‹ Œuvres de Frédéric le GrandChapitre 8 sur 18 · PRINCE HENRI DE PRUSSE · texte numérisé non relu

PRINCE HENRI DE PRUSSE

Messieurs,

Si l'affliction est permise à un homme raisonnable, c'est sans doute quand il partage avec sa patrie et un peuple nombreux la douleur d'une perte irréparable. Bien loin que l'objet de la philosophie soit d'étouffer la nature en nous , elle se borne à régler et modérer les écarts des passions ; en munissant le cœur du sage d'assez de fermeté pour soutenir l'infortune avec grandeur d'àme, elle le blâmerait, si, dans un engourdissement stupide, il voyait d'un œil insensible les pertes et les désastres de ses concitoyens. Me serait -il donc permis de demeurer seul insensible au funeste événement qui trouble la sérénité de vos jours, à la vue du spectacle lugubre qui vient de vous frapper, à ce triomphe de la mort qui s'élève des trophées de nos dépouilles, et qui s'applaudit de s'être immolé nos plus illustres têtes? Non, messieurs, mon silence serait criminel ; il me' doit être permis de mêler ma voix à celle de tant de citoyens vertueux qui déplorent la destinée d'un jeune prince que les dieux n'ont fait que montrer à la terre. De quelque côté que je tourne mes regards, je n'aperçois que des fronts abattus, des visages sombres, l'empreinte de la douleur, des ruisseaux de larmes qui coulent des yeux; je n'entends que des soupirs et des regrets étouffés par des sanglots. Ceci me rap-

• Lu dans l'assemblée extraordinaire de l'Académie royale des sciences , le 3o décembre 1 767.

ÉLOGE

pelle la famille royale éplorée, redemandant, mais hélas! en vain, le prince aimable qu'elle a perdu pour toujours.

La haute naissance qui approchait le prince Henri si près du t rônc , ne fut pas la cause d'une douleur si universelle : la grandeur, l'illustration, la puissance, n'inspirent que la crainte, une soumission forcée, et des respects aussi vains que l'idole qui les reçoit; l'idole tomhc-t-cllc, la considération finit, et la malignité la brise. Non, messieurs, ce n'était pas l'ouvrage de la fortune qu'on estimait dans le prince Henri, mais l'ouvrage de la nature, mais les talents de l'esprit, mais les qualités du cœur, mais le mérite de l'homme même. S'il n'avait eu qu'une âme vulgaire, peut-être, par bienséance, lui eût-on prodigué de froids regrets, démentis par l'indifférence publique; des éloges peinés, entendus avec ennui; de frivoles démonstrations de sensibilité, qui n'auraient pas abusé les plus stupides; et son nom aurait été condamné à un éternel oubli.

Hélas! que nous sommes éloignés de nous trouver dans ce cas! N'eût -il été qu'un particulier, le prince Henri aurait gagné les cœurs de tous ceux qui l'auraient approché. En effet, qui pouvait se refuser à son air affable, à son abord facile, à ce caractère de douceur qui ne le quittait jamais, à ce cœur tendre et compatissant, à ce génie plein de noblesse et d'élévation, à cette maturité de raison dans l'âge des égarements, à cet amour des sciences et de la vertu dans cette vive jeunesse où la plupart des hommes n'ont qu'un instinct de plaisir et de folie, enfin à cet assemblage admirable de talents et de vertus qui se rencontrent si rarement chez les particuliers, plus rarement encore parmi les personnes d'une haute naissance, parce que leur nombre est moins considérable?

Se trouverait- il dans cette assemblée quelque esprit assez méchant, assez satirique, censeur assez dur, assez impitoyable, qui, osant tourner en dérision le sujet respectable de notre juste douleur, trouvât à redire que nous entreprenions aujourd'hui l'éloge d'un enfant qui a passé avec rapidité, et qui n'a laissé aucune trace de son existence? Non, messieurs, j'ai une trop haute idée du caractère de cette nation, pour soupçonner qu'on y trouve des hommes féroces par insensibilité, et inhumains par esprit de

DU PRTNCE HENRI. 3g

contradiction : on peut ignorer nos pertes, mais on ne peut les connaître qu'avec attendrissement. S'il se trouvait ailleurs de ces censeurs dédaigneux, que ne pourrions -nous pas leur répondre?

Se figurent-ils que tout un peuple se trompe, quand à la mort d'un jeune prince il donne les marques de la plus profonde douleur? Croient- ils qu'on gagne la faveur du public, et qu'on peut le mettre dans une espèce d'enthousiasme, sans mérite? Pensentils que le genre humain, si peu disposé à donner son suffrage, l'accorde légèrement, s'il n'y est forcé par la vertu? Qu'ils conviennent donc que cet enfant, qui n'a laissé aucune trace de son existence, méritait nos regrets, tant par ce que nous espérions de lui, que par le peu de princes qu'il nous restait à perdre. Justifions les larmes de la famille royale, les regrets des véritables citoyens attachés au gouvernement, et la consternation publique, à la nouvelle d'une perte aussi importante.

Qu'est-ce qui fait, messieurs, la force des Etats? Sont-ce des limites étendues, auxquelles il faut des défenseurs? Sont-ce des richesses accumulées par le commerce et l'industrie, qui ne deviennent utiles que par leur bon emploi? Sont-ce des peuples nombreux, qui se détruiraient eux-mêmes s'ils manquaient de conducteurs? Non, messieurs, ces objets sont des matériaux bruts, qui n'acquièrent de prix et de considération qu'autant que la sagesse et l'habileté savent les mettre en œuvre. La force des États consiste dans les grands hommes que la nature y fait naître à propos. Parcourez les annales du monde, vous verrez que les temps d'élévation et de splendeur des empires ont été ceux où des génies sublimes , des âmes vertueuses, des hommes doués d'un mérite éminent y ont brillé, en soutenant le poids du gouvernement par leurs efforts généreux. C'est ce sentiment confus qui rend le public sensible à la mort des hommes d'une naissance illustre, parce qu'il attendait d'eux des services importants. Comme on regrette plus la perte d'une tendre plante , prête à produire , et qu'un hiver rigoureux emporte, que celle d'un arbre antique dont la sève tarie a desséché les rameaux; de même, messieurs, ^le public est plus sensible aux espérances qu'on lui enlève lorsqu'il touche au moment d'en jouir, qu'à la perte de ceux dont la

4o ÉLOGE

caducité ne lui fait plus attendre les mêmes services qu'ils lui rendirent dans leur jeunesse.

Sur qui pouvions- nous jamais fonder de plus solides espérances que sur un prince dont les moindres actions nous découvraient un caractère admirable, et nous annonçaient de quoi il serait capable un jour? Hélas! nous voyions le germe des talents et des vertus s'accroître et prospérer dans un champ qui nous promettait de riches moissons.

