LA SOLITUDE
/v cet âge de force et de mélancolie
Où l'homme, jeune encor, sur son cœur se replie
Et, rappelant à lui ses rêves dispersés.
Quitte un instant la lutte et compte ses blessés;
A cet âge où chacun se rend à l'évidence,
Trouve la vie amère et la juge en silence,
J'avais fui les cités; et seul, loin des humains.
Des glaciers et des monts j'avais pris les chemins.
L'esprit de Dieu réside au fond des solitudes.
Là, dominant la terre et ses inquiétudes, Le calme descendit du ciel dans mon esprit. A la vie en secret mon âme se reprit. L'air libre et le soleil, retrempant ma jeunesse, Chassèrent les brouillards de ma noire tristesse. Mon cœur, que le mépris devait clore à jamais, Se rouvrit au bonheur sur ces âpres sommets, Et l'amour y germa comme ces roses pâles Qui fleurissent au fond des Alpes glaciales.
O lac, forêt, torrent au murmure éternel,
Toit visité par Dieu sous les traits d'un mortel.
Glaciers qui dans l'air bleu dressez vos fronts de neige.
Solitude bénie! oh! quand vous reverrai-je.
Lieux sacrés où j'appris pour suprême leçon
Le rachat par l'amour et le divin pardon?
A mi-côte des monts, sous un glacier sublime, Il est un vieux château bâti sur un abîme. Nid d'aigle où s'abrita plus d'un baron guerrier Pour dominer la plaine ainsi qu'un épervier. Ces jours sont loin. Le temps, de l'aire féodale, N'a rien laissé debout que les murs d'une salle Dont le lierre verdit les piliers crevassés. Tout autour, l'œil ne voit que débris entassés. Un pâtre du vallon a d'un faîte rustique Couronné les arceaux de la ruine antique. De lourds fr.igments de roc chargent ce toit mouvant.
Qiii déborde et se rit de la pluie et du vent.
Séjour d'ombre et de paix, simple et douce retraite,
Faite par l'œil du peintre et l'âme du poète 1
Un bouquet de mélèze au feuillage léger.
Comme un frais éventail, cherche à la protéger
Des ardeurs du midi; vers le nord, en revanche,
Un bois de grands sapins défend de l'avalanche.
A leurs pieds, dans la cour, parmi les blocs épars
Qui couronnaient jadis les créneaux des remparts,
On entend murmurer doucement une source;
Mais avant d'écumer et de prendre sa course.
Elle forme à deux pas un bassin naturel
Où se mire et frissonne un coin d'ombre et de ciel.
L'eau qui fuit par les bords sous le flot qui la pousse
Arrose un vert tapis, où, les pieds dans la mousse,
La gentiane entr'ouvre un œil timide et bleu
Qui regarde en rêvant le cyclamen en feu.
C'est là qu'il faut venir écouter le silence,
Vers le déclin du jour, quand la brise balance
Sur ce miroir tremblant les ombres des grands bois.
Et mêle au bruit des eaux les soupirs de sa voix!
Devant le vieux manoir une étroite terrasse
Mène au bord du rocher qui soudain dans l'espace
Manque; l'abîme est là. Devant l'œil incertain
Un vallon se déroule et fuit dans le lointain;
Puis des monts, puis un lac comme au fond d'un cratère
On croit voir devant soi !a moitié de la terre.
Voilà la solitude et quel était le nid
Où je passai les mois que le soleil bénit.
Un soir, j'étais assis sur cette plate-forme
Dont la base en granit s'allonge en cap énorme.
Ainsi que chaque soir, je regardais les cieux :
L'infini, c'est la fête et de l'ame et des yeux.
Puis, pour le paysan qui cultive la terre,
Pour le navigateur et pour le solitaire.
Que l'aurore soit pâle ou l'Occident vermeil,
Le grand événement du jour, c'est le soleil.
Ce soir-là, le couchant se couvrait de nuages,
Noir chaos de vapeurs tout peuplé de mirages :
On eût dit des géants groupés en bataillons.
