I.£TTRES. 3o
jusqu'à 4ie que je les aie&it yoir et approuver par divers docteurs ^ et , si je puis , par le corps de la Sorboune : et ponrceque j'ai eu dessein de faire un tour cet été en France, je me proposois d'en être moi-même le porteur , et ne les ai voulu &ire imprimer que lorsque je me ' verrois sur le point de partir , de peur que le libraire en débitât cepen^^ dant quelque exemplaire sans mon su; mais l'été est déjà si avancé , que j'ai peur de ne pouvoir faire ce voyage , et , en ce cas ^ je vous en envolerai dix ou douze exemplaires ^ au plus , si vous jugez qu'il en soit besoin ; car je n'en ferai pas imprimer davantage, et je vous prierai d'en être le distri^ buteur et protecteur, et de ne* les mettre qu'entre les mains des théologiens que vous jugerez les plus capables , les moins préoccupés des erreurs de l'école ) les moins intéressés à les maintenir , et enfin les plus gens de bien , et sur qui la vérité et la gloire de Dieu ait plus de force que l'envie et la jalousie.
Je viens à votre troisième paquet '* Je suis fort mécontent de l'écrit de N. ; car il n'objecte paar un seul mot contre ce que j'ai écrit, mais 11 me fait dire des sottises auxquelles je n'ai jamais pensé , et
* « Où étokla Uarepour M, Schii9rman^ que foi mdressée. Il demeure sur le cimetière du- Dom , à Utrecht , et M, Bannius demeure en la rue de Saint' Jean, vis-à-vis delà Commanderie, à Harlem, Je suis fort scan*. dalisé de la vélitation du sieur Bourdia; car.,, »
3o6 I.BTTRB8.
Mpfh il les réfute ^ qui est une chose Uè» honteuse en un particulier 9 et bien plus en un philosophe' oomme lui. Je vous pri^ de me mander si c'est lui qui vous a donné oet écrit pour me Tenvoyer , QU comment vous l'avez eu » et si ce n'est point la préface qu'a récitée le répondant au commence* ment de la dispute. En effet , s'il prend ee chemin de m'attribuer des choses que je n'ai point dites pour les réfuter en présence de ses disciples , c'est bien le moyen de me décrier pendant qu'ils ne sauront pas mieux ; mais si je ne meurs dans peu de temps , je vous assure que j'aurai soin de pi(hlier la vérité de son procédé , et par provision je serois bien aise qu'il soit su de tous ceux auxquels il vous plaira montrer ma réponse.
Pour l'objection de ce qu'on peut voir divers objets e% diversement colores par un même trou, je pense l'avoir assez résolue en ma réponse à M. Morin y et il faut remarquer que ce trou ne doit pas être extrêmement petit, comme ces chercheurs fie cavillations le supposent , mais assez grand , ou autrement qu'on ne ppurroit guère voir par lui qu'une couleur ; mais je youdrois bien qu'il nous expliquât mieux cela par ses espèces intentioDH nelles ou paï quelque autre moyen que ce puisse être : car s'il y a là quelque difficulté , elle est en la chose même , et non en la façon dont je l'expli-
' « Religieux. »
que , à cause qu'il est impossible de rien ti^uver de moins matériel ^ ni par conséquent dont plu-* sieurs puissent mieux être ensemble en un même sujet , que les diverses impressions qui sont reçues en un même corps. Pour Cfs qu'il dit > ut causa ad causanij ita effecius ad effectam, je lui accorde très volontiers , mais cela n'explique rien ; car toute la difficulté est de montrer ici comment les causes sont l'une à l'autre.
Pour ce qu^il dit que c'est la densité du milieu qui cause la réfraction , cela peut être manifeste^ ment convaincu de fausseté, parçeque la réfraction d'un r^iyon de lumière qui entre dans l'eau se fait versus perpendicularem s et celle d'une balle s'y fait a perpendiculari ; de façon que la même densité auroit à ce compte deux effets du tout contraires.
Pour votre objection ^ pourquoi le mobile qui va d'A* vers B ne retourne pas de B vers A, je ré^ ponds qu'il ne peut jamais toucher B en un point indivisible, mais toujours in parte inadcsguatê sumptaf sur laquelle il appuie autrement à angles inégaux qu'à angles droits. Et il ne peut aussi glisser de B v^rs E, car la force dont il appuie sur le point B le fait remonter vers F. Mais pour savoir combien il remonte, cela se conclut de ce qu'il doit. faire tant de chemin en général dans un tel temps et tant en particulier vers la main droite
9 Figure 93.
3o8 LETTRES.
dans le même temps ; et c'est ce que j'ai écrit en ma Dioptrique.
Pour l'ingénieur de race dont vous m'écrivez, je voudrois voir les effets pour en croire les propositions. On peut bien faire tenir un corps en l'air quelque temps , mais non pas qu'il y puisse demeurer ferme s'il n'est au moins retenu par en bas,' comme le fer qui se tiendra suspendu à la présence d'un seul aimant, sans courir jusques à lui, il sera sans doute retenu avec un simple fil de soie si délié et si hors du jour qu'il ne pourra être vu; ce qui est puéril; mais pour les oiseaux, ils battent l'air plus ou moins selon qu'il en est besoin , ce qui ne peut être imité par aucune machine faite de main d'homme.