Les personnes les plus éclairées, ceux qui ont le plus l'usage du monde, et qui en même temps ont le plus fouillé dans le cœur de l'homme, savent déchiffrer dans le fond du caractère les actions qu'on peut en attendre. Que ne trouvaient - ils pas dans le caractère de ce jeune prince? Une âme où la vertu était empreinte , un cœur plein de sentiments nobles , un esprit avide de s'instruire, un génie de la plus grande élévation, une raison mâle et prématurée. Voulez -vous des exemples de ce que la raison pouvait sur lui dans un âge aussi tendre? Rappelez - vous , messieurs, ces jours de troubles, marqués par tant de calamités, où, l'Europe, dans une espèce de délire, s'était conjurée pour bouleverser cette monarchie ; où nous pouvions compter le nombre de nos ennemis, et où il était difficile de discerner nos amis à des marques certaines. Dans ce temps, le prince de Prusse quitta Magdebourg , dont les boulevards servaient de dernier asile à la maison royale, pour accompagner le Roi dans la campagne de 176a. Le prince Henri, qui brûlait d'entrer dans la carrière où le prince son frère allait s'engager, conçut que non seulement sa jeunesse l'écartait des fatigues de la guerre, mais qu'encore le Roi son oncle ne pouvait, sans inconsidération, exposer à la fois à des dangers évidents toutes les espérances de l'Etat. Ces réflexions tournèrent toute son application à l'étude; il disait qu'il rendrait utiles tous les moments de son loisu qu'il ne pouvait consacrer à la gloire. Ses progrès répondirent à ses résolutions. 11 ne traitait point l'étude comme cette jeunesse frivole et corrompue qui, par la crainte des maîtres, se hâte de remplir un devoir qui lui répugne, pour se livrer ensuite à l'oisiveté, ou bien à la licence et à la dépravation dont les exemples ne lui frayent que trop communément les chemins.

DU PRINCE HENRI

Notre prince, plus éclairé, savait que lui-même, ainsi que tous les hommes , n avait reçu en naissant que la capacité de s'instruire, qu'il fallait qu'il apprît ce qu'il ignorait, et remplît sa mémoire, ce magasin précieux, des connaissances dont il pourrait faire usage dans le cours de sa vie. Il était persuadé que les lumières acquises par l'étude rendent l'expérience prématurée, et qu'une théorie bien digérée conduit à une pratique facile. Voulezvous savoir quel vaste champ de connaissances il avait embrassé? Depuis l'histoire ancienne jusqu'à la moderne, il avait tout lu; il s'était surtout appliqué à s'imprimer dans la mémoire les caractères des grands hommes, les événements principaux et frappants, et ce qui a le plus contribué à l'élévation ou bien à la décadence des empires; ce choix exquis et précieux, il se l'était rendu familier.

Point d'ouvrage militaire qui jouit de quelque réputation, qu'il n'ait étudié, et sur lequel il n'ait consulté le sentiment des personnes expérimentées. Voulez -vous des témoignages encore moins équivoques de l'ardeur qu'il témoignait de s'instruire à fond des choses? Apprenez donc, messieurs, qu'ayant parcouru les systèmes différents de fortification, et ne se sentant pas aussi avancé dans cette pallie qu'il l'aurait désiré, durant six mois il prit des leçons du colonel Ricaud, sans y avoir été incité par personne, et à l'insu de ses parents mêmes. O jeune homme! quel exemple que le vôtre pour la jeunesse lâche et inappliquée qu'il faut contraindre à s'instruire! et que ne devait -on pas se promettre de vos heureuses dispositions! Voulez -vous des marques frappantes de la solidité de son esprit? Publions hardiment la vérité; osons dire devant cet auditoire illustre ce qui doit être au moins connu d'une partie de ceux qui le composent. Agé de dixhuit ans, le prince savait rendre compte des systèmes de Des Cartes, de Leibniz, de Malebranche et de Locke; non seulement sa mémoire avait retenu toutes ces matières abstraites, mais son jugement les avait toutes épurées. II était étonné de trouver dans les recherches de ces grands hommes moins de vérités que de suppositions ingénieuses; et il était parvenu à penser, comme Aristote , que le doute est le commencement de la sagesse.

Un jugement droit, qui le conduisait dans toutes ses dé-

h ÉLOGE

marches, l'avait borné, dans l'étude de la géométrie, aux Éléments d'Euclide : il disait qu'il abandonnait la géométrie transcendante à des génies désœuvrés qui pouvaient la cultiver par luxe d'esprit. Sera -t- il croyable à la postérité que ce prince aimable, ayant à peine passé le seuil du sanctuaire des sciences, ait dû faire rougir tant de savants blanchis sous le harnois, qui, remplissant leur mémoire, n'ont jamais éclairé leur raison?

Un bon esprit apporte des dispositions à tout ce qu'il veut entreprendre : il est tel qu'un Protée, qui change sans peine de formes et paraît toujours réellement l'objet qu'il représente. Notre prince, qui était né avec ce don heureux, ne laissa point échapper la pratique de l'art militaire à la sphère de ses connaissances : il paraissait né pour tout ce qu'il faisait. Son émulation et son penchant se découvraient surtout dans ces courses annuelles où, se trouvant à la suite du Roi, il parcourait les provinces; il connaissait l'armée, et il en était connu; depuis les moindres détails jusqu'aux parties sublimes de cet art dangereux, rien n'échappait à son activité; avec cela, d'une humeur toujours égale, tempérant dans ses mœurs, adroit dans les exercices du corps, persévérant dans ses entreprises, infatigable dans ses travaux, et porté par préférence à tout ce qui peut être utile et honorable.

Tant de talents admirables que la nature avait accordés au prince Henri , ne formeraient cependant pas un éloge parfait, si les qualités du cœur, essentielles à tous les hommes, et surtout aux grands , ne s'y étaient jointes et n'eussent couronné l'œuvre.

Un plus vaste champ se présente à ma vue, et m'offre une riche moisson de vertus. Un enfant, dans l'âge où à peine l'âme commence à se développer, me fournit une foule d'exemples de perfections. Je n'avancerai rien, messieurs, qui ne soit soutenu par des preuves ; et quel que fût mon attachement pour ce prince , il ne m'aveuglerait pas assez pour que je voulusse en imposer à des témoins. Mais qui me démentira, si je dis que le prince Henri, né avec un tempérament tout de feu , savait tempérer sa vivacité par sa sagesse? Ceux qui ont eu l'honneur de l'approcher, savent qu'on pouvait hardiment épancher son cœur dans son sein , sans craindre qu'il trahît les secrets qu'on lui avait confiés. Son cœur

DU PRINCE HENRI

surtout était sa plus belle comme sa plus noble partie : doux pour ceux qui l'approchaient, compatissant pour les malheureux . tendre pour ceux qui souffraient, humain pour tout le monde, il semblait partager le sort des affligés, il ctanchait les pleurs des infortunés, il répandait abondamment sa générosité sur les indigents, rien ne lui était trop précieux pour qu'il ne l'employât au soulagement de ceux qui étaient dans le besoin. Je vous en atteste, ù familles malheureuses qu'il secourut de tout son pouvoir, vous, pauvres honteux, qui trouviez en lui une ressource toujours assurée, vous, malheureux de toute espèce, qui avez perdu en lui un bienfaiteur, un père! Ces excellentes dispositions lui étaient si naturelles, il se faisait si peu d'effort pour les mettre au jour, qu'on voyait évidemment qu'elles partaient d'une source pure et inépuisable. Faut -il qu'un destin ennemi l'ait fait tarir sitôt! Oublierai -je ce peu de jours qu'il passa à son régiment? Vous, ses officiers, et vous, vaillants cuirassiers, glorieux de servir sous ses ordres, en est-il aucun de vous qui me démente, si je dis que vous n'avez appris à le connaître que par ses bienfaits, et que ce prince si jeune pouvait vous servir de guide et de modèle?

