ÉPITRE A MA SŒUR
Qui, dévoilant les lois de la fatalité, Aggrave encor mes maux par leur nécessité!
Offusqué des vapeurs de la misanthropie.
Las de perdre en détail les restes de ma vie , Au point de renoncer à l'espoir du bonheur, L'amour -propre aussitôt s'empare de mon cœur; De ce flatteur adroit le discours me console.
Apaise, me dit -il, ce murmure frivole,
Ecart séditieux de tes sens révoltés;
Tu perdis moins de biens qu'il ne t'en est resté.
Le printemps de tes jours fait place à leur automne,
Flore, en fuyant tes pas, te conGc à Pomone;
Tu promettais jadis, à présent tu produis,
Et, dépouillé de fleurs, tu dois porter des fruits.
Dans ta maturité la raison te décore,
Ton goût, ton jugement vient à peine d'éclore;
Ce fil guida jadis Aristide et Platon,
Trajan, lesAntonins, Titus et Scipion.
Que la raison t'éclaire en cet affreux dédale
Où l'intérêt, l'orgueil, l'envie et la cabale
S'empressent d'égarer tes pas mal assurés;
Elle sauva tes jours de périls entourés.
Ta jeunesse a bien pu jeter des étincelles ;
Compare leur éclat, leurs beautés peu réelles
A la sagesse enfin, à ce don précieux
Dont Minerve elle-même a fait trophée aux cieux.
J'entendais son discours en répandant des larmes. Amour, me faudra-t-il renoncer à tes charmes? Disais -je; et faut -il donc qu'insensible à jamais, Mes organes usés rejettent tes bienfaits ?
Mais cent plaisirs nouveaux s'offrent à ma pensée, Plus vrais, plus assortis à ma course avancée. Plions, puisqu'il le faut, sous les lois du destin, Du couchant d'un jour sombre embellissons la fin; Près de frapper au but d'une pénible course, Cherchons pour nos désirs encor quelque ressource ; Couronnons -nous des fleurs du tendre Anacréon,
DE BRUNSWIG
J'en veux le front paré traverser l'Achéron.
Jusqu'au temps où des morts le nocher me réclame, Que la sérénité se maintienne en mon âme.
Je renonce au fracas de ces plaisirs fougueux, Si peu satisfaisants et toujours dangereux; Vous, molle oisiveté , chansons, douceurs futiles, Je vous quitte en faveur d'amusements utiles.
Je vis avec les morts ; leurs doctes monuments A d'austères leçons joignent les agréments.
Au coin de mon foyer, tranquille et solitaire, Je converse avec Lock, Tacite, ou bien Homère; Si quelque sage vient, je me plais à l'ouïr : Les talents sont un bien dont l'esprit doit jouir.
Mes organes, flattés des sons de l'harmonie, Chérissent tous les arts qu'a produits le génie; J'aime sur le théâtre à voir Sémiramis Frémir au souvenir de ses crimes commis , Ou, dans les murs pompeux qu'elle élève à Carthage, L'amoureuse Didon, dans l'excès de sa rage, Pour un amant ingrat, mais qui sut la toucher, Abandonner le trône et courir au bûcher.
Je me plais dans les traits de la vive peinture Des sentiments qu'en nous a gravés la nature, Surtout si le poëte a l'excellent secret De nourrir, d'échauffer, d'accroître l'intérêt, D'exciter la terreur, d'augmenter mes alarmes, De m'attendrir au point de répandre des larmes.
Si je n'habite plus cette orageuse cour Où tant d'illusions environnent l'amour, Un sentiment plus fin, plus noble et plus solide, De ce bonheur perdu sait remplacer le vide.
O divine Amitié! présent chéri des cieux!
Ce n'est que dans ton temple où vivent les heureux. J'ai connu le bonheur depuis que dans mon âme Tu daignas allumer cette pudique flamme; Ton doux contentement n'est jamais combattu Par les étroits devoirs qu'impose la vertu.