Vous nommez le sel, l'huile et le soufre pour les principes des chimistes , où vous mettez l'huile au lieu du mercure; car ils prennent l'huile et le soufre pour une même chose , comme aussi l'eau et le mercure. Or ces principes ne sont rien qu'une feiisse imagination fondée sur ce qu'en leurs distillations ils tirent des eaux qui sont toutes les parties les plus glissantes et pliantes des corps dont ils les tirent, et ils les rapportent au mercure; ils .en tirent aussi des huiles qui sont les parties en forrtie de branches, qui sont assez déliées pour pouvoir être séparées, et ijs les rapportent au soufre ; et les parties les plus déliées de ce qui reste qui se
peuvent mêler et comme incorporer avec l'eau , ils les rapportent au sel ; puis enfin les parties plus grossières qui demeurent sont leur caput morluum, ou terra damnata ^ qu'ils ne comptent point. Au reste je ne conçois point ces parties indivisibles ni autrement indifférentes entre elles que par la diversité de leurs figures.
i* Je viens à votre dernière du quinzième juillet , où vous me menacez de m'envoyer quelque écrit du géomètre qui a écrit contre M. des Argues, ce que je vous prie de ne point faire : car je suis assure que tout ce qui vient de lui ne peut rien valoir , et je ne désire pas seulement voir ce qu'il écrira contre moi. 2** Je conçois que la matière sgbtile tourne partout à peu près de même vitesse, et d'occident vers l'orient, et plus vite que la terre ni la lune, qui sont soutenues par elle, ainsi que les oiseaux par l'air '. 5" La largeur de tout un. tuyau ne se doit mesurer que par l'endroit le plus étroit, principalement si cet endroit plus étroit est sa sortie, ni sa hauteur que depuis la superficie de l'eau qu'il contient jusques au niveau de l'endroit par où elle sort : comme si l'ouverture C du tuyau ABC ' n'est pas plus large que E, celle du
> « L'air. Sa nécessité se prouve aisément , par cela seul que vos batur VA<:uuM , et qu'il y a des pores dans les corps durs par oii l'air peut passer; car, de quoi cfs pores peuvent-ils être remplis, que de quelque matière plus subtile que l'air? La largeur... »
a Figure 24, .
3lO LETTRES.^
tuyau DE , et que les deux lignes AD et C£ soient parallèles à l'horizon , encore que tout le reste de Vun de ces tuyaux soit plus large et qu'aucun endroit de l'autre ne soit plus large ^ pourvu qu'il ne soit pas aussi plus étroit* ils ne jetteront point plus d'eau l'un que l'autre en même temps, pourvu qu'on les suppose toujours pleins. Mais j'ai ici deux choses dont je doute , et qui peuvent aisément être expérimentées : l'une, savoir si l'eau ne s'écoulera point plus vite par le trou £ du tuyau F£ ou autre vaisseau , lorsqu'elle coule perpendiculairement de haut en bas , que lorsqu'elle est détournée vers en haut par le moyen du robinet £G' que je suppose partout un peu plus large que ce trou £ , k cause que sa trop grande largeur ne change rien , et s'il étoit plus étroit cela changeroit beaucoup ; et je suppose aussi son ouverture G être exacte'? ment à même hauteur ou niveau que le trou £. L'autre est, savoir si l'eau contenue dans le tuyau H ^ , s'écoulera également vite par les deux tuyaux IK et MNy entre lesquels je ne suppose autre différence, sinon que l'endroit le plus étroit de l'un est en I et celui de l'autre est en N , et ces deux ouvertures I et N sont égales.
Je crois qu'il y a grande différence entre l'eau qui coule par un lieu penchant , sans être enfer-
^ Figure a 5.
a Figure 26.
. LETTRES. • 3ll
tnée , et celle qui est enfermée dans un tuyau ^ aussi entre la descente d'une boule. Car^ par exem^ pie , si les tuyaux ABDE ' et BCFG sont mis entré les parallèles AC et DG ou entre leurs ouvertures <mi basse , égales et semblables j encore que le plus long soit plus étroit que le pln$ court, je crois qu'il& jetteront autant d'eau l'un que l'antre; mais en ^ai^ libre , Feau couleroit moins vite par la pente BF que par la perpendiculaire B£ et non pas toutefois de tant moins qu'une boule îroit moins vite de B en F que de B en £, dont les raisons seroient trop longues à mettre ici.
Pour les rivières, si leur lit étoit partout égal je ne vois point qu'elles dussent couler moins vite au fond qu'en leur superficie ; mais pGrurcequ'elles sont ordinairement plus profondes en un lieu qu'en l'autre , il est certain qu'où elles sont plus profondes , elles doivent aller plus lentement un fond qu'au-dessus , à cause que l'eau du fond y est arrêtée ainsi que dans une fosse : et je ne crois point aussi qu'on puisse juge& de leur pente par l'inégalité de leur vitesse, mais seulement en la mesurant avec un niveau.
Je vois bien que je ne me suis pas assez expliqué en vous 4isant ee que je prends pour la pesanteur^ que je dis venir de ce que la matière subtile tour^ nant fort vite autour ^e la terre ^ chasse les corps
* Figure 47.
3l2 LETTRES. «
terrestres vers le centre de son mouvement ainsi que vous pourrez expérimenter en Élisant tourner de Teau en rond en quelque grand vaisseau et jetant dedans quelques petits morceaux de t>ois, vous verrez qu^ils iront vers le milieu de Teau et s'y soutiendront comme la terre se soutient au milieu de la matière subtile , ce qui n'a rien du tout de <3ommun avec la lumière : mais je ne puis expliquer exactement l'un et l'autre dans une lettre. • Tons les corps étant de même matière, deux |)arties de cette matière de même grosseur et figiu^e ne peuvent être plus pesantes l'une que l'au-
tre ; de façon que si l'on pouvoit tirer de l'or une partie qui ne fût pas plus grande qu'une partie d'air, elle ne pèseroit pas davantage; mais pour les feuilles d'or battu qui volent en l'air, cela pe vient que de leur figure, car elles ne laissent pas d'être plus pesantes ; et dans un air où il n'y auroit point du tout de vent, elles descendroient peu à peu; et ce qui les empêcheroit d*aller vite, est que la feuille ABC ', par exemple, ne peut tant soit p^u descendre que Tair qui est dessous vers B n^aille vers A ou vers C pour en sortir , ce qu'il ne peut faire en peu de temps s'il n'est fort pressé, à cause qu'il y a beaucoup de cbemin : mais dans Pair ordinaire qui est toujours mû par le vent, ces feuilles sont aisément emportées en haut avec l'air
L£TTlt£â. Si 3
qui les environne, lorsqu'il monte plus vite qu'el^ les ne peuvent descendre '.
C'est un abus de croire que nous nous souvenons mieux de ce que nous avons fait en jeunesse que de ce que nous avons fait depuis : car nous avons fait en ce temps-là une infinité de choses dont nous ne nous souvenons plus du tout : et pour celles dont nous nous souvenons, ce n'est pas seulement à cause des impressions que nous en avons reçues en jeunesse, mais principalement à cause que nous les avons répétées et renouvelées depuis en nous en ressouvenant à divers temps*.