Vous savez, messieurs, que le désintéressement parfait est la source d'où découle toute vertu : c'est lui qui fait préférer une réputation honorable aux avantages de la richesse, l'amour de l'équité et de la justice aux désirs d'une cupidité effrénée, les intérêts du public et de l'Etat aux siens propres et à ceux de sa famille, le salut et la conservation de la patrie à sa conservation personnelle, à ses biens, à sa santé, à sa vie; qui, en un mot, élève l'homme au-dessus de l'homme, et le rend presque un citoyen des cieux. Ce sentiment noble et généreux de 1 ame se remarquait dans toutes les actions de notre prince. Combien ne forma -t- il pas de vœux pour la fécondité du mariage du prince de Prusse son frère! Et quoiqu'il ne pût se déguiser que la stérilité de cette union le rapprocherait du trône, il marqua la joie la plus sincère en apprenant la délivrance de la princesse sa bellesœur,» regrettant seulement que ce ne fût pas un prince qu'elle

» Le 7 mai 1767, la princesse Elisabeth (t. VI, p. 16 et a3) mit au monde la princesse Frcde'rique-Charlotte-tflrique-Catherine, qui épousa le duc d'York le 29 septembre 1791.

ÉLOGE

eût mis au monde. Je ne serais pas embarrassé de vous citer encore de pareils traits, qui vous rempliraient d'amour et vous raviraient en admiration; toutefois souiTrez, messieurs, que je m'arrête, et que je ne lève point le voile qui couvre aux yeux des profanes ce qui regarde l'intérieur de la maison royale.

Après tout ce que vous venez d'entendre du prince Henri , qui ne craindrait que l'extrême penchant qu'ont tous les hommes à s'approuver eux-mêmes , que cette complaisance avec laquelle ils relèvent leurs moindres actions, que cette flatteuse disposition qu'ils ont à s'applaudir, n'eût enflé le cœur d'un jeune homme d'une vanité toujours odieuse, quoiqu'elle n'eût pas été dépourvue de tout fondement? Quel écueil pour l'amour -propre que tant de talents, et même tant de vertus! Heureusement nous n'avons rien à appréhender pour lui : une raison supérieure le préserva de cet écueil dangereux. J'en appelle à la cour, à la ville, à l'armée, aux provinces, à vous-mêmes, messieurs : vous savez que sa belle âme était la seule qui ne fût pas satisfaite d'elle-même. Peu content des qualités qu'il possédait, il avait une plus haute idée de celles qu'il espérait d'acquérir; c'était le principe qui excitait son ardeur à se procurer les connaissances qui lui manquaient , afin d'approcher en tout genre aussi près de la perfection qu'il est permis à la fragilité humaine d'y atteindre. Mais si la vanité lui parut une faiblesse ridicule, il ne fut pas insensible aux attraits de la gloire. Quel homme vertueux l'a jamais dédaignée? C'est la dernière passion du sage; les plus austères philosophes même n'ont pu la déraciner. Avouons -le franchement, messieurs : le désir d'établir une réputation solide est le mobile le plus puissant, est le principal ressort de l'âme*, est la source et le principe éternel qui pousse les hommes à la vertu, et qui produit ces actions par lesquelles ils s'immortalisent. Le prince Henri ne voulait pas devoir sa réputation à la lâche condescendance du vulgaire, méprisable adorateur des idoles de la fortune, qui les encense par bassesse, fussent -elles même sans mérite : il voulut une gloire inhérente à sa personne, et que l'envie ne pût rendre douteuse; point de réputation d'emprunt, mais un nom réel, soutenu par le fond d'un caractère invariable.

DU PRINCE HENRI

Que ne présagions - nous pas de tant d'admirables qualités, accompagnées de tant de modestie! Avec quel plaisir ne composions-nous pas d'avance l'histoire de la vie que ce grand prince nous faisait attendre! Nous le vîmes entrer dans le monde : la carrière de la gloire s'entr'ouvrait pour lui; il nous parut comme un athlète préparé à rendre sa course célèbre; sa jeunesse florissante enflait nos espérances; d'avance nous jouissions de tout son mérite; mais nous ignorions, hélas! qu'un arrêt fatal de la destinée devait nous l'enlever sitôt.

Malheureux que je suis! dois -je renouveler votre douleur? faut- il rouvrir la source de vos larmes? et ma main sera -t- elle destinée à retourner le poignard dans la plaie de vos cœurs , qui saigne encore? En vain, messieurs, je m'étudierais à vous déguiser notre perte commune; elle n'est, hélas! que trop réelle. Faibles orateurs, que pouvez-vous pour calmer une douleur aussi vive? Mêlez plutôt vos larmes au torrent de celles qui se répandent. Vous le savez, malheureusement le prince Henri fut subitement saisi d'une maladie autant cruelle qu'affreuse. Ce prince, qui ignorait le sentiment de la crainte, n'appréhendait pas la petite vérole, malgré les ravages prodigieux qu'elle avait faits l'hiver précédent, et malgré l'horreur générale qu'en a presque tout le monde. Admirez son humanité : dès que les médecins lui eurent appris le mal dont il était atteint, il interdit son accès à tous ceux de ses domestiques qui n'avaient point eu la même maladie ; un de ses valets de chambre qui était dans ce cas , n'osa le servir; il dit que si l'on voulait qu'il fût tranquille, on devait lui laisser courir ses propres risques , sans l'exposer à les communiquer à d'autres. Un des aides de camp du Roi qui n'avait point eu la petite vérole, s'offrit à le veiller; mais le prince ne voulut point qu'il s'exposât : en craignant de risquer la vie de ceux qui l'entouraient, il bravait ses propres dangers. Cette bonté, cette noblesse de sentiments, cette façon de penser généreuse, cette humanité, la première des vertus, le caractérisèrent jusqu'au trépas; il souffrit patiemment, il jeta sur la mort des regards intrépides, et s'y abandonna avec héroïsme.

Quel coup de foudre pour la maison royale que cette nouvelle autant désastreuse qu'inopinée ! Hélas ! nous nous flattions

46 ÉLOGE

tous, chacun tâchait à se faire illusion, nous écartions de nos esprits les images funestes dont l'impression douloureuse blessait la délicatesse de nos sentiments; ces hommes réduits, par leur art borné, à n'être que les témoins des maladies, nous entretenaient dans cette sécurité trompeuse, quand tout à coup les accents d'une voix lugubre vinrent tarir nos espérances et nous plonger dans la douleur la plus profonde.

Souvenez -vous, messieurs, de ce jour funeste où la renommée, qui divulgue tout, répandit subitement ces tristes paroles : Le prince Henri est mort! a Quelle consternation! que d'inutiles et sincères regrets! que de larmes répandues! Ce n'était point le sentiment feint d'une douleur affectée, mais l'affliction sincère d'un public éclairé, qui connaissait la grandeur de ses pertes. Les jeunes gens disaient : Comment est mort celui sur lequel nous avions fondé tant d'espérances! Les vieillards disaient : C'était à lui de vivre, à nous de mourir. Chacun croyait avoir perdu eu lui un paient, un ami, un exemple, un bienfaiteur. Marcellus, enlevé dans la fleur de son printemps, fut moins regretté; Cermanicus mourant coûta moins de larmes aux Romains; et la perle d'un jeune homme devint une calamité publique.

O pompe fatale! ta marche fut arrosée par des torrents de larmes, et tu ne parvins au tombeau qu'à travers les gémissements, les pleurs, les cris du peuple, et les symboles du désespoir qui l'environnaient!

Tel , messieurs , est le privilège de la vertu quand elle brille dans toute sa pureté : les hommes, quelque adonnés qu'ils soient eux-mêmes au vice, sont, pour leur propre avantage, contraints de l'aimer et forcés de lui rendre justice. Les suffrages sincères de toute une nation, le témoignage universel de l'estime publique, ces louanges du prince llciui après sa mort, et par conséquent à l'abri de toute flatterie, ne sont-elles pas dans le cas de ces acclamations générales où la voix de Dieu parait se manifester par la voix de tout un peuple? Ne mesurons donc point la vie des hommes selon son plus ou moins d'étendue, mais selon l'usage

» Le prince Henri mourut le aO mai 1767, au village de Proticn, près de ltuppin , où il était tombé malade en se rendant de Kyritx à Potêdam avec sou régiment. Voyex t. V, p. 7 4, et t. VI, p. 16.

