cdev ■eotateiirs, Barducclo et Jean de Vespignano.
* Farinata degli Uberti, illustre chef des GibeliM.
LÏfWFFh. CWAÏIT VI. 179
Rusticiicd, Arîgo et Mosca, et les autres qui appliquèrent leur géïîfc à faire le biert,
» Dis-moi où ils sont, et fais que je les connaisse. Un grand désir me presse de savoir si le ciel leur verse son baume, ou Tenfer son poison. »
Et lui : « Ils sont parmi des âmes plus noires; d'âuti^ péchés les ont plongés dans un cercle plus profond ; si tu oses descendre jusque-là, tu pourras les voir.
)) Mais, quand tu seras dans le doux monde, rappei.'e-moi, je t'en prie, au souvenir de mes concitoyens; je ne te dis plus rien, je ne te réponds plus, v
Alors, ses yeux, qui étaient fixé», il les rendit obliques ; il me regarda un peu, puis baissa la tête, et il retomba parmi ies autres aveuglés.
Et mon guide me dit : « Il ne se relèvera plus qu'au son de la trompette de l'ange, quaud viendra la puissance ennemie du péché.
w Alors chacun retrouvera son triste tombeau, reprendra sa chair et sa figure , et entendra le jugement qui doit retentir dans rélernité. »
Amsi nous traversâmes ce sale mélange d'ombres et de pluie , à pas lent» , ^ noOi entretenant uu peu de la vie iutiire.
D'oïl je me pris à dire : « Maître, ces tourments croîtront-ils après la grande sentence ? Seront-ils moindres eu seront-ils aussi cuisants? »
Et lui à moi : « Souviens-toi de ta science, elle t'enseigne que plu» une chose est parfaite, plus elle sent le bien et aussi la douleur.
» Quoique cette race maudite ne doive jamais arriver à la vraie penecnon, ei'.e espère en être plus proche après le iuj;cment qu'elle ne l'est à présent. »
Nous fîmes le tour de ce cercle en parlant de plus de choses que je n'en rapporte id ; et nous arrivâmes au point où U loute descend.
Là nous trouvâmes Plutus, le «grand ennemi.
CHANT Vil.
Onairième cercle, ceini des Prodigues et des Avares. — Ils sont condamnas s'enlre-choquer ëlernellement. — Portrait de la Fortune. — Virgile et Dant« descendent daiu le cinquième cercle.
« Pape Satan, pape Satan, aleppe, » cria Plutus d'une voix enrouée * ; et ce sage gentil, qui sut toute chose ,
Dit pour me réconforter : « Que ta peur ne te nuise pas! quel que soit son pouvoir, il ne t'empêchera pas de descendre dans ce cercle. »
Puis, se retournant vers ce monstre aux lèvres enflées, il lui dit : a Tais-toi, loup maudit * ! Consume-toi intérieurement avec ta propre rage.
» Ce voyage aux lieux souterrains n'est pas sans raison. On le veut ainsi là-haut où Michel a tiré vengeance du vioî orgueilleux *. »
Comme les voiles, gonflées par le vent, tombent renverséo8 quand le mât se brise^ de même tomba à terre la béie cruelle
Ainsi nous descendîmes dans la quatrième cavité, nous approchant davantage de la rive des douleurs qui engoullre tout le mal de Tunivers.
Ah ! justice de Dieu ! qui donc entasse tant de tourments et tant de peines que j'en ai vu? Pom-quoi nos fautes nous rongent-elles ainsi?
Comme fait la vague sur recueil de Chai-ybde, laquelle se brise contre la vague qu'elle rencontre, de même ici les damnés s'entre-choquent.
Là je vis des damnés plus qu'en aucun autre lieu; ils
V. Lanci, orientaliste romain, traduit ainsi ces mots bëbraïques : « Spicntt:, «[.;;llo di Salana, splendi, aspetto di Satana primaio. >
^ Dan» le premier 'haut, la louve est l'emblème de l'avarice, Plulus est le diei iet avares ; voilà pourquoi le poète dit : < Maladetto lupo. » (M.)
