LE PURGATOIRE. CHAIST XXX
La glace qui était endurcie autour de mon cœur devint souffle et eau , et avec mon angoisse sortit par ma bouche et par mes yeux.
Elle cependant, immobQe sur le côté droit du char, Adressa ainsi ces paroles aux substances compatissantes : .
a Vous veillez dans le jour éternel, si bien que la nuit ni le sommeil ne vous dérobent un des pas que fait le siècle dans ses voies mortelles,
)) Donc je ferai ma réponse avec plus de soin qu'il ne vous en faudrait, pour que m'entende celui qui pleure sur l'autre rive, et que sa faute et sa douleur aient toutes deux la même mesure.
» Non-seulement par l'influence des ^ mandes sphères qui dirigent chaque semence vers une fin, selon que les étoiles l'accompagnent,
» Mais par le large don des grâces divines qui, en pleuvant sur nos âmes, en font monter des vapeurs si haut, que la vue ne peut en approcher,
» Celui-ci, dans sa vie nouvelle, fut tel virtuellement que toute habitude droite aurait produit en lui d'admirables effets;
» Mais le terrain mal semé et non cultivé devient d'au^ tant plus mauvais et plus sauvage qu'il a en lui plus de bonne vigueur.
» Quelque temps je le soutins de mes regards, en lu» montrant mes yeux d'enfant; je le menais avec moi tourné vers le droit chemin ;
» Mais sitôt que je fus sur le seuil de mon second âge, et que je changeai de vie, celui-ci se sépara de moi, et se donna à d'autres.
» Quand je montai de la chair à l'esprit, et que j'avais crû en beauté et en vertu, je lui fus moins chère et moins agréable.
0 11 tourna ses pas vers le faux chemin, en suivant Ici menteuses images d un bien qui ne tient en entier aucune promesse.
■ Rien ne m*a servi d'obtenir pour lui des insphations
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par lesquelles je le rappelais eu songe, ou aiilr«Rient, ttnt il en a lait peu de compte.
» Il tomba si bas, que tous mes moyens étaient déjà sans eflel pour son salut, si je ne lui montrais les races damnées.
» Pour ce j'ai visité le seuil des morts, et mes prières et mes pleurs furent portés à celui qui l'a conduit ici-haut.
» Le haut déc^iet de Dieu serait rompu s'il passait le Léthé et s'il goûtait de tels mets sans avoir payé l'écot
t Du repentir qui répand des larmes. »
CHANT XXXI
flouvellet réprimandes de Béatrice, auxquelles Dante re'pond par la confession dt toutes SOS erreurs. — Après cet aven, il tombe éyanoui.— Hathilde plonge DanU dans le fleuve Lcthé et lui fait boire de ses eanx.
« 0 toi, qui es au delà du fleuve sacré, » ajouta Béatrice en dirigeant vers moi la pointe de son discours , dont le tranchant m'avait paru si amer,
Et en me poursuivant toujours sans ménagement, a dis, dis si tout cela est vrai? A cette grande accusation il faut que ta confession vienne se joindre, k
J'étais si confondu que ma voix, qui s'émut, se perdit avant de s'être échappée de ses organes.
Elle attendit un peu, puis elle dit : ce Que penses-tu? Réponds-moi, puisque tes tristes souvenirs ne sont pas encore effacéo par les eaux du Léthé. »
La confusion et la peur réunies tirèrent de ma bouche un oui si faible, que les yeux furent nécessaires pour le comprendre.
Comme une arbalète trop tendue rompt, en se c!ébandant, et la corde, et l'arc lui-même, et que la flèche tuiicr v2 au but avec moins de vitesse;
jlinsi je fus brisé sous celte lourde ciiarge, et je .^i-«u.^id
te PCRGATOIRE. CHANT XXXI. 433
lajTt ()xi larmes et de soupirs, que ma voix se ralentit dans son passage.
AKrs elle à moi : « Au milieu des salutaires désirs venus de moi, qui te menaient à aimer le bien au delà duquel il n'y on a plus d'autre de désirable,
» Oijojlos fosses infranchissables ou quelles thaîncs as-tu trouvées que tu dusses perdre l'espérance de passer au delà?
» Quelles douceurs ou quels avantages se sont montiés sur le front des autres que tu dusses errer devant ces objets? »
Après un long soupir amer, à peine eus-je assez de voix pour répondre, et mes lèvTes se fatiguaient à exprimer ma voix .
Tout en pleurant je dis: a Les choses présentes, avec lems faux plaisirs, ont détourné mes pas aussitôt que votre visage s'est caché. »
Et eUe : « Quand tu te tairais, ou quand tu nierais ce que tu confesses, ta faute n'en serait pas moins connue : un si grand juge la sait!
n Mais quand l'aveu du péché s'échappe de la pioprc bouche du pécheur, la meule, dans notre céleste coin, se touine contre le tranchant de Tépée.
» Cependant, pour que tu emportes moins de home de ton erreur, et pour qu'une autre fois, en entendant les sirènes, tu sois plus fort,
» Écarte la semence de tes pleurs et écoute : tu s.iura> que ma chair, qui là-bas est ensevelie, devait te dirigoj- ver^ un but tout conti-aire.
» Jamais la nature ou l'art ne t'ollrireni un plaisir tel que les beaux membres où je fus enfermée, et qui sont tombés en poussière ;
» Et si ce très-grand plaisir, par ma mort, t'échappa, quelle chose mortelle pouvait l'amener ensuite à la désirer?
» A la première îlèche que les faux biens te laric' ont, lu devais élever les yeux vers le ciel, en me suivant, moi qui ne suis plus chose trompeuse.
» Tu ne devais point abaisser tes ailes pour attendre i^
434 LA DIVINE COMÉDir.
bas «le nouvelles blessures, ou bien -^ui : •-' ""^
quelque autre vanité de si courte durée.
V Le jeune oiseau attend bien deux ou U\Ai coups, inais devant les yeux des oiseaux depuis longtemps gai'nis de plumes, les rets se déploient en vain , en vain se lancent les flèches*. »
Comme les enfants, muets de honte et les yeux à terre, Be tiennent debout, écoutant et reconnaissant leurs fautes, et se repentant,
Tel je me tenais, et elle me dit : « Puisque, pourm'avoir eiitei'/Jue, tu as tant de douleur, hausse ta barbe, et tu auras encore plus de doulem* en me regardant. »
Le chêne robuste se déracine avec moins de résistanob au souffle du vent du nord, ou du vent qui vient de la terre iriarbc, '
Oue moi, sur son commandement, je n'en mis à lever le menton; et lorsque par ma barbe elle demanda mon visage, je sentis bien le venin de ces paroles.
Enfin, quand je levai la face, mes yeux s'aperçurent que les belles créatures avaient cessé de répandre des fleurs;
Et mes regards, encore peu assurés, virent Béatrice tournée vers la bête sacrée qui est une seule personne en deux natures.
Sous son voile, et au delà du fleuve bordé de verdure qui nous séparait , elle me parut se dépasser elle-même dans son ancienne beauté, de plus encore qu'elle ne dôprissiit ici toutes les autres quand elle était sur terre.
L'ortie du repentir me piqua si fort, que, paiiui les autres clioses, celle qui avait le plus obtenu mon amour, celle-là me d'îvint plus odieuse.
Un si grand remords me mordit le cœur, que je tombai évanoui; et ce que je devins alors, celle-là le sut qui en était cause.
Puis, quand le cœur me rendit les sens extérieurs, je vit
Allu&U>u maligne à la Gentucca, la jeune fille de Lucquea. ' Frustra jadtur rete ante ocnios pemutorum. [Salomon.)