DU PRINCE HENRI. 4 7

qu'ils ont fait du temps de leur existence.» O prince aimable! votre sagesse vous avait bien averti de cette vérité. Votre course fut bornée; mais vos jours furent remplis. Vous-même, non, vous ne regretteriez pas la com te durée du terme que la nature vous avait prescrit, si vous pouviez savoir combien vous avez été aimé, combien de cœurs vous étaient sincèrement attachés , et quelle confiance le public mettait en votre mérite. Une vie plus longue, que pouvait-elle vous procurer davantage?

Ah! messieurs, ces tristes réflexions, loin de calmer notre douleur, l'aggravent, en nous rappelant tous les avantages dont nous jouissions, et qui se sont soudainement évanouis; un instant fatal nous oblige à renoncer pour jamais à l'espérance de voir briller tant de vertus pour l'avantage de la patrie. Jour désastreux, qui nous privas de ce doux espoir! cruelle maladie, qui terminas de si beaux jours! sort impitoyable, qui ravis les délices du peuple, pourquoi nous laissas-tu la lumière, après la lui avoir ravie? Mais que dis -je? . . . . Où est-ce que ma douleur m'égare? Non, messieurs, supprimons des murmures aussi coupables qu'inutiles, respectons les arrêts des destinées, souvenons -nous que la condition d'hommes nous assujettit à la souffrance, que les lâches eu sont abattus, et que les courageux la soutiennent avec fermeté. Ce prince si aimable et si aimé, s'il pouvait entendre nos tristes regrets et les accents plaintifs de tant de voix lamentables, n'approuverait pas ces témoignages lugubres de notre impuissante et stérile douleur; il penserait que si, dans la comte durée de sa vie, il n'a pu nous être utile selon ses excellentes intentions, nous devrions au moins retirer quelques instructions de sa mort.

O vous, jeunesse illustre qui ne respirez que pour la gloire et qui dévouez vos travaux aux armes, approchez de ce tombeau; rendez les derniers devoirs à ce prince, voire émule et votre exemple; contemplez ce qui nous reste de lui, un cadavre défiguré, des cendres, des ossements, de la poussière: destinée commune de ceux qu'a moissonnés la faux du trépas ! Mais considérez en même temps ce qui lui survit, et qui ne périra jamais, le souvenir de ses belles qualités, l'exemple de sa vie, l'image de

» Voyei ci- dessus, p. ai.

48 ÉLOGE

ses vertus. Il me semble le voir qui, ranimant sa cendre éteinte, sort de ce sépulcre où reposent ses froides reliques, pour vous dire : «Votre vie est bornée, quelle qu'eu soit la durée; un jour « vous quitterez tous cette dépouille mortelle : profitez du temps «par votre activité: voyez comme rapidement mes jours se sont « évanouis. Si vous voulez que votre mémoire vous survive , sou- « venez -vous que ce sont les belles actions et les vertus seules «qui peuvent garantir vos noms de la destruction des siècles et « de l'oubli des temps. »

Et vous, vaillants défenseurs de l'État, dont les efforts incroyables le soutinrent contre les assauts de toute l'Europe; et vous, ministres, qui, dans vos différents emplois, vous occupez de la félicité publique; approebez aussi de ce tombeau; qu'un jeune homme regretté pour ses talents et ses rares vertus vous affermisse dans l'opinion où vous êtes, que ce ne sont ni les grands emplois, ni les vaines décorations, ni la naissance même, quelque illustre qu'elle soit, qui font estimer ceux qui sont à la tête des nations; mais que leur mérite, leur zèle, leurs travaux, leur attachement à la patrie seuls peuvent leur concilier les suffrages du public, des sages et de la postérité.

Pourrais-je, après vous avoir conduits à ce tombeau, m'empêcher d'en approcher moi-même? O prince! qui saviez combien vous m'étiez cher, combien votre personne m'était précieuse, si la voix des vivants peut se faire entendre des morts, prêtez attention à une voix qui ne vous fut pas inconnue; souffrez que ce fragile monument, le seul, hélas! que je puis ériger à votre mémoire, vous soit élevé; ne dédaignez pas les efforts d'un cœur qui vous était attaché, qui, sauvant des débris de votre naufrage ce qu'il peut, essaye de l'appendre au temple de l'immortalité. Hélas! était-ce à vous à m'apprendre avec quelle économie il faut faire usage du peu de jours qui nous sont départis? était-ce de vous que je devais apprendre à braver les approches de la mort , moi que l'âge et les infirmités avertissent journellement que j'approche du terme qui bornera la course de ma vie ? Votre admirable caractère ne s'effacera jamais de ma mémoire; l'image de vos vertus me sera sans cesse présente ; vous vivrez toujours dans mon cœur; votre nom se mêlera dans tous nos entretiens;

DU PRINCE HENRÏ. 49

et votre souvenir ne périra en moi qu'avec l'extinction de ce souffle de vie qui m'anime. J'entrevois déjà la fin de ma carrière, et le moment, cher prince, où l'Etre des êtres réunira à jamais ma cendre à la vôtre.

La mort, messieurs, est la fin de tous les hommes : heureux ceux qui, en mourant, ont la consolation de savoir qu'ils méritent les larmes de ceux qui leur survivent !

ÉLOGE

ÉLOGE

DE

Messieurs ,

0 ans tous les siècles , surtout chez les nations les plus ingénieuses et les plus polies, les hommes d'un génie élevé et rare ont été honorés pendant leur vie, et encore plus après leur mort; on les considérait comme des phénomènes qui répandaient leur éclat sur leur patrie. Les premiers législateurs cpii apprirent aux hommes à vivre en société ; les premiers héros qui défendirent leurs concitoyens; les philosophes qui pénétrèrent dans les abîmes de la nature, et qui découvrirent quelques vérités; les poètes qui transmirent les belles actions de leurs contemporains aux races futures : tous ces hommes furent regardés comme des êtres supérieurs à l'espèce humaine; on les croyait favorisés d'une inspiration particulière de la Divinité. De là vint qu'on éleva des autels à Sociale, qu'Hercule passa pour un dieu, que la Grèce honorait Orphée, et que sept villes se disputèrent la gloire d'avoir vu naître Homère. Le peuple d'Athènes , dont l'éducation était la plus perfectionnée, savait f Iliade par cœur, et célébrait avec sensibilité la gloire de ses anciens héros dans les chants de ce poeme. On voit également que Sophocle, qui remporta la palme du théâtre, fut

a Lu à l'Académie royale des sciences et belles - lettres de Berlin, dans une assemblée publique extraordinairement convoquée pour cet objet, le a6 novembre 1778.

DE VOLTAIB E.

en grande estime pour ses talents, et, de plus, que la république d'Athènes le revêtit des charges les plus considérables. Tout le monde sait combien Eschine, Périclès, Démosthène furent estimés, et que Périclès sauva deux fois la vie à Diagoras, la première, en le garantissant contre la fureur des sophistes, et la seconde fois, en l'assistant par ses bienfaits. Quiconque en Grèce avait des talents, était sûr de trouver des admirateurs et même des enthousiastes; c'étaient ces puissants encouragements qui développaient les génies, et qui donnaient aux esprits cet essor qui les élève, et qui leur fait franchir les bornes de la médiocrité. Quelle émulation n'était-ce pas pour les philosophes que d'apprendre que Philippe de Macédoine choisit Aristote comme le seul précepteur digne d'élever Alexandre! Dans ce beau siècle, tout mérite avait sa récompense, tout talent ses honneurs; les bons auteurs étaient distingués; les ouvrages de Thucydide, de Xénophon se trouvaient entre les mains de tout le monde; enfin chaque citoyen semblait participer à la célébrité de ces génies qui élevèrent alors le nom de la Grèce au-dessus de celui de tous les autres peuples.