Où tous les vents du ciel se creusaient des sillons. '
Afin de retarder leur marche sûre et lente,
Le soleil, tout couvert d'une pourpre sanglante,
Comme un héros qui meurt en combattant encor,
Faisant de ses rayons autant de flèches d'or,
Et semblait contenir, par le respect surprises,
Au bord de l'horizon leurs masses indécises.
Quand je quittai des yeux ce poème du soir
Que Dieu varie au ciel chaque jour, je pus voir
Partout les précurseurs d'un infaillible orage :
Les cimes des forêts se heurtaient avec rage;
A leurs pieds, les grands bœufs qui paissaient dispersés
Accouraient se coucher sur l'herbe en rangs pressés.
Dans le fond du vallon les troupeaux et le pâtre
Cheminaient sous des flots de poussière blanchâtre
Que le vent dispersait en léger tourbillon;
Le laboureur quittait en hâte son sillon ;
Les oiseaux regagnaient leur nid, et, solitaire, L'aigle du haut du ciel cherchait au loin son aire. Seul dans l'anxiété de la terre et des cieux, Un voyageur montait, calme et silencieux, Le sentier verdoyant qui va de pente en pente Et du fond du vallon jusqu'aux chalets serpente. Quand il fut à deux pas, un salut de la main M'indiqua qu'il voulait poursuivre son chemin ; Mais moi : « Tu viens à temps pour éviter l'orage. Lui dis-je; entre avec moi dans mon humble ermitage. Tu ne peux pas aller plus loin; car le sentier Avant une heure au moins n'atteint pas le glacier; Et sur l'autre versant tu marcherais encore. Sans trouver les premiers chalets, jusqu'à l'aurore. »
L'étranger s'arrêta comme indécis. Ses yeux
Jetèrent un regard rapide sur les cieux,
Puis sur moi. Je sentis que son œil plein de flamme
Voulait interroger jusqu'au fond de mon âme.
Il secoua la tête et dit : « Tu ne sais pas
Quel est ce voyageur dont tu retiens les pas.
A quoi bon, arrêté par ta douce prière,
Franchirais-je avec toi ta porte hospitalière,
Si mon nom prononcé doit glacer cet accueil
Et me forcer bientôt à repasser ton seuil ?
— Mais quel que soit ton nom et ton sort, m'écriai-je,
Encor faut-il qu'un toit cette nuit te protège !
Regarde autour de nous 1 » En effet, des éclairs
Muets et convulsifs tressaillaient dans les airs.
lO PETITS POEMES
Les nuages vainqueurs dans la sombre étendue Descendaient menaçants sur la terre éperdue; Et déjà sur les bords de l'horizon lointain La pluie avait jeté comme un voile incertain.
Alors prenant en main son bâton, sa besace,
A mon foyer désert je lui fis prendre place.
Je réveillai le feu dans la cendre engourdi;
Et quand le clair sapin dans l'âtre eut resplendi,
Voj'ant ses pieds tout blancs de poussière : « Sans doute
Tes membres sont lassés par une longue route,
Lui dis-je; aux premiers jours de notre humanité.
Quand on suivait les lois de l'hospitalité.
Dans le monde naissant de la Bible et d'Homère,
Toujours l'hôte lui-même, ou sa fille, ou sa mère,
Lavait dans un bassin les pieds de l'arrivant.
Même après ce long jour de soleil et de vent.
Tu n'accepterais pas sans doute cet usage;
Mais avant que la nuit soit close et que l'orage
Éclate, je pourrai te montrer, si tu veux.
Une source où baigner tes pieds las et poudreux. »
L'étranger consentit, et, iui servant de guide. Je l'assis sur les bords de la source limpide.
Tandis que dans l'eau vive et fraîche du bassin Il oubliait le poids du jour et du chemin. Je rallumai la lampe, et sur la table prête Je servis mon souper de jeune anachorète :
Du pain bis, du chamois, des fraises, et du miel Gardant le goût des fleurs qui sont plus près du ciel. J'ajoutai, pour fêter mon hôte, honneur si rare 1 Un flacon de vieux vin dont la chaleur répare. Voilà tout le repas, tel que chaque matin Un pâtre l'apportait du village lointain.