* Et factum est prjelium-in cœlo, Micbacl cl Angclt ejus preliabactui cum Dra» «M. (Ipocal.)
l'enfer, chant VII. 181
formaitni oeux troupes, ei, de part et d'autre, roulaient des fardeaux de tout l'effort de leur poitrine.
Ils se frappaient en se rencontrant, et puis brusquemen ils retournaient cliacun en arrière, et en criant : « Pourquoi retiens-tu et pourquoi jettes-tu ? »
Ainsi, dans ce cercle noir, ils revenaient de chaque côté au point opposé, se criant sans cesse leur honteux refrain.
Puis, quand chacun était arrivé à la moitié de son cercle, ils se retournaient tous ensemble pour recommencer une autre joute ; et moi, qui en avais le cœur quasi poigne par la douleur.
Je dis : « Mon maître , indique-moi quelles gens sont ceux-ci. Ont-ils été clercs, tous ces gens tonsurés qui vont là à notre gauche? p
Et lui à moi : a Tous furent si louches d'esprit dans la vie première, qu'ils ne surent faire aucune dépense avec mesure.
» Leur voix l'aboie assez clairement quand ils viennent aux deux points du cercle où leur vie contraire les sépare.
» Ceux qui n'ont pas de cheveux pour couvrir leur tête ont été des clercs, des papes et des cardinaux sur lesquels l'avarice p<3S4 m<p joug. »
Et moi : « Maître, parmi tous ces gens-là, j'en devrais bien reconnaître quelques-uns , de ceux qui sont devenus immondes par ces vices. t>
Et lui à moi : a Tu te perds dans une vaine pensée ; la vie sordide qui les a rendus difformes les masque et les rend entièrement méconnaissables.
» Ils reviendront éternellement se choquer; ceux-ci ressusciteront du sépulcre le poing fermé, ceux-là les cheveux rasés.
» Pour avoir mal donné et mal gardé, ils ont perdu le monde céleste , et sont condamnés à ce combat. Pour te peindre ce combat, U n'est pas nécessaire de rembellu- pai Ties paroles.
> Or donc, mon ûli, tu peux voir combien passo. vite \6
boulVéo des biens commis à la fortune, et pour lesquels U rac(^ liiimaine s'enorgueillit et se dispute.
« Tout l'or qui est sous la lune, ou qui y fut autrefois, ne pourrait donner un instant de repos à une seule de ces âmes fatiguées.
— Maître, lui dis-je, apprends-moi maintenant quelle est cette fortune dont tu me parles. Qu'est-elle donc pour tenir ainsi dans ses serres tous les biens du monoe? »
Et lui à moi .' « 0 folles créatures ! combien grande est l'ignorance qui vous égare ! Or je veux te nourrir de ma doctrine.
» Celui dont le savoir est supérieui- à tout fit les deux et leur donna un conducteur ; de sorte que chaque partie brille pour chaque partie,
» Par une distribution égale de la lumière; de même pour les splendeurs humaines : il leur imposa une conductrice qui, administrant toutes choses,
» Ferait passer de temps en temps les vaines richesses d'une famille à une autre famille, d'une nation à une autre nation, malgré tous les obstacles des prudences humaines.
5) Voilà pourquoi une nation commande et l'autre s'affaiblit, suivant le jugement de celle qui est cachée comme le serpent sous l'herbe *.
» Votre savoir n'a point à débattre avec elle *, car elle pourvoit, juge et poursuit son règne, comme le sien chacune des autres déités.
» Ses permutations n'ont pas de trêve; la nécessité la force d'être rapide ; de la sorte , il advient souvent que le tour change.
» Telle est celle qui est tant mise en croix par ceux qui lui devraient donner des louanges, et qui lui donnent à tort leur blâme et leurs malédictions.
» Mais elle est heureuse et n'entend pas ces injures; calme parmi les auti*es créatures premières , elle fait tourner sa iphère et jouit dans sa béatitude.
* Latet anguis lu hetïA. (Virg.)