Bientôt après, Rome nous fournit un spectacle semblable : on y voit Cicéron, qui, par son esprit philosophique et par son éloquence, s'éleva au comble des honneurs; Lucrèce ne vécut pas assez pour jouir de sa réputation; Virgile et Horace furent honorés des suffrages de ce peuple -roi; ils furent admis aux familiarités d'Auguste, et participèrent aux récompenses que ce tyran adroit répandait sur ceux qui, célébrant ses vertus, faisaient illusion sur ses vices.

A l'époque de la renaissance des lettres dans notre Occident, l'on se rappelle avec plaisir l'empressement avec lequel les Médicis et quelques souverains pontifes accueillirent les gens de lettres ; on sait que Pétrarque fut couronné poëte, et que la mort ravit au Tasse l'honneur d'être couronné dans ce même Capitole où jadis avaient triomphé les vainqueurs de l'univers. Louis XIV, avide de tout genre de gloire, ne négligea pas celui de récompenser ces hommes extraordinaires que la nature produisit sous son règne; il ne se borna pas à combler de bienfaits Bossuet, Fénelon, Racine, Despréaux ; il étendit sa munificence sur tous

5a ÉLOGE

les gens de lettres, en quelque pays qu'ils fussent, pour peu que leiu- réputation fût parvenue jusqu'à lui.

Tel est le cas qu'ont fait tous les âges de ces génies heureux qui semblent ennoblir l'espèce humaine, et dont les ouvrages nous délassent et nous consolent des misères de la vie. 11 est donc bien juste que nous payions aux mânes du grand homme dont l'Europe déplore la perte, le tribut d'éloges et d'admiration qu'il a si bien mérité.

Nous ne nous proposons pas, messieurs, d'entrer dans le détail de la vie privée de M. de Voltaire. L'histoire d'un roi doit consister dans rénumération des bienfaits qu'il a répandus sur ses peuples, celle d'un guerrier, dans ses campagnes, celle d'un homme de lettres, dans l'analyse de ses ouvrages: les anecdotes peuvent amuser la curiosité; les actions instruisent. Mais comme il est impossible d'examiner en détail la multitude d'ouvrages que nous devons à la fécondité de M. de Voltaire, vous voudrez bien, messieurs, vous contenter de l'esquisse légère que je vous en tracerai, me bornant, d'ailleurs, à n'effleurer qu'en passant les événements principaux de sa vie. Ce serait donc déshonorer M. de Voltaire que de s'appesantir sur des recherches qui ne concernent que sa famille. A l'opposé de ceux qui doivent tout à leurs ancêtres et rien à eux-mêmes, il devait tout à la nature; il fut seul l'instrument de sa fortune et de sa réputation. On doit se contenter de savoir que ses parents, qui avaient des emplois dans la robe , lui donnèrent une éducation honnête ; il étudia au collège de Louis le Grand, sous les pères Porée et Tournemine, qui fuient les premiers à découvrir les étincelles de ce feu brillant dont ses ouvrages sont remplis.

Quoique jeune, M. de Voltaire n'était pas regarde comme un enfant ordinaire : sa verve s'était déjà fait connaître; c'est ce qui l'introduisit dans la maison de madame de Rupelmonde. Cette dame, charmée de la vivacité d'esprit et des talents du jeune poëte, le produisit dans les meilleures sociétés de Paris; le grand inonde devint pour lui l'école où son goût acquit ce tact fin, cette politesse et cette urbanité à laquelle n'atteignent jamais ces savants érudits et solitaires qui jugent mal de ce qui peut plaire à la société raffinée, trop éloignée de leur vue pour qu'ils puissent

la connaître. C'est principalement au ton de la bonne compagnie, à ce vernis répandu dans les ouvrages de M. de Voltaire, que ceux-ci doivent la vogue dont ils jouissent.

Déjà sa tragédie à! Œdipe* et quelques vers agréables de société avaient paru dans le public , lorsqu'il se débita à Paris une satire en vers indécents contre le duc d'Orléans, alors régent de France. Un certain La Grange, *> auteur de cette œuvre de ténèbres, pour éviter d'être soupçonné, trouva le moyen de la faire passer sous le nom de M. de Voltaire. Le gouvernement agit avec précipitation; le jeune poëte, tout innocent qu'il était, fut arrêté et conduit à la Bastille, où il demeura quelques mois : mais comme le propre de la vérité est de se faire jour plus tôt ou plus tard, le coupable fut puni, et M. de Voltaire, justifié et relâché. Croiriez-vous, messieurs, que ce fut à la Bastille même que notre jeune poëte composa les deux premiers chants de sa Jfenriade? Cependant cela est vrai : sa prison devint un Parnasse pour lui , où les Muses l'inspirèrent. Ce qu'il y a de certain , c'est que le second chant est demeuré tel qu'il l'avait d'abord minuté; faute de papier et d'encre, il en apprit les vers par cœur et les retint.

Peu après son élargissement, soulevé contre les indignes traitements et les opprobres dont il avait enduré la honte dans sa patrie, il se retira en Angleterre , où il éprouva non seulement l'accueil le plus favorable du public, mais où bientôt il forma un nombre d'enthousiastes. Il mit a Londres la dernière main à la Jfenriade, qu'il publia alors 0 sous le nom du Poëme de la Ligue. Notre jeune poëte, qui savait tout mettre à profit, pendant qu'il fut en Angleterre, s'appliqua principalement à l'étude de la phi-

a Cette tragédie, commencée longtemps auparavant, fut représentée à Paris le 18 novembre 1718. L'auteur l'avait corrigée à la Bastille, où il demeura depuis le 17 mai 1717 jusqu'au 11 avril 1718. La première édition A 1 Œdipe est de 1719.

1» La Grange-Chancel est, en effet, l'auteur des Philippique.s , odes pour lesquelles il subit plusieurs années de prison ; mais elles n'ont jamais été attribuées à Voltaire. La pièce pour laquelle Voltaire fut mis à la Bastille était intitulée, Les y ai vu. On la trouve dans les Œuvres de Voltaire, publiées par M. Beuchot. A Paris, i834, t. I, p. 3a5. Le véritable auteur de ces vers est, selon M. Beuchot, Antoine - Louis Le Brun, qui ne parait pas avoir été puni.

c La Henriade parut en 172.3, sous le titre de La Ligue, et 1 "auteur ne se réfugia en Angleterre qu'en 1 726.

54 ÉLOGE

losophie : les plus sages et les plus profonds philosophes y florissaient alors. Il saisit le fil avec lequel le circonspect Locke s était conduit dans le dédale de la métaphysique, et refrénant son imagination impétueuse, il l'assujettit aux calculs laborieux de l'immortel Newton; il s'appropria si bien les découvertes de ce philosophe, et ses progrès furent tels, que, dans un abrégé, il exposa si clairement le système de ce grand homme, qu'il le mit à la portée de tout le monde. 3 Avant lui, M. de Fontenelle était l'unique philosophe qui, répandant des fleurs sur l'aridité de l'astronomie, l'eût rendue susceptible d'amuser le loisir du beau sexe. Les Anglais étaient flattés de trouver un Français qui, non content d'admirer leurs philosophes, les traduisait dans sa langue; tout ce qu'il y avait de plus illustre à Londres, s'empressait à le posséder; jamais étranger ne fut accueilli plus favorablement de cette nation : mais quelque flatteur que fût ce triomphe pour l'amour -propre, l'amour de la patrie l'emporta dans le cœur de notre poète, et il retourna en France.