Pour Taimant qu'on a vu en Angleterre , qui tire les épéfes d'un fourreau de dix pieds , je crois qu'il y a un peu de fable parmi.
Pour la vitesse de la corde d'un arc qui se débandé, je ne doute point qu'elle ne soit en sa pins grande vitesse au point E', et qu'elle ne Commence à diminuer en allant d*£ vers C; mais je ne sais pas s'il n'y a point quelque endroit entre E et D comme vers 2 , où elle commence à être en sa plus grande vitesse , en sorte qu'elle n'augmente ni ne
* « Descendre. Je ne crois point qu'il soit besoin de tant de plis dans le
cerveau pour la mémoire. Mais on me dit que le messager part , c'est pourquoi je n'ai pas loisir d'achever. Je suis, mon Jt P, , votre très humble et très affectionné serviteur, Descartes ^So juillet 1640. » Ici finit la lettre. •
" « La suite de cette lettre est an second alinéa de la lettre 41 : Par le reflux de la mer,.. »
' Figure 29.
3l4 L£TTR£9.
diminue, depuis 2 jusqùes à £ : car cela est une question de fait et ne petit être déterminé par raison '.
Pour répondre au billet que vous m'avez envoyé de la part de quelques uns de vos médecins ^ je vous dirai ici en peu de mots', que la raison qui m'a fait juger que quelques unes des plus pé^nétrantes parties du sang sont portées dans l'esto* mac et dans les intestins par les artères pour aider à la dissolution des viandes, et que j'ai remarqué que la salive qui vient en grande abondance dans la boucbe quand on mange, ou seulement quand on en a le désir et l'imagination fort présente, n'y vient pas seulement des ama<tdes qui sont k l'entrée de la gorge ( d'où peut-être elle ne va que vers le gosier , si ce n'est qu'on l'attire dans la bouche avec les muscles de la langue ) , mais dek artères qui descendent aux gencives : car j'en ai fait l'expérience très claire, et je n'ai pu douter
* « La saite de cette lettre est an 3^ alinéa de la lettre ^i : Je ne sais quelle,., »
• « Cet alinéa et le reste de ctttt lettre, jusqu'à la 4t" , Mt nne répottâe de Descartes à nn billet qni Ini avoit été envoyé par le P. Mersenne. On ne peut savoir précisément eh qtiel jonr cette réponse A été écrite ; ce qn^ Ton peut dire de pins assbré , est qne Descartex , danà la 4t" lettre , datée fixement dn 6 août 1640, parlb de cette réponse comme Tarant eiivo;5^è pea ânpftratrâilt ; ainsi je la fijce ftn tnéme jottr que là lettre qn'il atoit t^- ▼oyée l'ofdinaite précédent : c*ei^t été an 3o jnillet 1640, car cette réponse est de la propre main de Descartes , et est la 78' deé inaùn&Criti de Lahire. »
LETTRBâ» 3l5
que ce ne fut le même des artères qui se rendent aux intestins et au ventricule , vu qu'on voit que les purgatifs font descendre quantité d'humeurs de tout le corps par les intestins , et qu'il n'y a point d'autres voies que je sache pour ces humeurs que les artères : car pour les veijies elles ont mille val* vules qui en empêchent, comme on peut éprouver en liant les unes et les autres dans le mésentère d'un chien vivant : car on verra que les artères se désenfleront entre les intestins et le lien , et non au-delà , et que les veines lactées et autres feront le contraire. Or ces parties du sang qui entrent ainsi dans l'estomac n'en doivent point retenir la couleur rouge, non plus que la salive (qui aide aussi dans la bouche à la dissolution des viandes qu'on mâche) , ni les larmes, ni la sueur , etc. , qui 'se séparent du sang en même façon en passant par les extrémités des artères , à cause que cette rougeur dépend des plus gluantes de toutes ses parties, lesquelles je crois avoir des figures fort irrégulières et être comme des branches qui, s'entrelaçant les unes dans les autres ne peuvent passer par des trous si étroits, mais bien les plus pénétrantes que je conçois comme de petites anguilles qui se ghs-^ sent par les plus petits trous. Et l'expérience mon^ tre assez la faciUté de leur séparation dans le sang tiré des veines; car on voit que la sérosité s'en sépare d'elle-même et demeure toute claire > pei\-^
5l6 LETTRES.
dant que le reste qui est rouge ou noir se congèle. .
Pour la cause qui fait .entrer le chyle dans les veines, je ne crois point qu'elle soit autre que la même qui fait sortir les boyaux du ventre quand il est percé d'un coup d'épée, c'est-à-dire que la pression des peaux ou autres parties qui les contiennent ; outre que les plus coulantes parties de ce chyle y peuvent passer sans cette pression par leur -seule pesanteur , ainsi que l'eau sort du lait caillé par les trous d'une vaisselle et aussi par leur agitation naturelle ; car je conçois que chaque petite partie des liqueurs est en continuel mouvement , et enfin l'action des muscles y aide beaucoup , en ce qu'elle fait que les parties du chyle viennent vis-à-vis des trous par où elles peuvent entrer dans les veines, tant les lactées que' les autres : car je ne mets point de diiYérence entre elles , sinon que le suc est blanc dans les lactées, à cause qu'elles n'ont point d'artères qui les accompagnent, et rouge dans les autres, à cause qu'il s'y mêle avec le sang qui vient des artères. Or , je compte ici entre le^ muscles , non seulement tous ceux du ventre et de la poitrine et le diaphragme, mais aussi presque tout le corps des intestins et du ventricule; et j'ai remarqué dans les chiens ouverts tout vifs , que leurs boyaux ont un mouvement réglé quasi comme celui de la respiration. Au reste ce mou-
vement des muscles n'est point ici entièrement né* cessaire, comme il est nécessaire de mouvoir un crible pour en faire sortir la poudre , à cause que les parties du chyle se meuvent déjà d'elles-mêmes, ce que ne font pas les parties de la poudre ; mais la comparaison de ce crible me semble fort propre pour faire entendre les diverses séparations du sang qui se font dans le réservoir de la bile, dans les reins , et autres endroits (d'où j'excepte la rate, à cause que je ne crois pas que l'humeur mélancolique y vienne pai* séparation , mais plutôt que le sang y prend cette qualité) ; car on fait des cribles par où il ne passe que la poussière et les grains ronds , d'autres par où l'avoine peut passer et non le seigle, d'autres au contraire par où le seigle passe et non l'avoine, etc. , selon la grandeur ou figure de leurs trous : à l'exemple de quoi je m'imagine que les petits passages par où la bile entre en son réservoir sont faits d'autre figure que ceux par où passe la sérosité dans les reins, etc. ; et pour le pus , quand il s'en remarque dans l'urine , il ne vient ordinairement que des reins ou de plus bas, et s'il vient jamais de plus haut , on peut connoître de cela même qu'il est composé de parties plus pénétrantes que celles qui rendent le sang rouge, vu qu'elles passent par un lieu par où celles-ci ne peuvent passer : car quelle faculté poiu'roit-on imaginer qui eût la force d'empêcher le sang de couler
3l8 LËTtRSSi
par des ouvertures qui seroient assiuK grandes poui' le recevoir ? Je suis , etc.