* La Fortune. — Magniiique petM>nnification — f«m l'ode d'Honee : 0 dtc<v §rmtum qu» r$git Antium.
l'enflr. chant vu. f83
» Descendons maintenant vers des maux plus grands et plus lamentables; déjà s'abaisse chaque étoile* qui montait quand je me mis en marche, et un trop long retard nous est défendu. »
Nous coupâmes le cercle à l'autre bord , non loin d'une source bouillante qui verse ses eaux dans un ruisseau grossi par elle.
Cette eau était beaucoup plus obscure qu'azurée; alors nous entrâmes dans un autre chemin plus bas que l'ancien, et toujours suivis par l'onde ténébreuse ;
Un marais appelé Styx est formé par ce triste ruisseau lorsqu'il est descendu au pied des plages grises et infectes.
Et moi, qui à regarder me tenais attentif, je vis des âmes fangeuses, dans ce bourbier, toutes nues et les traits irrités;
Elles se frappaient non pas seulement avec les mains, mais avec la tête, et avec la poitrine, et avec les pieds, et elles se déchiraient des dents morceau par morceau.
Le bon maître me dit : « Mon fils, tu vois les âmes de ceux que la colère a dominés; je veux encore que tu tienne» poui: certain
I) Que sous celte eau se trouve une race damnée qui soupire; elle fait bouillonner l'eau à la surface, comme te l'indique ton œil à toutes les places où il s'arrête. »
Fichés dans le limon, ils disaient : « Nous fûmes toujours tristes sous cet air doux qui s'égaye au soleil, en portant an dedans de nous-mêmes une lourde fumée ;
» A cette heure nous sommes tristes dans ce noii' boni hier". » Cet hymne, ils le gargouillaient au fond de \c\n gorge, ne pouvant prononcer une parole entière.
Ainsi nous décrivîmes un grand arc autour du niar:* fétide, entre la rive desséchée et l'étang, les yeux tourru > ▼ei-s ceux qui avalaient la fange.
Enfin noVjs arrivâmes au pied d'une tour.
< Req'jiescfBs accidiotut in faucibni luit. > (Jërëmie.) DaTid dit tm fàiïaM et paraueas : c lofixus lum in limo profuodi. »
LA Il:v!^^: comkdiîî»
CHANT VIII
Cinquième ccicio, celui dec Colères. — Les deux poêles traversent le Styi c.Aia !a barque de Phlegyas. — Ils rencontrent Philippe Argenti. — La ville de D.»e, — Les Démons, au grand ëtonnement de Virgile, leur ferment la porte de la TiUe.
Je dis, en poursuivant *, que bien avant d'arriver au pied de la haute tour, nos yeux se portèrent vers son sommet ,
A cause des deux petites flammes que nous vîmes placées dessus. Une autre tour lui rendaif le signal, mais de si loin, que l'œil pouvait à peine les distinguer.
Or, me retournant vers la mer de toute science *, je m'écriai : « Que veut dire ce feu, et que répond cet autre? Quels sont ceux qui font ces signaux? »
Et lui à moi : « Sur ces eaux fangeuses, déjà tu peux voir ce qu'on attend , si les vapeurs du marais ne te le cachent pas. »
Jamais corde ne lança loin d'elle une flèche qui courût dans l'air aussi agile qu'une petite nacelle que je vis
Venir vers nous sur les eaux. Un seul rameur la gouvernait en criant : w Tu es donc arrivée, âme félonne?
— Phlogyas! Phlégyas' ! tu cries en vain cette fois, lui répondit mon seigneur; tu ne nous auras avec toi que le temps de passer le marais. »
Tel un homme qui apprend une tromperie qu'on lui a faite, et ensuite s'en tourmente, tel fit Phlégyas dans sa colère contenue.
■ Soit son chemin, soit ton rédU
» Virgila.
* Phlégyas est l'emblème de la colère et des orgueilleux. li était 6ls de Man el «i des Lupilhes II eut pour enfants Ixion et Coronis. Indigné de l'affroot qa'Apullon avait fait à sa fille, il mit le feu au temple de ,c' dien, qui le tma à de tcches. '.M.)