Les Parisiens, éclairés par les suffrages qu'une nation aussi savante que profonde avait donnés à notre jeune auteur, commencèrent à se douter que dans leur sein il était né un grand homme. Alors parurent les Lettres sur les Anglais, h où l'auteur peint avec des traits forts et rapides les mœurs, les arts, les religions et le gouvernement de cette nation; la tragédie de Brutus, faite pour plaire à ce peuple libre, succéda bientôt après, « ainsi que Mariamne, c et une foule d'autres pièces.

Il se trouvait alors en France une dame célèbre par son goût pour les arts et pour les sciences. Vous devinez bien, messieurs, que c'est de l'illustre marquise du Châtelet que nous voulons parler. Elle avait lu les ouvrages philosophiques de notre jeune auteur; bientôt elle fit sa connaissance ;<* le désir de s'instruire, et l'ardeur d'approfondir le peu de vérités qui sont à la portée de l'esprit humain, resserra les liens de cette amitié et la rendit in-

* Eléments de la philosophie de Newton. 1 738.

•» Les Lettres sur les Anglais, plus connues sons le titre de Lettres philosophiques, parurent en 1733.

« 11 y a erreur dans les dates. Brutus fut joué à Paris le 1 1 décembre 1730; la première représentation de Mariamne eut lieu le 6 mars 1724.

d En 1733.

dissoluble. Madame du Châtelet abandonna tout de suite la Thèodicèe de Leibniz et les romans ingénieux de ce philosophe, pour adopter à leur place la méthode circonspecte et prudente de Locke, moins propre à satisfaire une curiosité avide qu'à contenter la raison sévère; elle apprit assez de géométrie pour suivre Newton dans les calculs abstraits ; son application fut même assez persévérante pour composer un abrégé de ce système, à l'usage de son fils. Cirey devint bientôt la retraite philosophique de ces deux amis; ils y composaient, chacun de son côté, des ouvrages de genres différents, qu'ils se communiquaient, tâchant, par des remarques réciproques, de porter leurs productions au degré de perfection où elles pouvaient probablement atteindre. Là furent composées* Zaïre, Ahire, Mérope, Sémiramis, CatiUna, Électre, ou Oreste.

M. de Voltaire, qui faisait tout entrer dans la sphère de son activité, ne se bornait pas uniquement au plaisir d'enrichir le théâtre par ses tragédies. Ce fut proprement pour l'usage de la marquise du Châtelet qu'il composa son Essai sur Vhistoire universel;* YHistoire de Louis XIV* et XHistoire de Charles XII avaient déjà paru.

Un auteur d'autant de génie, aussi varié que correct, n'échappa point à l'Académie française : elle le revendiqua comme un bien qui lui appartenait; il devint membre de ce corps illustre, 0 dont il fut un des plus beaux ornements. Louis XV, de même , pour le distinguer, l'honora de la charge de son gentilhomme ordinaire et de celle d'historiographe de France, qu'il avait, pour ainsi dire, déjà remplie, en écrivant l'histoire de Louis XIV.

Quoique M. de Voltaire fût sensible à des marques d'approbation aussi éclatantes, il Tétait pourtant davantage à l'amitié: inséparablement lié avec madame du Châtelet, le brillant d'une grande cour n'offusqua pas ses yeux au point de lui faire préférer la splendeur de Versailles au séjour de Luné ville, bien moins

• Voltaire écrivit Alzirr en 1736, le Fanatisme, ou Mahomet le Prophète, en 174*» Mérope en 1743! Sémiramis en 1748. Zaïre avait été* composée en 173a; Electre, ou Oreste, est de 1750, et Rome sauvée, ou CatiUna, de 1759.

k On voit que le Roi change un peu les titres de ees ouvrages.

* En 1746.

ÉLOGE

à la retraite champêtre de Cirey. Ces deux amis y jouissaient paisiblement de la portion du bonheur dont l'humanité est susceptible, quand la mort de la marquise du Châtelet* mit fin à cette belle union : ce fut un coup assommant pour la sensibilité de M. de Voltaire, qui eut besoin de toute sa philosophie pour y résister.

Précisément dans le temps qu'il faisait usage de toutes ses forces pour apaiser sa douleur, il fut appelé à la cour de Prusse : le Roi, qui l'avait vu en l'année 1740, désirait de posséder ce génie aussi rare qu'éminent. Ce fut l'année 175a qu'il vint à Berlin :b rien n'échappait à ses connaissances; sa conversation était aussi instructive qu'agréable, son imagination, aussi brillante que variée, son esprit, aussi prompt que présent; il suppléait par les grâces de la fiction à la stérilité des matières ; en un mot, il faisait les délices de toutes les sociétés. Une malheureuse dispute qui s'éleva entre lui et M. de Maupertuis , brouilla ces deux savants qui étaient faits pour s'aimer et non pour se haïr, et la guerre qui survint en 1756, inspira à M. de Voltaire le désir de fixer son séjour en Suisse : il se rendit à Genève, à Lausanne; ensuite il fit l'acquisition des Délices, et enfin, il s'établit à Ferney. Son loisir se partageait entre l'étude et l'ouvrage : il lisait et composait; il occupait ainsi, par la fécondité de son génie, tous les libraires de ces cantons.

La présence de M. de Voltaire, l'effervescence. de son génie, la facilité de son travail persuada à tout son voisinage qu'il n'y avait qu'à le vouloir pour être bel esprit; ce fut comme une espèce de maladie épidémique dont les Suisses, qui passent, d'ailleurs , pour n'être pas des plus déliés , furent atteints ; ils n'exprimaient plus les choses les plus communes que par antithèses ou en épigrammes. La ville de Genève fut le plus vivement atteinte de cette contagion: les, bourgeois, qui se croyaient au moins des Lycurgues, étaient tous disposés à donner de nouvelles lois à leur patrie; mais aucun ne voulait obéir à celles qui subsistaient. Ces mouvements, causés par un zèle de liberté mal entendu, don-

* Madame du Châtelet mourut le 10 septembre 1 749-

Voltaire arriva à Potsdam le 10 juillet 1750. Il «'en retourna en France le a6 mars 1753, à la suite de sa querelle avec le président de Maupertuis.

lièrent lieu à une espèce d'émeute ou de guerre qui ne fut que ridicule. M. de Voltaire ne manqua pas d'immortaliser cet événement, en chantant cette soi-disant guerre» sur le ton que celle des rats et des grenouilles l'avait été autrefois par Homère. Tantôt sa plume féconde enfantait des ouvrages de théâtre, tantôt des mélanges de philosophie et d'histoire, tantôt des romans allégoriques et moraux; mais en même temps qu'il enrichissait ainsi la littérature de ses nouvelles productions, il s'appliquait à l'économie rurale. On voit combien un bon esprit est susceptible de toute sorte de formes : Ferney était une terre presque dévastée quand notre philosophe l'acquit; il la remit en culture; non seulement il la repeupla, mais il y établit encore quantité de manufacturiers et d'artistes.