*<«i^ «''«/«•/«/ik*.^^» V*/«%'««^*>'W«i
AU R. P. MERSENNE'
(Lettre 41 du tome II.)
Mon RÉviREND père ^
Je pris mon temps si court pour vous écrire il y a huit jours , que je n'eus pas le loisir de répondre à tous les points de votre dernière, et j'en demeurai au neuvième, où vous parlez des plis de la mémoire, lesquels je ne crois point devoir être en fort grand nombre pour servir à toutes les choses dont nous nous pouvons souvenir, à cause qu'un même pli sert à toutes les choses qui se* ressem*' blent^ et qu'outre la mémoire corporelle dont les images peuvent être représentées par ces plis du cerveau , je trouve qu'il y a encore en notre entendement une autre sorte de mémoire qui ne dépend point des organes du corps, et qui ne se trouve point dans les bêtes , e^ c'est d'elle particulièrement que nous nous servons.
' ' « Cette lettre est la Sa* des maDascrits de Ldiire^ fixement datée d« Leyde le 6 août 1640. *»
LETTRES* 3l9
' Pour le flux de la mer > quoiqu'âl dépende entièrement de là suite de mon Monde , et que je ne le puisse bien expliquer séparément, toutefois à cause que je ne vous puis rien refuser , je tacherai d'en dire ici grossièrement quelque chose. Soit T la terre, EFGH Teau qui est au-dessus de cette terre, L* la lune, ABCD le ciel, que je conçois comme une liqueur qui tourne continuellement autour de la terre, en sorte qu'il n'y a rien du tout qui la soutienne au lieu où elle est, que le mouvement circulaire de cette liqueur , lequel la retiendroit toujours exactement dans le centre de ce ciel , si la lune ne l'empéchoit point : car la même matière qui passe vers B , passant soissi vers C et versD, auroit besoin d'autant d'espaee d'un coté de la terre que de l'autre, et ainsi la presseroit également de tous côtés. Mais si la lune se trouvant dans le ciel vers sa superfioîe, par exemple au point L , et ne tournant pas si vite que lui, elle est cause que la matière du ciel presse un peu davantage la terre vers E que vers F ni vers H, au jEnoyen da quoi cette tesre sort quelque. peu du centre du ciel et s'approphe vers N , ce qui fait que l'eau qui est vçrs G ^st aussi un peu plus presaiée et abaissée que celle qui est vers F ou H. Or à
' t Avant oex «livé» , placer deloi de la lettre précéd^oti^y qui eaumenoe par : Cest un abus,,. »
■ Figure 3o.
cause que la terre tourne en vingt - quatre hautes autour de son. centre, le même eadroit de cette terre qui est maintenant au point £ où il y a basse marée ^ sera dan^ six heures au point F 4)ù il y a haute marée , et dans douze heures au point G où il y a derechef basse marée ; et de plus à cause que la lune fait aussi le même tour presque en trente jours , il faut ajouter environ deux cinquièmes parties d'une heure à chaque marée, en sorte qu'elle emploie environ douze heures et vingt-quatre minutes à monter et à descendre en chaque lieu.
Outre cela , je trouve que le ciel LMNO n'est pas exactement rond , mais un peu en ovale , et que la lune étant pleine ou nouvelle , se trouve dans le plus petit diamètre de cet ovale , ce qui est cause que les marées sont plus grandes alors qu'aux autres temps. Au reste je ne serois pas bien aise que ceci fut publié ni su de plusieurs , à causé que c'est une partie de mon Monde , et que si jamais il voit le jour , il est bon que la grâce de la nouveauté s'y trouve encore '.
Je ne sais quelle réponse " je fis dernièrement au billet de messieurs vos médecins; car je la fis si à la hâte , que je n'eus pas le temps de la revoir; mais vous m'obligerez, s'il vous plaît, lorsque vous
I « Là soite «l« eette lettre est à l'alinéa cle la précédente : Pour l'aimant quon a n)u en Angleterre,.. »
- ' « C'est la 78" des manascrits de Lahire. »
m'ehverre» ainsi qiieiqate écrite de in'apprendte' plus partrculièrement quelles personnes ce sont et leur* noms , afin que je sa<;he mieux de quelle façon je me doi» comporter .en leur répondant '. Et
' La suite de cette lettre est dans la a* page de la 3a* des manoscrite de M. de la Hire, dont voici le commencement :
» Et quoique c'en soit , je saurai toujours bon gré à ceux qui s'actres^ » seront à moi pour avoir éclaircissement de ce que j'ai écrit , et je tâche- « rai de les satisfaire. Mais pour ceux qui tâchent de {Persuader à leur» •• auditeurs que j'ai écrit des choses qu'ils savent bien que je n'ai jamais
* écrites , et après les réfutent comme miennes, je tâcherai de faire que » leur mauvaise volonté ne soit ignorée de petaonne.
