‹ Œuvres de Frédéric le Grand (volume 4)Chapitre 29 sur 104 · SUR SON JOUH DE NAISSANCE · texte numérisé non relu

SUR SON JOUH DE NAISSANCE

ILn ce grand jour naquit le fameux Jean - Baptiste . Non pas ce dur docteur baptisant les Hébreux, Dont le peuple au désert allait suivant la piste, Mais le marquis d'Argens , auteur fort lumineux , Et qu'en lieu solitaire on ne voit de coutume. Ce sage a pris son gîte en un bon lit de plume; L'impassibilité l' éloigna des travaux, Il s'endort mollement dans les bras du repos. A Philippsbourg son front fut surchargé d'un casque , Bientôt après d'un juif il emprunta le masque, b Pour draper librement les fous et les bigots. Que son front soit toujours ombragé de pavots, Et que, sans se nourrir de miel, de sauterelles, Il puisse un jour atteindre aux ans de Fontenelleî«

Par son très -humble et très - obéissant serviteur, le poHte de sa cour,

Fr.

Le a4 juin 1704- Vo\cx t. X, p. y<».

Voyei fc. XII, p. i48-

Voyei t. VIII, p. 3o; t. X , p. aoi, et U XI, p. 48.

CODICILLE

Del Bene * avait raison , j'adopte le système : Le inonde, disait -il, se gouverne lui-même.* Les trônes, de son temps, étaient tous occupés Par de faibles esprits de faste enveloppés , Qui, flottant incertains au gré des conjonctures, Signalaient tous leurs pas par de fausses mesures.

Les rois, depuis son temps, ne se sont point changé Par la honte des grands les sujets sont vengés. Le siècle nous fournit des souverains en foule , Jetés et modelés dans cet ancien moule ; J'en sais d'inférieurs à ceux de ce temps -là.

Autrefois Julien au public dévoila De ses douze Césars l'esprit, les caractères. Si j'osais, comme lui, révéler des mystères, J'userais mes couleurs, j'userais mes pinceaux, Avant que d'achever ces indignes tableaux.

Aristarque des rois, de mordante mémoire, O toi, sage Arétin, b le fléau de leur gloire! Ma voix t'invoquerait, afin que ton instinct M'inspirât dans ton goût quelque couplet malin.

Cependant, cher lecteur, si la plaisanterie

Ministre des Médicis à Florence , grand prieur de Pisc. Voyex t. X , p. 107 et ai 1.

Voyei t. IX, p. 48; t. X , p. i4a; et t. XII, p. i83.

CODICILLE

Peut distraire ou charmer ta sombre hypocondrie,

Je vais légèrement et sans art te croquer

Des traite rendus au vrai, mais non pour t'en moquer;

J'ose espérer que Dieu tout bon me le pardonne.

Je respecte les grands, et ne nommant personne,

Je brave la Bastille, et je ne m'attends pas

D'habiter des cachots peuples Je scélérats;

Mes traits sont émoussés, ma plume circonspecte

Jamais d'un fiel amer en ses jeux ne s'humecte.

Mais allons droit au fait et contons uniment.

Vois ces rois ; ils sont là pour ton amusement : Tel parait dans sa cour comme un lourd automate Exténué d'ennuis, sujet au mal de rate:

Maîtresse, favoris, ministres, courtisans Lui cherchent des plaisirs, en y perdant leur temps. Il faut, pour ranimer sa masse léthargique, Exposer à ses yeux la lanterne magique, Et lorsqu'à son conseil il se trouve présent , Il entend sans entendre, et ressort en bâillant. O fortuné pays! heureuse monarchie!

Conseil de quatre rois, règne de l'anarchie, Mais toujours, sous la main du bon frère Lourdis,* Guidé par des fripons ou par des étourdis !

Que voyez -vous là -bas? Un enfant sur le trône, Tremblant, et redoutant la cour qui l'environne, Roseau, jouet des vents, qui plie au moindre effort, Servilement soumis aux lois de son mentor.

Impitoyablement le peuple le ballotte,

* Dans ce Codicille, Frédéric se moque de plusieurs rois, sans s'excepter luimême. On y reconnaît facilement Louis XV; Joseph -Emmanuel de Portugal , avec Je ministre Pombal; Don Carlos III d'Espagne, avec son ministre le comte d'Aranda; Ferdinand IV de Naplcs, le troisième fils de Don Carlos; Charles- Emmanuel de Sardaignc; Christian VII de Danemark, faisant en 1768 un voyage en Allemagne, dans les Pays-Bas, en Angleterre et en France; Adolphe-Frédéric de Suède; Frédéric H, roi de Prusse, • roi de nouvelle date ; • enfin, Stanislas Poniatowski de Pologne.