Quand, aux muets éclairs de la nuit déjà sombre, Mon hôte eut achevé de se baigner dans l'ombre, La lampe, à son retour le montrant tout entier, Me fit mieux voir ses traits qu'au détour du sentier. Je fus frappé d'abord de respect et de crainte, Tant sur lui la douleur me paraissait empreinte 1 Tout la disait : son front, son regard et sa voix. Je crus le voir alors pour la première fois. Ses lèvres et son nez, d'une forme aquiline. D'un fils de la Judée annonçaient l'origine; Son front pâle était droit; de longs et noirs cheveux, Mêlés de fils d'argent, couvraient son cou nerveux ; Une barbe légère, à moitié blanche et rousse, Estompait son menton d'une ombre fine et douce; Et l'ardente pensée en sillons verticaux Avait entre les yeux creusé deux plis égaux. Une majestueuse et sereine tristesse Ennoblissait encor ses traits pleins de noblesse. Mais ce qui raj-onnait et doublait sa beauté, C'était cet œil de feu, profond et velouté. Dont la nature dote en mère partiale Les aînés du soleil, la race orientale.
Pendant que j'admirais l'ctranger, son regard Sur mon humble réduit se portait au liasard : K J'aperçois, me dit-il avec un doux sourire, Des livres, des feuillets disposés pour écrire. Jeune et seul, loin du monde et perdu dans les bois, N'es-tu pas un poète, un de ces porte-voix Par où l'esprit de Dieu s'épanche sur le monde. Un de ces coeurs ouverts comme une urne profonde Qtii recueillent les pleurs de ce globe mortel, Et portent nos soupirs aux pieds de l'Éternel? Ne rougis pas, la Muse est sœur de la Prière. Toutes deux en pleurant montent vers la lumière Et rapportent d'en haut aux cœurs simples et bons Un céleste trésor de consolations.
Chante 1 laisse ton cœur rayonner, s'il s'enflamme! Laisse couler tes pleurs et déborder ton âme ! Sans honte et sans orgueil sois poète I II n'est pas De sort plus glorieux ni plus grand ici-bas.
— Hélas ! lui répondis-je en secouant la tête, Je n'ai pas cet orgueil de me croire poète. Le monde a dévoré ma jeunesse; et puis Dieu Ne m'avait pas au front marqué d'un doigt de feu. De la gloire en naissant il m'a donné la fièvre; Mais le charbon divin n'a pas touché ma lèvre. Comme un aiglon blessé que tente l'infini. J'ouvre en vain l'aile au vent, je mourrai près du nid. »
Alors d'un geste ami je lui fis prendre place
A la table frugale, et je m'assis en fiice :
« La marche a dû, lui dis-je, aiguillonner ta faim.
Je voudrais t'ofïrir mieux que ces fruits et ce pain ;
Le couvert est rustique et ce lin un peu rude ;
Mais tu feras la part de cette solitude. »
Je dis, et le repas commença. Ses discours Étranges, fins, profonds, en charmèrent le cours. Sa conversation, à la fois grave et vive. Ranimait du passé l'image fugitive; On croyait voir agir les hommes d'autrefois. Et les siècles poudreux se lever à sa voix.
« Maintenant, dis-je après un moment de silence. Pour abréger la nuit dont la course commence, Si le sommeil encor ne tente pas tes yeux, Tu me diras ton nom, ton pays, tes aïeux. »
A ces mots, je crus voir une pâleur mortelle
Redoubler de ses traits la pâleur naturelle;
Puis soudain tout son sang reflua vers son front :
« Ce récit sera court, dit-il d'un ton profond,
Car mon nom seul suffit pour dire mon histoire. »
Et, baissant ses longs cils sur sa prunelle noire,
11 se tut, puis enfin reprit en soupirant :
« Je me nomme Ahasver; je suis le Juif-Errant! »
'DEUXILRCF. CH^'X.T
Ahasver!... A ce nom, l'éclio, comme incrédule, Gronda longtemps aux murs de l'antique cellule. Je sentis un frisson de surprise et d'effroi Glisser comme un éclair sur mon front pâle et froid. L'étranger, croyant lire au fond de mes pensées, Triste et sans relever ses paupières baissées, Se mit debout et dit doucement : « Je sais bien Q.uel sentiment mon nom met dans un cœur chrétien ; C'est pourquoi je voulais te le dire à voix haute Avant que ta bonté ne fît de moi ton hôte. Tu ne m'as pas permis d'achever cet aveu; Tu reçus malgré lui le forçat de ton Dieu !