Phlegyasque nusernmus omnes at^monet, et magna testatur voce per umbrM t Ditcite juslilum moniti, et non temaere diTOt. (Tirg1i*i ^ ^Li
l'enfer, chant Mil. 185
Mon guide descendit dans la barque et me fit entrer après lui ; mais elle ne parut chargée que lorsque je fus dedans.
Dès que mon guide et moi nous fûmes dans cet esquif ,\ l'antique proue s'en alla, sillonnant Teau plus profondément qu'elle n'avait coutume sous d'autres passagers.
Tandis que nous parcourions ce canal d'eau morte, devant moi se pre'scnta une ombre pleine de fange , et elle me dit : a Qui es-tu, toi qui viens ici avant l'heure? »
Et moi : « Si je viens, je ne demeure; mais qui es-tu, toi-même, toi qui t'es rendu si dégoûtant? » L'ombre répondit : « Tu vois bien que je suis un de ceux qui pleurent. »
Et moi à lui : a Dans les pleurs et les gémissements demeure, esprit maudit î tout fangeux que tu sois, je te reconnais. »
Alors il étendit ses deux mains vers la barque, mais mon prudent maître le repoussa en disant : « Va-t'en d'ici avec les autres chiens ! »
Ensuite il entoura mon cou de ses bras, me baisa le visage et me dit : « Ame sainiement dédaigneuse, bénie soit la femme qui ceignit ses nobles flancs où elle te portait !
» Celui-ci fut dans le monde un être gonfli d'orgueil; aucune vertu n'a honoré sa mémoire; de là vient qu'ici son ombre est toujours furieuse.
» Combien se tiennent là-haut pour de grands rois, qui seront couchés comme des porcs dans ce bourbier, ne laissant d'eux-mêmes que d'horribles mépris! »
Et moi : « Maître, avant de quitter ce lac, j'aurais un grand désir de voir ce pécheur plongé dans cette fange. »
Et lui à moi : « Avant de voir la rive, tu seras satisfait ; il faut que tu jouisses de ce désir. »
Peu après, je le vis tellement assailli j)ar les ombres fangeuses, que j'en loue encore Dieu et je l'en remercie.
Toutes criaient : « A Philippe Argenti! » Ce Florentin, esprit orgueilleux, se tournant contre lui-même, se déchirait avec .ses dents.
Nous le laissâmes là, et je n'en parle pas davantage.
Mais une plainte douloureuse vint frapper mon oreille, de sorte que, tout attentif, j'ouvris les yeux devant nrioi;
Et le bon maître me dit : « Déjà, mon fils, s'approche la cité qui a nom Dite*; ses habitants sont malheureux, et leur foule est grande. »
Et moi : « Maître, déjà au fond de la vallée je distingue certainement ses mosquées, vermeilles comme si elles étaient sorties de la flamme. »
Il me répondit : « Le feu éternel qui les brûle en dedans leur donne cette couleur rouge que tu vois dans ce baj enfer. »
Nous entrâmes enfin dans les fossés profonds creusés autour de cette terre désolée ; les murailles m'en paraissaient de fer.
Nous vînmes, non sans avoir fait d'abord un grand tour, dans un endroit où le nocher* nous cria bien fort : « Sortez! voici l'entrée. »
J'en vis sur les portes plus de mille tombés du ciel comme une pluie, qui disaient avec colère : « Quel est celui qui, sans la mort,
» S'en va par le royaume des morts? )> Et mon sage maître fit signe de vouloir leur parler en secret ;
Alors ils renfermèrent un peu cette grande colère, et ils dirent : « Viens, toi seul, et qu'il s'en aille celui qui est entré si hardiment dans ce royaume!
» Qu'il s'en retourne seul par sa route folle ! qu'il essaye, s'il le peut ; car tu resteras ici, toi qui l'as guidé dans cette contrée obscure. «
Juge, lecteur, si j'étais rassuré au bruit de leurs paroles maudites; je crus ne retourner jamais sur la terre.
« 0 mon guide chéri, qui plus de sept fois m'as rendu la sécurité et retiré des grands périls qui se di-essèrenl devant moi,
' Dite vient de Dis, qui esl le nom de Platon.