Ae rappelons pas , messieurs , trop promptement les causes de notre douleur; laissons encore M. de Voltaire tranquillement à Ferney, et jetons, en attendant, un regard plus attentif et plus réfléchi sur la multitude de ses différentes productions. L'histoire rapporte que Virgile, en mourant, peu satisfait de YÉnéide, qu'il n'avait pu autant perfectionner qu'il aurait désiré, voulait la brûler. La longue vie dont jouit M. de Voltaire, lui permit de limer et de corriger son poëme de la Ligue, et de le porter à la perfection où il est parvenu maintenant sous le nom de la Henriade. Les envieux de notre auteur lui reprochèrent que .son poëme n'était qu'une imitation de YÉnéide; et il faut convenir qu'il y a des chants dont les sujets se ressemblent; mais ce ne sont pas des copies serviles. Si Virgile dépeint la destruction de Troie, Voltaire étale les horreurs de la Saint - Barthélémy ; aux amours de Didon et d'Enée on compare les amours de Henri IV et de la belle Gabrielle d'Estrées; à la descente d'Enée aux enfers, où Anchise lui découvre la postérité qui doit naître de lui, l'on oppose le songe de Henri IV, et l'avenir que saint Louis dévoile en lui annonçant le destin des Bourbons. Si j'osais hasarder mon sentiment, j'adjugerais l'avantage de deux de ces chants au Français, à savoir, celui de la Saint -Barthélémy et du songe de Henri IV. Il n'y a que les amours de Didon où il paraît que Vir-

• La guerre civile de Genève, ou les amours de Robert Covelle, poème héroïque, avec des noies instructives. 1768.

58 ÉLOGE

gile l'emporte sur Voltaire, parce que l'auteur latin intéresse et parle au cœur, et que l'auteur français n'emploie que des allégories. Mais si Ton veut examiner ces deux poëmes de bonne foi, sans préjugés pour les anciens ni pour les modernes , on conviendra que beaucoup de détails de V Enéide ne seraient pas tolérés de nos jours dans les ouvrages de nos contemporains, comme, par exemple, les honneurs funèbres qu'Enéc rend à son père Anchise, la fable des harpies, la prophétie quelles font aux Troyens qu'ils seront réduits à manger leurs assiettes, et cette prophétie qui s'accomplit; la truie avec ses neuf petits, qui désigne le lieu d'établissement où Enée doit trouver la fin de ses travaux; ses vaisseaux changés en nymphes; un cerf tué par Ascagne, qui occasionne la guerre des Troyens et des Ru Iules; la haine que les dieux mettent dans le coeur d'Amate et de Lavinie contre cet Enée, que Lavinie épouse à la fin. Ce sont peut-être ces défauts, dont Virgile était lui-même mécontent, qui l'avaient déterminé à brûler son ouvrage, et qui, selon le sentiment des censeurs judicieux, doivent placer YÉnéide au-dessous de la Henriade. Si les difficultés vaincues font le mérite d'un auteur, il est certain que M. de Voltaire en trouva plus à surmonter que Virgile. Le sujet de la Henriade est la réduction de Paris, due à la conversion de

Henri IV. Le poëte n'avait donc pas la liberté de mouvoir à son gré le système merveilleux; il était réduit à se borner aux mystères des chrétiens, bien moins féconds en images agréables et pittoresques que n'était la mythologie des gentils. Toutefois on ne saurait lire le dixième chant de la Henriade sans convenir que les charmes de la poésie ont le don d'ennoblir tous les sujets qu'elle traite. M. de Voltaire fut le seul mécontent de son poëme: il trouvait que son héros n'était pas exposé à d'assez grands dangers, et que par conséquent il devait intéresser moins qu'Enée, qui ne sort jamais d'un péril sans retomber dans un autre.

En portant le même esprit d'impartialité à l'examen des tragédies de M. de Voltaire, l'on conviendra qu'en quelques points il est supérieur à Racine, et que dans d'autres il est inférieur à ce célèbre dramatique. Son Œdipe fut la première pièce qu'il composa; son imagination s'était empreinte des beautés de Sophocle et d'Euripide, et sa mémoire lui rappelait sans cesse l'élégance

continue et fluide de Racine : fort de ce double avantage, sa première production passa au théâtre comme un chef-d'œuvre. Quelques censeurs, peut-être trop sourcilleux, trouvèrent à redire qu'une vieille Jocaste sentît renaître à la présence de Philoetète une passion presque éteinte : mais si l'on avait élague le rôle de Philoctète, on n'aurait pas joui des beautés que produit le contraste de son caractère avec celui d'Œdipe. On jugea que son Brut us était plutôt propre à être représenté sur le théâtre de Londres que sur celui de Paris, parce qu'en France, un père qui de sang- froid condamne son fils à la mort, est envisagé comme un barbare , et qu'en Angleterre , un consul qui sacrifie son propre sang à la liberté de sa patrie, est regardé comme un dieu. Sa Mariamne et un nombre d'autres pièces signalèrent encore l'art et la fécondité de sa plume. Cependant il ne faut pas déguiser que des critiques, peut-être trop sévères, reprochèrent à notre poëte que la contexture de ces tragédies n'approchait pas du naturel et de la vraisemblance de celles de Racine. Voyez, disent-ils, représenter Iphigénie, Phèdre, Athalie : vous croyez assister à une action qui se développe sans peine devant vos yeux; au lieu qu'au spectacle de Zaïre, il faut vous faire illusion sur la vraisemblance, et couler légèrement sur certains défauts qui vous choquent. Ils ajoutent que le second acte est un hors-d'œuvre : vous êtes obligé d'endurer le radotage du vieux Lusignan, qui, se retrouvant dans son palais, ne sait où il est; qui parle de ses anciens faits d'armes comme un lieutenant -colonel du régiment de Navarre, devenu gouverneur de Péronne. On ne sait pas trop comment il reconnaît ses enfants; pour rendre sa fille chrétienne, il lui raconte qu'elle est sur la montagne où Abraham sacrifia ou voulut sacrifier son fils Isaac au Seigneur; il l'engage à se faire baptiser, après que Châtillon atteste l'avoir baptisée lui-même, et c'est là le nœud de la pièce; après que Lusignan a rempli cet acte froid et languissant, il meurt d'apoplexie, sans que personne s'intéresse à son sort. Il semble, puisqu'il fallait un prêtre et un sacrement pour former cette intrigue, qu'on aurait pu substituer au baptême la communion. Mais quelque solides que puissent être ces remarques, on les perd de vue au cinquième acte : l'intérêt, la pitié, la terreur, que ce grand poëte a l'art d'exciter si supérieure-

6o ÉLOGE

ment, entraînent l'auditeur, qui, agité de passions aussi fortes, oublie de petits défauts en faveur d'aussi grandes beautés. On conviendra donc que M. Racine a l'avantage d'avoir quelque chose de plus naturel, de plus vraisemblable dans la texture de ses drames, et qu'il règne une élégance continue, une mollesse, un fluide dans sa versification, dont aucun poëte n'a pu approcher depuis. D'autre part, en exceptant quelques vers trop épiques dans les pièces de M. de Voltaire, il faut convenir qu'au cinquième acte près de Catilina, il a possédé l'art d'accroître l'intérêt de scène en scène, d'acte en d'acte, et de le pousser au plus haut point à la catastrophe : c'est bien là le comble de l'art.

Son génie universel embrassait tous les genres. Après s'être essayé contre Virgile, et l'avoir peut-être surpassé, il voulait se mesurer avec l'Arioste; il composa la Pucelle dans le goût du Roland furieux: ce poëme n'est point une imitation de l'autre; la fable, le merveilleux, les épisodes, tout y est original, tout y respire la gaieté d'une imagination brillante.

Ses vers de société faisaient les délices de toutes les personnes de goût; l'auteur seul n'en tenait aucun compte, quoique Anacréon, Horace, Ovide, Tibulle, ni tous les auteurs de la belle antiquité, ne nous aient laissé aucun modèle en ces genres qu'il n'eût égalé. Son esprit enfantait ces ouvrages sans peine; cela ne le satisfaisait pas; il croyait que pour posséder une réputation bien méritée, il fallait l'acquérir en vainquant les plus grands obstacles.