Et l'horreur, le dégoût, une terreur secrète. Te troublent maintenant à ma vue, ô poète ! A ce trop juste accueil je suis accoutumé; Les siècles m'ont appris à ne plus être aimé. Sois béni cependant 1 Ta main toucha la mienne; Tu m'as comblé des dons de ta table chrétienne; Ta source a rafraîchi mes pieds las et poudreux; Le maudit te bénit encore ! Sois heureux ! »
Il dit, et vers le seuil il reprenait sa route, Quand, m'élançant vers lui pour l'arrêter : « Ecoute, M'écriai-je, Ahasverl tes yeux se sont mépris. Je n'ai pu m'empêcher de paraître surpris; Mais connais mieux mon cœur : quelle que soit ta faute. Du malheur à mes yeux tu n'es plus rien que l'hôte; Si grand que soit ton crime et qui t'a condamné, Je ne puis voir en toi rien qu'un infortuné. De si haut qu'ait tonné l'arrêt de la justice, Ce n'est pas moi qui suis chargé de ton supplice. Je ne saurai jamais, et surtout aujourd'hui, Être à froid le bourreau des jugements d'autrui. Dieu t'a condamné, soit 1 Je révère et m'incline ; Mais lui-même il m'a dit de sa bouche divine : « La première des lois est d'aimer ton prochain. « Prends l'affligé pour frère, et donne-lui la main. » Et d'ailleurs n'es-tu pas mon hôte, d'aventure? Quand le ciel et la terre et toute la nature Te crîraient : « Anathème 1 » il ne sera pas dit Que celui qui mangea mon pain, fût-il maudit,
l6 PETITS POÈMES
Dut repasser le seuil de mon humble demeure Par un pareil orage et dans une telle heure. »
En effet, la tempête éclatait en fureur.
L'ouragan à la nuit ajoutait son horreur;
De larges gouttes d'eau fouettaient les vitres frêles ;
Les solives du toit pliaient, leurs axes grêles
Craquaient aux coups du vent comme un navire en mer
Q.ui repousse en grinçant l'assaut du flot amer.
L'éclair au fond du ciel sillonnant les ténèbres
Déchirait l'infini de ses zigzags funèbres;'
La pluie à flots pressés redoublait; puis enfin
Le tonnerre éclata comme un orgue divin.
Le son majestueux, roulant de cime en cime,
Éveillait sur les monts comme un écho sublime.
Et semblait promener sur des ailes de feu
Du zénith au nadir la colère de Dieu.
« Tu le vois, tout conspire à te fermer la fuite, Repris-je encor. Chaque être a regagné son gîte. Les animaux des champs et les oiseaux du ciel Se sont tous abrités pour ce moment cruel. Comment peux-tu songer à quitter cet asile? » Et lui me répondit d'un air triste et tranquille : « Oui, les bêtes des champs et les oiseaux de l'air Ont fui dans leur retraite et la pluie et l'éclair; Mais le proscrit n'a pas où reposer sa tête. Eh! que me font à moi la nuit et la tempête? Que de fois, dans l'horreur d'une pareille nuit,
N'ai-je pas, aux éclats de la foudre qui luit, Cheminé sous le choc d'éléments en démence I Car partout sous mes pas mon chemin recommence. « Ouvrez-vous, ouvrez-vous, cataractes des cieux! « M'écriais-je; inondez mon front silencieux! « Lavez-y sous les flots de votre onde lustrale « Le stigmate imprimé dans une heure fatale ! » Et par les bois, les rocs, les ravins et les monts, Poursuivi par un chœur d'invisibles démons, Emportant dans mon âme une tempête humaine, Sous l'affreux tourbillon allant où Dieu me mène. Je marchais... jusqu'à l'heure où, tombant sous l'effort, Je savourais enfin l'avant-goût de la mort; Mais soudain une voix éclatante et sonore Plus haut que l'ouragan me criait : « Marche encore I « Pour toi seul, ni repos, ni mort. Marche toujours 1 « La justice de Dieu n'a pas eu tout son cours. »
Il s'assit, et, couvrant des deux mains sa figure
Qu'ombrageait à demi sa longue chevelure,
Il resta quelque temps comme accablé; bientôt.