» Le papier que vous trouverez avec cette lettre contient le sujet d'une » gageure, dont M. Rivet vous avoit écrit, et c'est GoUns qui m'a prié « de vous l'envoyer , sur ce qu'il a eu avis que ce badin qui a perdu hàt » transcrire quelque écrit en françois pour le faire imprimer et en deman-
* der le jugement des mathématiciens de Paris. Bi pourcequ'il est extré- *» mement menteur et impudent , il y mettra sans doute tout antre chose » que ce dont il e^t question ; car c'est sa façon ordinaire ; et il a toujours » bien su que son feii ne valoit rien. Même peut-être qu'il y mettra U » règle donnée par son adversaire ou, quelque autre trouvée â son imit»^ Htion, à la place de la sienne, afin que s'U peut seulement tirer de « quelques uns cette confession , que la règle qu'il leur aura envoyée
- est bonne, il s'en puisse ici prévaloir pour faire croire que les profes*
* senrs de Leyde ont mal jugé. C'est pourquoi je vous envoie ici sa sotte « règle tout du long sans qu'on en ait omis ou changé un seul mot, et pour > kqueUe seule à été toute k gageure; et je vous envoie aussi celle de sa
- partie , Unt afin qu'on voie s'il ne s'en sera point servi pour corriger
* la sienne , comme aussi à cause que l'invention en est nouvelle et qu'il « ne se trouve point de conte pour même sujet dans aucun livre ,
- bien que plusieurs aient tâché d'en donner. Je voua prie donc, si voui « apprenez que ce badin ait envoyé quelque écrit aux mathématiciens
- de votre connoîasance de ieur faift voir aussi ce papier pour les dé- « tromper. Mais si vous n'en apprenez rien , je ne crois pae qu'il soit
Sait LETTRES.
pour routeur de ce billet , je crois lui avoir de l'obligation de ce qu'il s'adresse à moi pour avoir éclaircissement de ce que j'ai écrit ; car cette procédure est bien plus honnête et plus juste que celle de N. , qui a tâché de persuader à ses auditeurs qu^ j*ai écrit des choses auxquelles je n'ai jamais pen^é^ afin de. les pouvoir réfuter. Je suis , etc.
AU R. P. MEHSENNE \
( Lettre 7 du tome III. )
Mon rjîvérekd père ,
Je vous suis très obligé et à M. Mydorge • des peines qu'il vous a plu prendre pour moi , et des soins que vous avez de ce qui me touche ; mais je vous dirai que pour ce qui est de ma lettre au R. P. recteur des jésuites , vous avez eu des considérations entièrement contraires aux miennes: car les mêmes pour lesquelles il semble que vous avez trouvé bon qu'elle ne lui fut point donnée , sont
«besoin de leur montrer. Je sois, mon R. P., votre très humble ei *> affectionné senriteor , Descartes. De Leyde , ce 16 aoat 1640. »
I « Cette lettre est la 34*^ des manuscrits de Lahire, et fixement datée dn 3o août 1640. » — H 7 a beancoap de petites variantes qne je néglige.
• « Mar^jpiy. »
XETTRBS. 3a3
cause que j'ai regret qu'il ûe Ta pai$ reçue, et que je vous supplie très humblemcitit derechef de la lui vouloir donner ou faire donner par qui il vous plaira, puisqu'elle est entre vos mains. Je vous écris une lettre latine* que je joins avec celle-ci ", et que je serois aussi bien aise qu'il voie, ai|n qu'il ne puisse ignorer les raisons pour lesquelles je lui ai écrit; ou bien, s'il ne les veut pas entendre, qu'au nioiçë. je les puisse faire entendre ci-après au pu-r blic et à la postérité : car enfin ayant reconnu, tant par l'action du père B. ' que par celles de plusieurs autres, qu'il y en a quantité parmi eux qui parlent de tnoi désavantageusement , et que n'ayant point moyen de me nuire par la force de leurs raisons., ils poudroient peut*étre le faire par le giraad nombre de leurs voix; je ne me veux point adresser à aucun d'eux en particulier, ce qui me seroit un travail in* fini et impossible ; mais j'espère que je serai assez fort pour leur résister à tous ensemble ; et mon des* sein est de les obliger, ou à me proposer une bonne fois toutes les raisons qu'ils peuvent avoir contre ce que j'ai écrit, auxquelles j'espère de pouvoir aisément satisfaire, et d'autoriser la vérité par mes ré* pottses , et de finir bientôt avec eux par ce moyen ; ou bien de me le refuser , ce qu'ils ne peuvent san.s faire connoîlre qu'ils n'ont rien de bon à contre-
' « La êaiTante : la doacear étadiée dn style en fait foi. » «i-c Bourdin. »
ai.
dire ; et après ce refus , si aucun d'eux parle contre moi en mon absence , on aura sujet de ne le pas croire , et enfin je tâche à les traiter avec tant de respect et de soumission, qu'ils ne peuvent témoigner aucune haine ou mépris contre moi , que cela ne leur tourne à blâme et ne soit à leur confusion. Et je vous dirai qu'il m'importe fort peu qu'ils refusent de recevoir ma lettre , ou qu'ils la reçoivent sans me répondre , ou même qu'ils me répondent avec aigreur ou mépris , ou enfin qu'ils fessent tout le pis qui se puisse imaginer , pourvu seulement que je le sache et que ma lettre leur ait été présentée. Mais il m'importe beaucoup qu'elle leur soit présentée , et que je sache ce qu'ils auront fait , à cause que j'aurois quelque tort de m'adresser à eux par écrits imprimés , avant que de l'avoir fait par lettres particulières , et je prévois qu'il me faudra dans quelque temps en venir là. Vous ne m'avez point mandé si c'est le père B. qui vous avoit donné lui-même sa vélitation pour me renvoyer, et par quelle occasion vous l'avez eue> ce que je suis curieux de savoir, à cause que n'y ayant rien du tout dedans en quoi il ne me semble qu'il a fait voir ou sa méprise ou son ignorance, qui sont deux choses que je ne puis croire de lui , j'admire qu'il ait bien voulu que je la visse.