Quant a la composition de celte poésie , on doit en fixer la date entre le voxage du roi de Danemark et la mort du roi de Suède, c'est-à-dire, à peu près à l'année 1770.

CODICILLE

Le meilleur persifleur passe pour patriote; Ce pauvre potentat, honni, turlupiné, Voit et le diadème et son nom profané.

Cet autre est occupé d'une génisse blanche,»

En lui pressant le sein, c'est sa soif qu'il étanche; Aux bords de ce ruisseau, les yeux sur l'hameçon, Tout son salut dépend d'attraper un poisson.

S'il manque de savoir, d'esprit ou de courage, 11 emprunte le tout d'un ministre qu'il gage; Parmi les végétaux il aurait figuré.

Quel scarabée, ah dieux! a- t-îl donc engendré! C'est un roi, le voilà; dans sa cour attroupée, Avec sa femme encore il joue à la poupée.

Non loin de ses Etats est un vieux radoteur, Plus fourbe que bigot, mais cruel exacteur De ses sujets foulés, du pauvre qu'il opprime. 11 déteste à présent son vieux métier d'escrime; De l'abbé de Saint-Pierre adoptant les projets,' 1 11 s'attend à jouir d'une étemelle paix.

Là, dans le fond du Nord, un autre roi réside, Bon chevalier errant, mais bourse et tète vide; Quittons sa cour, passons ce court trajet de mer. Dans ce pays fécond en soldats comme en fer Règne sur des sujets accablés de misère Un roi; mais il n'en est que le roi titulaire, Le sénat prudemment s'empare de son seing, Pour promulguer ses lois au nom du souverain.

Là -bas, un autre fou, roi de nouvelle date, Se pavane et s'encense en vainqueur du Croate; Mais, bourgeois gentilhomme, il prétend être intrus Chez ces vieux souverains, si fiers et si bourrus; Un refus à sa suite attire une bataille.

De tous ses ennemis le scélérat se raille; Mais, devenu vieux loup, n'ayant griffes ni dents. Ses voisins sont en paix à l'abri de ses ans,

Voyex t. II. p. 3a.

Voyez t. IX, p. 33.

44 CODICILLE

A moins que le démon qui l'obsède et l'inspire Ne verse encor sur eux les flots de sa satire.

Dans la proximité des Etats de ce roi, Sur un peuple abruti , sans police et sans loi , Il est un souverain , vrai roi de l'anarchie , Elevé par hasard à cette monarchie; Amoureux de ruelle, et prince sans vigueur, Il est Russe , il est Turc, rien dans le fond du cœur. Tandis que la discorde à ses yeux se déchaîne, Que le royaume en feu ne se soutient qu'à peine, Tranquille en son palais, son âme est sans ressort, 11 laisse la fortune arbitre de son sort.

Si je voulais encor grossir ce catalogue, J'aurais un magasin de matière analogue ; Mais il est des sujets que l'on doit respecter, N'écrira jamais bien qui ne sait s'arrêter. * Ah! qu'en réflexions cette matière abonde!

Voyez ces vils mortels, ils sont maîtres du monde; Qui ne passera pas, s'il s'arrête à leurs mœurs, Du mépris de ces rois à celui des grandeurs?

Arbitres des humains, et demi -dieux sur terre, Ce sont ces fainéants qui lancent le tonnerre; Tout accourt à leur voix, leurs sujets de tout rang Vont répandre pour eux le reste de leur sang; Tout leur Etat conspire à les couvrir de gloire, Mais l'avenir dans peu ternira leur mémoire.

En quelles mains, grand Dieu, mîtes- vous le pouvoir!

Au travers de leur faste il est aisé de voir Que leur rôle emprunté, ce fardeau qui les peine, Veut de plus forts acteurs pour briller sur la scène. Voyez à l'entour d'eux ministres, conseillers Intriguer, cabaler pour être les premiers ; Souvent tout est réglé par un roi subalterne Qui pour son fainéant travaille, agit, gouverne, Tandis que dans la cour la contradiction

* Qui ne sait se borner ne Mil jamais écrire.

Boilcau, L'Art poétique, chant I, ver» 63.

CODICILLE

Replonge encor l'Etat dans la confusion : Voilà comme en nos jours le ridicule abonde.