Je crus entendre un bruit étouffé de sanglot;
Puis des pleurs, sous ses doigts se frayant une route,
Sur la nappe de lin tombèrent goutte à goutte.
Je contemplais debout ce désespoir muet.
D'une tendre pitié mon cœur se remuait.
Mais devant la grandeur de sa faute fatale.
Je n'osais tenter l'œuvre inutile et banale
Qui porte un nom sacré : la consolation.
l»ETItS POEMES
Pour nous bercer d'espoir, de résignation, Pour toucher une plaie encore mal fermée, Il faut la main d'un ange ou d'une femme aimée, « N'est-ce pas, me disais-je, un rêve de mes sens due tout ce que je vois, j'écoute et je ressens? Cet homme dont la vie a traversé les âges, Contemporain du Christ qu'il abreuva d'outrages. Dont la sombre légende autrefois m'a bercé. Est-ce lui que je vois muet, triste, oppressé. Mouillant de pleurs amers ma table hospitalière î Est-ce bien mon foyer? Est-ce bien la lumière De la lampe qui veille avec moi chaque nuit, Q.ui m'éclaire à présent, moi-même, auprès de lui, Et vacille en fumant au vent de la tempête? »
Mais Ahasver venait de relever la tête : « Chose étrange ! dit-il en essuyant ses yeux. Je n'entends plus l'écho de cette voix des cieux Qtii dans mon sommeil même épouvantait mon ame, Et me pressait les flancs d'un aiguillon de flamme. Depuis le Golgotha, c'est la première fois Dans mon sein déchiré que se tait cette voix. La justice de Dieu serait-elle lassée?
— Pourquoi pas? dis-je alors en suivant sa pensée;
Si tu reviens à Dieu par un vrai repentir,
De sa rigueur forcée il peut se départir.
Si ton cœur est touché, le sien aussi doit l'être.
Tu ne connais de lui que le juge et le maître;
Le père t'ouvrira les deux bras quelque jour. Espère 1 Qui jamais a sondé son amour? Ce n'est pas à l'insecte à mesurer l'abîme. Homme, pense à ton Dieu d'un cœur plus magnanime 1
— Parle! dit Ahasver, parle encore et toujours! Si tu savais le bien que me font tes discours! Tu me rouvres le ciel; et ma paupière humide Ne voit plus l'infini de cet immense vide
Où s'enfonçaient mes pas comme dans un désert. Oh! qui saura jamais tout ce que j'ai souffert? Mais ces pleurs qu'à tes yeux je versais tout à l'heure N'ont plus leur amertume, et leur source est meilleure. De mon cœur désormais ils coulent doucement; Car ce n'est plus l'horreur de mon long châtiment Q.ui fiit ainsi parfois déborder ma paupière. Non, c'est le souvenir de ma faute première; C'est le regard brûlant du céleste mart3'r Dont j'insultai la mort; c'est le saint repentir. En songeant que de Dieu j'aggravai le supplice, Je trouve à ma douleur presque un amer délice. Mais avant de comprendre et d'en arriver là. Avant qu'à mes regards le Dieu se révélât, Pour vaincre mon orgueil et dompter ma nature, Il m'a fallu subir des siècles de torture; Et si je t'en faisais le fidèle récit. Ton front en m'écoutant deviendrait pâle aussi.
— Pourquoi ne pas parler? dis-je alors; qui t'arrête?
Nous ne pourrions dormir au bruit de la tempête.