Je ne juge pas que votre expérience d'un vaisseau de plomb plein d'eau pour la condenser puisse #er-
- L£TTRES. 3^5
vir , à cause que la force de l'eau condensée peut étendre le plomb. Pour ce qui est de condenser l'air le plus qu'on pourra dans quelque vaisseau, et après le peser , je crois que l'expérience en seroit utile , afin de savoir le poids de l'air, au moins s'il se trouve sensible en cette façon ; et pour savoir la quantité de l'air qu'on auroit pesé, il ne faudroit que le faire entrer dans une vessie toute vide, lorsqu'il sortira du vaisseau où il auroit été condensé , et peser derechef ce vaisseau après que cet air en seroît sorti. Pour l'instrument du maître des raines où il y a des aimants pour tous les métaux , je ne le puis croire jusqu'à ce que vous l'ayez vu. J'ai bien ouï dire qu'ils usent de certaines verges pour connoître les lieux où il y a des mines sous terre ; mais je crois qu'il y a en cela plus de superstition ou de tromperie que de vérité.
Le principe que j'ai supposé dans ma Dioptrir que qu'il semble que les cavillations du P. B. vous aient empêché de remarquer, est que la force du mouvement n'est point du tout changée ni diminuée par la réflexion, d'où il suit qua la détermination de haut en bas, il en doit nécessairement .succéder une autre de bas en haut; et ainsi la balle ne peut couler le long de la superficie qu*elle rencontre , si ce n'est lorsque cette superficie est si molle qu'elle diminue beaucoup son mouvement; mais ce n'est pas de ces superficies qu'il est là
326 LETTRBS»
question, car la réflexion ne s'y fait pas à angles égaux.
On peut bien faire une machine qui se soutienne en l'air comme un oiseau, nietaphysice loquendo : car les oiseaux mêmes, au moins selon moi, sont de telles machines ; mais non pas phyêice ou mora-^ Hier loquendo y pourcequ'il y faudroit des ressorts trop subtils et tout ensemble trop forts pour être fabriqués par des hommes.
Vous n'avez pas bien pris ce que je désirois être expérimenté pour le jet des eaux, ou plutôt je ne me suis pas assez fait entendre ; car ma dilEculté est, si ayant un tuyau HAK', partout également laisge ^ excepté seulement en un endroit où il soit bouché de quelque corps, comme B^ qui remplisse justement toute la^ capacité du tuyau et qui ait seulement un trou au milieu par lequel Teau puisse passer; k savoir, dis-je^ si lorsque ce bouchon B sera mis à l'endroit du tuyau marqué A , il n'em-^ péchera pas moins l'eau de couler que s'il est mis à l'endroit marqué K.
Je vous ai déjà écrit plusieurs fois que je ne crois point que la vitesse des corps qui descendent s'ai^mente toujours in ratione duplicata temporutn, mais qu'elle peut bien s'augmenter à peu près en cette sorte , au commencement qu'ils descendent , bien qu'il s'en faille beaucoup que cela ne continue;
car après qu'ils ont acquit une certaine vitesse , elle ne s'augmente plus , et ce que vous dites d«i gouttes de pluie le confirme.
Vous demandez pourquoi la colonne d'eau qui est dans le tuyau AB' pèse toute sur ma main quand je la tiens au-dessous , et pourquoi la oo* lonne d'air qui est depuis B jusqiies au ciel n'|r pèse! point en même façon : ce qui vient de ce qu^ si ma main est ôtée du point A , cette coionse d'air ne descendra point pour cda, mais si fera bien celle de l'eau. Car il faut savoir, 1** qu'il n'y a rien qui pèse que ce qui peut descendre , lorsquie le corps snr lequel il pèse est ôté ; et «^ que »'y ayant point de vide lorsqu'un corps descend en l;i place d'un autre, celui-ci doit entrer en k place d'un autre, êl aiixsi de suite jusques à ce que le dernier entre circulairement en la place du premier.: comme l'eau qui est vers A descendant v^rs C, l'air qui û&t vers C doit monter vers D ^ et celui-ci doif; monter vers Ë^ et enfin celui-ci vers B en la place de l'eau qui descend ^ de façon que toute la colonne d'air qui est au-dessus de B jusques au ciel ne se meut aucunement) et par conséquent aussi ne pèse point. Et de ceci on peut entendre une partie de ce qui ^st au commenoement de votre seconde lettre du 1 9 août ; mais je ne réponds point à ce que vous
' Figure 32. ,
3a8 LETTRES.
me demandez d'Archimède, à cause que je n'ai pas le livre.
Il est certain qu'un poisson qui nage dans uu vaisseau plein d'eau qui est dans l'un des plats d'une balance ne le peut rendre plus pesant ou plus lé^ ger, encore qu'il, ai lie au fond ou qu'il se soutienne à moitié hors de l'eau. Et je crois que tous les poissons vi£s sont à peu près aussi pesants que l'eau, et que lorsqu'ils dorment il n'y a que leur pesanteur naturelle qui les soutienne , ou au-dessus ou au-dessous de l'eau, selon qu'ils sont plus pesants ou plus légers qu'elle.
J'admire ceux qui disent que ce que j'ai écrit ne sont que centones Democriiiy et je voudrois bien qu'ils m'apprissent d'où j'ai emprunté ces centones, et si on a jamais vu quelques écrits où Démocrite ait expliqué comme moi le sel , la neige hexagone , l'arc-en-ciel , etc. Ces gens montrent leur mauvaise volonté et leur impuissance en disant des choses si hors d'apparence , aussi bien que ceux qui s'offensent de ce que j'ai dit que les vœux sont pour remédier à la foiblesse humaine ; car, outre que j'ai très expressément excepté en mon discours tout ce qui touche la religion , je voudrois qu'ils m'apprissent à quoi les vœux seroient bons si les hommes étoient immuables et sans foiblesse. Et bien que ce soit une vertu que de se confesser aussi bien que de faire des vœux de religieux, si est-ce que
cette vertu n'auroit jamais de lieu si les hommes ne pécboient point.