Noctet atque diet palet atn uaua Ditii. (Ttfg.| 2 Plile^vïi.
l'enfer, chant vin. 18T
» Ne me laisse pas, lui dis-je, ainsi abattu; et s'il m'est fefusé d'aller plus avant, retrouvons promptement le» traces de nos pas ! »
Et le maître, qui m'avait mené jusque-là, me dit : « Ne crains pas : nul ne peut nous fenner le passage ; un plus puissant que tous nous l'a ouvert.
» Mais attends-moi ici ; réconforte ton esprit fatigué et nourris-le de bonne espérance, puisque je ne t'abandonnelai pas dans le monde infernal. »
Là-dessus le bon père s'en va et me laisse seul. Je demeure dans l'incertiiude ; le oui eVle non se combattent dans ma tête.
Je ne pus entendre ce qu'il leur proposa, mais il ne resta guère avec eux, car tous et à l'envi coururent vers la ville.
Là, nos ennemis fermèrent les portes sur la poitrine de mon maître, qui demeura dehors et s'en revint vers moi à pas lents.
Il avait les yeux à terre, et les sourcils dépouillés de toute hardiesse, et il disait à travers ses soupirs : a Qui m'a refusé l'entrée des maisons de douleurs? »
Et il me dit à moi : « Si je suis irrité, ne t'inquiète pas ; je surmonterai cette épreuve, quels que soient ceux qui là dedans s'assemblent pour se défendre.
» Leur insolence n'est pas nouvelle; ils l'ont déjà montrée devant une porte moins secrète et qui se trouve encore sans serrure *.
» Tu as vu au-dessus l'inscription de mort. Mais déjà, en deçà de cette porte, descendant seul la montagne, et paissant par les cercles, vient celui
» Par qui la ville nous sera ouverte ^. »
* Parc« qoe, malgré la i^aiitance de« Démons, la porte fut briiëe par le Ckfial, à «a descente dan» les Limbes. « Hodio portas mortis et seras parit«r Salvator Boat«r dirapil. > {Office du samedi saint. )
• L'aage envoy»- par r"Su
188 LA DIVINE COMKDlt.
CHANT IX
Trois Funos apjiaraisscnt aux poêtfts et let iMnacent. — Unange vi.'nt a .ear ••• cours et ouvre les portes de la ville de Dit^.
Cette couleur blême dont ma lâcheté me peignit au dehors, quand je vis mon guide retourner en arrière, fit rentrer en lui sa récente pâleur.
Attentif, il se posa comme un homme qui écoute, car l'œil ne pouvait pénétrer bien avant sous l'air noir et la nue épaisse :
« Cependant nous devrons vaincre dans ce combat, se prit-il à dire, sinon un tel allié s'est offert *... Oh ! combien il me tarde que cet autre nous arrive !... »
Je vis bien qu'il couvrait ce qu'il avait commencé à dire par une autre idée qui lui vint ensuite, et que ces derniers mots étaient différents des premiers;
Néanmoins son discours me saisit de crainte , parce que je prêtais à ses paroles entrecoupées un sens pire que peutêtre elles ne renfermaient.
Je lui fis cette question : « Jamais au fond de la triste conque est-il descendu un esprit de ce premier degré, où Ton a pour seule peine de perdre l'espérance ? »
A quoi il me répondit : « Rarement il «rrive qu'un de nous fasse le chemin où je marche.
» Il est vrai qu'une autre fois il me fallut descendre ici-bas par les conjurations de cette cruelle tlryclo, qui rappelait les ombres dans leurs corps '.
» Depuis peu de temps ma chair était dépouillée de son kme, lorsqu'elle me fit entrer dans ces murailles pour on tirer un esprit du cercle de Judas.
» Ce cercle est le plus bas, le plus obscur et le plus loin
* Virgile, dans ce soliloque obscur et suspendu, veut parler de l'ange à leur secours. ^
* Eructe, m.i;icJcnnc de Thestalie. — Voir la Phart., livre VI.