Puisque le ciel refuse à nos yeux le repos,
Abrège cette nuit par tes sages propos.
Avant qu'aux cieux le calme ou le jour ne renaisse,
Tu peux par tes récits instruire ma jeunesse.
Le moindre voyageur de retour chez les siens
A de quoi défraj'er les plus longs entretiens.
Et toi, qui tant de fois, sans trêve et solitaire.
Voyageur éternel, as parcouru la terre,
De quels temps, de quels cieux n'es-tu pas le témoin ?
Voyager 1 voyager 1 le bonheur est au loin 1
Faire comme la nue ou bien l'oiseau qui passe ;
Dévorer de ses yeux et de ses pieds l'espace;
Voir des lieux, des climats et des peuples divers;
Conquérir en courant cet immense univers;
Et rapporter enfin, comme dépouille opime,
La beauté qui fleurit partout, quel lot sublime !
Hélas ! le mien fut autre, et ce rêve de feu
M'a consumé dans l'ombre où m'avait cloué Dieu.
— Console-toi, dit-il; la terre est si petite.
Que ton ardent désir se fût calmé bien vite.
Pour trouver la beauté que tu cherches si loin,
De traverser les mers il n'est guère besoin.
Ouvre tes j'eux, regarde ! un coin de la nature
T'offre tout l'univers comme en miniature.
N'as-tu pas sur ton front la voûte du ciel bleu.
Où la nuit montre aux sens l'infini tout en feu.
Tandis que sous tes pieds chaque herbe abrite un monde ?
Regarde encor plus près : dans ton ame profonde
Dieu comme en un foyer n'a-t-il pas réuni
L'image du réel et le rêve infini?
C'est là, c'est là surtout, dans ce monde invisible
Où la réalité s'augmente du possible,
Loin de la foule inepte et du chemin banal,
Qu'éclôt dans les grands coeurs la fleur de l'idéal.
Crois-moi, l'eau, l'air, le ciel, l'homme est partout le même.
Cherche en toi, cherche en Dieu cette beauté suprême.
Et, sans franchir les mers, sans changer d'horizon.
Regarde l'infini du seuil de la maison
Où tu perdis ta mère, où tes fils devront naître ;
Vis, souffre, et dans tes pleurs tu verras t'apparaître
Le modèle divin, l'exemplaire éternel
De tout ce qui fleurit de beau sous notre ciel.
— Hélas I notre existence est si vaine et si brève Que nous entrevoyons le monde comme un rêve. A peine épelons-nous le mot mystérieux
Que la mort nous arrête et nous ferme les yeux. Mais toi, l'éternité t'armait de patience. Les jours ont dû t'ouvrir des trésors de science. L'homme, les temps, les lieux, sont sans secrets pour toi. Et de tout ici-bas tu dois savoir la loi.
— Détrompe-toi. Chaque homme en arrivant au monde, Suivant ses devanciers et leur trace féconde. Recueille en quelques ans dans son avide esprit
Ce que l'humanité dans des siècles apprit.
Pas à pas, jour par jour, siècle à siècle, avec elle J'ai gravi longuement cette pénible échelle, Où Dieu te déposa sur le dernier degré. En naissant tu reçus comme un dépôt sacré Ces vérités qu'un âge apprend des autres âges, Ce trésor lentement amassé par les sages, Et que tu transmettras à tes enfants demain. Nous avons tous les deux fait le même chemin; Mais je l'ai dû frayer avec toute la terre, Ainsi qu'un pionnier, pas à pas, pierre à pierre. Toi, tu l'as parcouru dans un char, en un jour. Nous arrivons ensemble au même carrefour; Tu n'as fait que deux pas : je marche dès l'aurore. Tu lis où i'épelai longtemps, ou bien encore Je suis venu plus tôt à l'école que toi, \'oilà tout ; mais tu sais la leçon comme moi.
— A quoi donc t'a servi cette longue existence ? » Dis-je alors, sans songer à mon trop d'insistance.
II sourit d'un air triste et puis me répondit : « Je m'en vais te le dire. Écoute mon récit. »
La mort du JCIF-ERRANÏ 2^