Il est certain que la figure empêche beaucoup la vitesse des corps pesants, bien qu'elle n'empêche pas toujours le mouvement; par exemple, une lame un I peu plus légère que l'eau viendra au-dessus peu à peu y au lieu qu'une boule de même matière y montera plus vite. Mais ce qui fait que les aiguilles ou autres tels corps nagent sur l'eau , c'est que la superficie de cette eau est plus difficile à diviser que le dedans, et qu'ils l'enfoncent un peu comme j'ai écrit dans mes Météores. J'ai fait demander aux Elzévirs les écrits de Viete que vous leur avez donnés; ils ont répondu qu'ils ne les pouvoient rendre, à cause qu'ils en avoient déjà fait faire les figures et qu'ils avoient dessein de les imprimer, mais qu'ils
ne pouvoient dire quand ils commenceroient, et qu'un d'eux iroit bientôt à Paris , qui vous en parleroit. Je suis, etc.
33o LETTRES.
AU R. P. MEKSENNE.
( Lettre 9 du. tome III. Version. )
Mon révérend père , '
Puisque lès lettres que j 'avpis écrites au révérend père recteur du collège de Clermant ne lui ont pas encore été rendues, mais qu'elles ont été laissées entre les mains de votre révérence par M. Mydorge % dans la pensée peut-être qu'il avoit d'aller aux champs , il est important que je vous fasse savoir ici le dessein que j'ai eu en les écrivant; car j'estime que ce qui a empêché ce prudent et fidèle ami à qui je les avois envoyées de les rendre à leur adre;5se, a été la crainte qu'il a eue que tous le<s pères de cette société ne se soulevassent contre moi, et que je ne fusse pas assez fort pour soutenir le choc de tant d'adversaires ; mais tant s'en faiit que j'aie sujet de rien appréhender de ce côté-là , qu'au contraire je ne désire rien tant que de m'acquérir par là leur bienveillance, et j'ai même sujet del'çspérer : car autant que j« le^ ai pu connoître, il m'a toujours semblé qu'ils sont bien aises d'avoir affaire avec des
' « Martigny »
LETTRES. 35i
personnes d'itn esprit docile, et que jamais ils ne refusent de leur faire part de ce qu'ils savent. Or dans la lettre cpie j*ai écrite au R. P. recteur, je ne témoigne rien tant que le grand désir que j'ai d'apprendre, et même d'apprendre d'eux plutôt que d'aucun autre, parcequ'ils ont été autrefois mes maîtres, et que comme tels je les aime et les respecte encore* Et je n'appréhende pas qu'ils croieAt que j'use ici de dissimulation, parceque j'ai toujouf^ témoigné par ma façon de vivre que j'avois un re^^ pect et une vénération toute particulière pour eux, et que je n'avois rien tant à cœur que de m^nstruire. Je ne crains pas aussi qu'ils me blâment de ce que j'ai plutôt adressé ma lettre au R. P. recteur qu'à l'auteur de ces thèses qui m'ont donné occasion de leur écrire ; car premièrement je ne le connt^issois point, et pour dire la vérité je ne savois point qu'il fut rempli du zèle qu'on dit qu'il a pour la charité chrétienne. Car j'ai prié en termes si exprès dans mon discours de la Méthode tous ceux qui trouveroient quelques erreurs^ reprendre dans nies écrits de me foire la feveur de me les montrer , et j'ai> ce me semble, témoigné si ouvertement qu'on me trouveroit toujours prêt de les corriger, que je n'ai pas eru qu'il y en eût aucua qui fît profession d'une ^te religieuse qui aimai mieux en mon absenoem^ condamner d'erreur devant les autres que de me les montrer à moi-même , de la charité du-
33â LETTRES.
quel il ne me fût au moins perniis de douter. Et je ne pense pas que pour cela les autres pères de la société se puissent fâcher contre moi , car je ne me suis plaint de lui en aucune façon dans mes lettres; et tout le monde sait qu'il n'y eut jamais de corps si sain qui n'eut quelquefois quelque partie un peu malade. Enfin j'ai toujours espéré que je recevrois des objections en bien plus grand nombre, de bien plus fortes et bien plus solides , de toute sa compagnie que de lui seul ; et je ne pense pas qu'ils blâment en cela le désir que j'ai d'apprendre le plus de choses et les meilleures qu'il m'est possible. Je ne crains pas aussi que peut-être ils ne trouvent rien dans mes écrits qu'ils puissent solidement réfuter, et que pour cela ils me veuillent du mal, comme si je les avois invité à entreprendre une chose dont je croirois qu'ils ne pourroient jamais venir à bout : car je n'ose pas tant me promettre de mes inventions, que de croire qu'elles soient exemptes de faute ; et même quand cela seroit, tant s'en feut que je crusse mériter pour cela la colère ou la haine de personnes si religieuses et ^ dévouées à la défense de la vérité , qu'au contraire je croirois plutôt avoir mérité par là leur amitié et bienveillance. C'est pourquoi je ne vois rien qui puisse empêcher que ces lettres ne soi^t rendues au révérend père recteur. Et même depuis qu^elles sont écrites , il n'est rien survenu de nou-
veau qui me donne aujourd'hui moins de sujet qu'auparavant de sguhaiter qu'elles lui soient ren^ dues ; au contraire^4epuis que j'ai su que cette belle vélitation à laquelle j *ai répondu venoit du même auteur que les thèses , et que j'ai ici un témoin au^ riculaire et. oculaire , qui m'a dit avoir été pré* sent quand elle fut récitée en pleine assemblée d'un ton déclamatoire , et que là , sous la personne d'un, anonyme, mais que tout le monde presque connoissoit, j'y fus un peu mal mené ; et qu'on y proposa plusieurs choses pour miennes , que je n'ai pourtant jamais écrites, qu'on disoit être des monstres d'opinions ; depuis , dis-je, que par là j'ai surpris l'auteur de ces thèses dans une cavillation très ma-^ nifeste, et tout-à-fait inexcusable, pour ne rien dire de plus, si je n'avois déjà envoyé mes premières lettres, jecroirois qu'il seroit de mon devoir d'en écrire de nouvelles, pour avertir ses supérieurs d'un procédé qui-^ selon mon jugement , est peu digne d'une telle société. Car il n'y a personne qui puisse qonnoître mieux que moi ce qu'il m'a attribué à faux ; et il est de leur intérêt de savoir les mauvais moyens qu'il a tenus pour obscurcir la vérité et pour attaquer la réputation d'un homme qui n'a jamais désobligé ni lui ni les siens en quoi que ce soit. Et pour ce^qui est de la réponse que j'ai reçue naguère comme de leur part, à savoir que ces th^s ont été £iites .par, le P. B. seul \ sans Tavis