Qui donc, répondez- moi, qui gouverne le monde? Sont -ce ces potentats? Je vous réponds que non. Serait-ce leur conseil rempli de déraison, Qui bronche à chaque pas, qui vit sans prévoyance. Péchant ou par faiblesse, ou par trop d'arrogance? Quoi! ces fous, ignorants dans l'art de gouverner. Qui vivent sans penser, juger, ni combiner, Prétendent hardiment qu'un sage les honore?

Ah! qu'on double pour eux la dose d'ellébore, Pour purger leurs cerveaux de projets gangrenés. Qu'ont- ils produit de grand, ces rêveurs forcenés? Du bruit et peu d'-effet, de la tracasserie, La discorde des rois, les maux de la patrie, Et le plaisir, flatteur pour un plat polisson, De voir le gazetier occupé de son nom.

Mais la fatalité qui des humains dispose , Qui lia les effets à leur secrète cause, Se rit de leurs projets inspirés par l'erreur, Et, choquant leur orgueil, et blessant leur hauteur, Fait voir que leur coursier n'était qu'une haridelle. On les chante au Pont- neuf? Sottise, bagatelle! Contents de leur mérite, ils poursuivent leurs pas En dignes rejetons du pur sang de Midas.

Comme on voit par hasard dans des terrains sauvag De grands chênes chargés de frais et beaux feuillages, Il se rencontre aussi parmi les potentats, Dans ce nombre infini de possesseurs d'Etats, Quelque esprit moins sujet à de lourdes fredaines. L'univers est surpris par de tels phénomènes, On prodigue pour lui l'encens et le parfum ; Quelle merveille! un prince avoir le sens commun! L'Europe se récrie, elle a peine à le croire. Bientôt un envieux barbouille sa mémoire, Les sots et les pédants se mettent à crier :

C'est un ambitieux, c'est un tracassier,

CODICILLE

II respire le trouble, il cherche les querelles; Envoyons - le rôtir aux flammes éternelles !

D'autres disent tout bas : Il fait, il règle tout, Mais, pour le voir tomber, attendons jusqu'au bout. Tant ce vieux préjugé s'est gravé dans leur tête, Qu'on ne peut être roi sans qu'on soit une bête.

Les conseils et les chefs de tant de nations Devraient donc tous loger aux Petites «Maisons. Ce n'est pas mon arrêt, princes, qu'on vous y loge, Je respecte le droit que le public s'arroge; Je sais que l'Arétin pouvait vous corriger, Les bons temps sont passés, il faut vous ménager. Accoutumés aux vœux d'une cour idolâtre, Vains de représenter sur un vaste théâtre, Qui voudrait devant vous gloser en badinant Périrait foudroyé dans votre appartement :

Le calus endurci résiste à la censure.

Que les rois à leur gré suivent donc leur allure , Que le sot ait le pas sur les gens à talents, Que l'insensé parvienne aux postes importants, Qu'un pilote hébété les guide à l'aventure , Que son vaisseau se brise et rompe sa mâture, Je ne dirai plus rien à ces cerveaux perclus : Prêcher devant des sourds sont des discours perdus. Del Bene avait très -bien résolu ce problème, Car le monde en effet se gouverne lui - même.

AU LIT DU MARQUIS D'ARGENS

O meuble fait pour charmer le repos !

Toi que Morphée ombragea de pavots, Du doux sommeil compagnon légitime, Soulagement à l'apreté des maux, Souffre un moment que ma muse t'anime , Et sens, ô lit! tout le prix que tu vaux.

Tu ne sais point quel est l'esprit sublime Que tu soutiens mollement sous son dos; C'est ce d'Argens, la terreur des bigots, Ce grand Isaac que tout Paris estime, Qui foudroya les préjugés, les sots.

Sur ton chevet sa cervelle féconde Conçoit des plans, et mûrit ses écrits Si promptement publiés dans le monde , Et dont Bourdeaux 3 connaît si bien le prix.

Mais, mon cher lit, ta nature stupide N'a point senti jusqu'où va ton bonheur.

Jamais la flamme amoureuse d'Ovide N'eut pour Corinne une aussi vive ardeur; Sa passion n'eut point cette fureur Que ton marquis témoigne pour tes charmes.

Quand il te quitte, en proie à sa douleur,

3 Libraire de Berlin.

Il veut en vain nous cacher ses alarmes ; Jamais ne fut un plus fidèle amant.

Plutôt Ni sus dans sa course fatale Aurait trahi son fidèle Euryale; Plutôt Orphée aurait vécu content, Seul et toujours séparé d'Eurydice; Ou Pénélope, absente encor d'Ulysse, Aurait donné au premier poursuivant Avec sa main son empire vacant, Avant qu'on vît ton marquis, le modèle D'un Céladon, d'un soupirant fidèle, Quand l'ombre arrive et que le jour s'enfuit, Passer sans toi la moitié d'une nuit.

Pour ton duvet, qui sent la pourriture.

Et tes vieux draps aussi crasseux qu'usés , Et tes rideaux déchirés et percés, Et tes coussins, avec la couverture, Ton bon patron quitterait, je l'assure, Bibliothèque, amis, biens et parents, Pour végéter entre tes draps puants.

Est -il chez nous un goût qui s'éternise?

En jouissant, bientôt l'amour s'épuise; Dans quel pays vit -on des soupirants Dont les beaux feux aient duré cinquante ans? Quel Cupidon eut jamais barbe grise?

O lit! toi seul, et je m'en scandalise, Tu sus fixer notre inconstant d'Argens.

Mais quel miracle! observe que le temps, Qui détruit tout dans sa course rapide, De tes faveurs l'a rendu plus avide :

Naguère au moins dans tes crasseux réduits II se bornait à se fourrer les nuits; Mais à présent, moins sage et moins timide.

Plus acharné dans ses folles amours, Tu le retiens et les nuits et les jours.

O vous, grands dieux qu'a célébrés ma verve ! Toi, dieu du Pinde, immortel Apollon,

AU MARQUIS D'ARGENS

Auguste, sage et prudente Minerve, Vengez les arts, et vengez votre affront.

Souffrirez - vous que ce marquis transfuge , Que ce d'Argens, loin du sacré vallon, Au fond d'un lit se soit fait un refuge, Et qu'oubliant votre culte et son nom , En entassant les pavots et l'opium , Sur son chevet il élève un trophée A son idole, à son pesant Morphée?

Armez vos bras, et rendez aux beaux -arts Ce nourrisson déserteur et rebelle , Et qu'arraché du sein de sa ruelle, II n'ose plus quitter vos étendards.

(7 février 1754. Voyez la lettre ilu marquis d'Argens à datée du jour suivant.)

AU MARQUIS D ARGENS

outez-vous, marquis, la clameur importune De nos ennemis les bigots?

Enhardis par mon infortune, Vous les voyez sur moi selancer à grands flots. Je compare ces cris des docteurs idiots A ceux d'un gros mâtin aboyant à la lune; L'astre, sans y prêter attention aucune, Continue en repos son majestueux cours.

Ayons un sens de moins, marquis, rendons-nous sourds , Et, sachant imiter cette auguste planète, Laissons le fanatique, au fond de sa retraite, Librement contre nous tempêter et hurler; Ses malédictions ne pourront nous troubler.

Que m'importe que me respecte Un scarabée, un vil insecte?

Il ne mérite pas qu'on daigne l'écraser.

Ce sont là les beaux fruits que m'ont valus mes œuvres. J'ignore par quel tour et par quelles manœuvres

Quelque scélérat de métier A l'aide du larcin a pu les publier;* Amant respectueux des filles de Mémoire, Reçu chez Calliopc, admis près de Clio, Sans être insensible à la gloire, J'étais poëte incognito.

* Voyez t. X , p. x.

AU MARQUIS D'ARGENS. 5i

Je n'ai jamais voulu, m'aflichant pour poêle, Etourdir les passants du bruit de ma trompette, Ni répandre mes vers dans l'idiot public, De ses vains préjugés esclave pour la vie; Je ne suis pas si fou, et n'eus jamais le tic

D'éclairer son faible génie Aux rayons du flambeau de la philosophie.

Peut- il sentir, peut- il goûter

Des vers où le bon sens s'allie

Aux grâces de la poésie?

Il n'est fait que pour végéter.

Je l'abandonne à sa bêtise,

L'erreur est sa divinité,

Et tout auteur le scandalise

Qui lui montre la vérité.

Quand encor le démon du Pinde me domine,

Que mon esprit appesanti , Se ranimant, excite un feu presque amorti, S'il m'échappe en riant une pièce badine,

Sans que mon nom soit compromis , Sans penser au public, ma muse la destine

A désennuyer mes amis.

(Mars 17G0.)

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AU MARQUIS D ARGENS

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