d'aucun de leurs pères , mais qu'il n'avoit eu en cela aucun dessein de m'offenser , et enfin que dans six mois il pourroit écrire quelque chose qu'il ne mettroit point aujour que je ne l'eusse vue, c'est cela même qui fait que je désire davantage qu'on £assa tenir aujl. P. recteur les lettres que j'e lui ai ci-devant écrites , parcequ'il verra par là qu'il n'est point question de tout cela. Car je ne me suis point informé si le Père B. avoit communiqué son dessein aux autres , pourceque je n'ai point cru que cela fît rien à l'affaire ; et après avoir vu sa vélitation, je croyois leur faire grand tort si j'en avois le moindre soupçon; mais seulement j'ai pris de là occasion de les icfviter tous le plus civilement que j'ai pu à examiner mes écrits. Je ne me suis point aussi informé s'il avoit eu dessein de m'offenser; car je ne suis nullement de ceux qui s'offensent de ce qu'on réfute leurs opinions; au contraire je me tiendrai toujours très obligé à ceux qui tout de bon et sans chicaner entreprendront de les hnpugner; et si quelqu'un me faisoit la faveur de mie montrer quelque chose en quoi je me fusse trompé, il ne pourroit m'obliger davantage. Et même ceux qui tâcheront par leurs sophismes et cavillations de combattre mes opinions pourront s'assurer que si je ne fais pas graed compte d'eux, au moins je ne m'en tiendrai point ofFensé, car par là ils en confirmeront la vérité ; et plus ils feront paroître
d'envie, pkis j-aurai sujet de croire qu'ils m esii* ment ou qu'ils me craignent. £t enfia< je ne me mettrois pas fort en peine de voir l'écrit du P* Bsi c'étoit de lui seul qu'il dût venir; car, je le dis hardiment , .après avoir vu sa vélitation , où il paroit manifestement qu'il n'a eu aucun soin de rechercher la vérité , mais où il est très constant qu'il m'attri(iue des opinions que je n'ai jamais pensées ni écrites , je pense avoir droit de ne pas beaucoup «stimer tout ce qui ne viendra que de lui seul, et de le juger indigne qu'on le lise et qu'on yré^ poqde. Mais après que le révérend père, recteur aura reçu mes lettres , j'attendrai avec impatience , et verrai même avec plaisir et estime , tout ce que non seulement le révérend père B. mais aussi les autres pères de sa société écriront contre mes opinions ; car pour lors je serai assuré que , quoique ce soit , et quelque nom qu'un tel écrit porte , ce ne sera pas l'ouvrage d'un seul, mais qu'il aura été composé , e^^aminé et corrigé par plusieurs des plus doctes et des plus sages de sa compagnie ; et par conséquent qu'il ne contiendra^ aucunes "cavilla^ lions, aucuns sophismes , aucunes invectives , ni aucun discoqrs inutile, mais seulement de bonnes et solidea raisons ; et qu'on n'y aura omis pas lAi des arguments qu'on peut légitimement apporte^* contre moi; en sorte que par ce seul écrit j'aurai sujet d'espérer de pouvoir être délii^ré de toutes
mÇs erreurs; et même. si dans le grand nombre des choses quç j'ai écrites et expliquées il y en avoit quelqu'une qui ne s'y trouvât point réfqtée, j'aurai lieu de croire qu'elle ne le peut être par personne, et partant qu'elle est entièrement v^aie et indubitable, car les choses que j'ai écrites sont telles, que n'étant appuyées que sur des raisons mathématiques ou sur des expériences certaines 9 elles ne peuvent rien contenir de faux, qu'il ne soit très facile à des personnes si pleines d'esprit et si savantes de le réfuter par une démonstration très évidente; et ils ne négligeront pas, éomme j'espère, de les examiner , quoique je les aie prouvées par des raisons mathématiques , et que faisant distinction entre la mathématique et la philosophie, ils fassent une plus ouverte profession de celle-ci que de l'autre; car j'ai traité de plusieurs choses qu'on n*a coutume de traiter qu'en philosophie, comme entre autres d© tous les météores; et je pense qu'on ne sauroît rien souhaiter de plus en une matière de philosophie que d'en pouvoir donner une démonstration mathématique. Or, encore qpe je oie «ois peut-être trompé en beaucoup de choses^ je nie pense pas toutefois m'être trompéen tout. Je ne me moque point , mes ennemis mêmes avouent tous dun cotiimun accord que je ne suis pa;s toutr-à-fait ignorant dans le» mathérpatiques, quçfu^ que dans les autres choses ils tachent autant qu'Us
peuvent de décrier ce que mes amis disent de moi. Mais si toute mamathématique nem^a point trompé, et si par sob moyen j'ai seulement découvert la vérité dans une ou deux questions de philosophie , je puis prétendre quelque part aux bonnes grâces de ces révérends pères qui emploient une bonne partie de leur temps à une si utile recherche. Et encore qu'il n'y en eût aucune où je ne me fusse trompé, ils ne pourront toutefois s'empêcher de me vouloir du bien et de louer mon entreprise, qui ne tend qu'à rechercher la vérité avec candeur, et à satisfaire au désir que j'ai de m'instruii^ sans opiniâtreté. Enfin, puisque ma réponse à la vélita* tioB du révérend père B, lui a été non seulement montrée, mais aussi au révérend père Phelippeaux, les autres pères de la société ne peuvent pas maintenant ignorer ce qu'elle contient; et je me souviens que j'y ai fait mention des lettres que j'avois écrites au révérend père recteur, en sorte qu'il peut avoir sujet de s'étonner de ne les avoir point encore reçuesyet même aussi de l'interprétera mal,àcauseque j'ai répondu assez librement à cette vélitation , ne me doutant point qu'elle vînt d'aucun des pères de cette société. Et certes on ne m'a point en cete fait de plaisir de leur avoir montré une réponse qui ne sauroit leur être fort agréable , et de ne leur avoir pas montré mes lettres par lesquelles je tâchois de me concilier leur bienveillance. C'est pourquoi je