Après vous avoir fait un précis des talents du poëte, passons à ceux de l'historien. \J Histoire de Charles XII fut la première qu'il composa ; il devint le Quinte - Curce de cet Alexandre : les fleurs qu'il répand sur sa matière, n'altèrent point le fond de la vérité; il peint la valeur brillante du héros du Nord avec les plus vives couleurs, sa fermeté dans de certaines occasions, son obstination en d'autres, sa prospérité, et ses malheurs. Après avoir éprouvé ses forces sur Charles XII , il essaya de hasarder l'histoire du siècle de Louis XIV. Ce n'est plus le style romanesque de Quinte -Curce qu'il emploie : il y substitua celui de Cicéron. qui, plaidant pour la loi Manilia , fait l'éloge de Pompée. C'est un auteur français qui relève avec enthousiasme les événements fameux

de ce beau siècle; qui expose dans le jour le plus brillant les avantages qui donnèrent alors à sa nation une prépondérance sur d'autres peuples, les grands génies en foule qui se trouvèrent sous la main de Louis XIV, le règne des arts et des sciences protégés par une cour polie, les progrès de l'industrie en tout genre, et cette puissance intrinsèque de la France qui rendait en quelque sorte son roi l'arbitre de l'Europe. Cet ouvrage unique méritait d'attirer à M. de Voltaire l'attachement et la reconnaissance de toute la nation française, qu'il a mieux relevée qu'elle ne l'a été par aucun de ses autres écrivains. C'est encore un style différent qu'il emploie dans^son Essai sur l'histoire universelle : le style en est fort et simple; le caractère de son esprit se manifeste plus dans la façon dont il a traité cette histoire, que dans ses autres écrits ; on y voit la fougue d'un génie supérieur qui voit tout dans le grand, qui s'attache à ce qu'il y a d'important, et néglige tous les petits détails. Cet ouvrage n'est pas composé pour apprendre l'histoire à ceux qui ne l'ont pas étudiée , mais pour en rappeler les faits principaux dans la mémoire de ceux qui la savent. 11 s'attache à la première loi de l'histoire, qui est de dire la vérité; et les réflexions qu'il y sème, ne sont pas des hors -d'oeuvre, elles naissent de la matière même.

Il nous reste une foule d'autres traités de M. de Voltaire, qu'il est presque impossible d'analyser : les uns roulent sur des sujets de critique; dans d'autres, ce sont des matières métaphysiques qu'il éclaircit; dans d'autres encore, d'astronomie, d'histoire, de physique, d'éloquence, de poétique, de géométrie. Jusqu'à ses romans mêmes portent un caractère original : Zadig; Micromégas, Candide sont des ouvrages qui, semblant respirer la frivolité, contiennent des allégories morales ou des critiques de quelques systèmes modernes, où l'utile est inséparablement uni à l'agréable.

Tant de talents, tant de connaissances diverses réunies en une seule personne, jettent les lecteurs dans un étonnement mêlé de surprise. Récapitulez, messieurs, la vie des grands hommes de l'antiquité dont les noms nous sont parvenus, vous trouverez que chacun d'eux se bornait à son seul talent. Aristotc et Platon étaient philosophes, Eschine et Démosthène, orateurs; Homère, poëte épique; Sophocle, poëte tragique; Anacréon, poëte agréable;

6a ÉLOGE

Thucydide et Xénophon, historiens; de même que, chez les Romains, Virgile, Horace, Ovide, Lucrèce n'étaient que poètes; Tite-Live et Varron, historiens; Crassus, le vieil Antoine et Hortensius s'en tenaient à leurs harangues. Cicéron, ce consul orateur, défenseur et père de la patrie, est le seul qui ait réuni des talents et des connaissances diverses : il joignait au grand ait de la parole, qui le rendait supérieur à tous ses contemporains, une étude approfondie de la philosophie , telle qu'elle était connue de son temps; c'est ce qui parait par ses Tuscukmes, par son admirable traité de la Nature des dieux, par celui des Offices, qui est peutêtre le meilleur ouvrage de morale que nous ayons. Cicéron fut même poëtc : il traduisit en latin les vers d'Âratus, et Ton croit que ses corrections perfectionnèrent le poëme de Lucrèce.

Il nous a donc fallu parcourir l'espace de dix-sept siècles pour trouver, dans la multitude des hommes qui composent le genre humain, le seul Cicéron dont nous puissions comparer les connaissances avec celles de notre illustre auteur. L'on peut dire, s'il m'est permis de m'exprimer ainsi, que M. de Voltaire valait seul toute une académie. Il y a de lui des morceaux où Ton croit reconnaître Baylc armé de tous les arguments de sa dialectique ; d'autres, où Ton croit lire Thucydide; ici, c'est un physicien qui découvre les secrets de la nature; là, c'est un métaphysicien qui, s'appuyant sur l'analogie et l'expérience, suit à pas mesurés les traces de Locke. Dans d'autres ouvrages, vous trouvez l'émule de Sophocle; là, vous le voyez répandre des fleurs sur ses traces; ici, il chausse le brodequin comique; mais il semble que l'élévation de son esprit ne se plaisait pas à borner son essor à égaler Térence ou Molière : bientôt vous le voyez monter sur Pégase, qui, en étendant ses ailes, le transporte au haut de l'Hélicon, où le dieu des muses lui adjuge sa place entre Homère et Virgile.

Tant de productions différentes et d'aussi grands efforts de génie produisirent à la fin une vive sensation sur les esprits, et l'Europe applaudit aux talents supérieurs de M. de Voltaire. Il ne faut pas croùe que la jalousie et l'envie l'épargnassent : elles aiguisèrent tous leurs traits pour l'accabler. Cet esprit d'indépendance inné dans les hommes, qui leur inspire une aversion contre l'autorité la plus légitime, les révoltait avec bien plus d'aigreur

contre une supériorité de talents à laquelle leur faiblesse ne put atteindre. Mais les cris de l'envie étaient étouffés par de plus forts applaudissements; les gens de lettres s'honoraient de la connaissance de ce grand homme. Quiconque était assez philosophe pour n'estimer que le mérite personnel, plaçait M. de Voltaire bien au-dessus de ceux dont les ancêtres, les titres, l'orgueil et les richesses font tout le mérite. M. de Voltaire était du petit nombre des philosophes qui pouvaient dire : Omnia mecum porto. Des princes, des souverains, des rois, des impératrices le comblèrent des marques de leur estime et de leur admiration. Ce n'est pas que nous prétendions insinuer que les grands de la terre soient les meilleurs appréciateurs du mérite ; mais cela prouve au moins que la réputation de notre auteur était si généralement établie, que les chefs des peuples, loin de contredire la voix publique, croyaient devoir s'y conformer.

Cependant, comme dans ce monde le mal se trouve partout mêlé au bien, il arrivait que M. de Voltaire, sensible à l'applaudissement universel dont il jouissait, ne l'était pas moins aux piqûres de ces insectes qui croupissent dans les fanges de l'Hippocrène. Loin de les punir, il les immortalisait en plaçant leurs noms obscurs dans ses ouvrages. Mais il ne recevait d'eux que des éclaboussures légères en comparaison des persécutions plus violentes qu'il eut à souffrir d'ecclésiastiques qui, par état, n'étant que des ministres de paix, n'auraient dû pratiquer que la charité et la bienfaisance : aveuglés par un faux zèle autant qu'abrutis par le fanatisme, ils s'acharnèrent sur lui, et voulurent l'accabler en le calomniant. Leur ignorance fit échouer leur projet; faute de lumières, ils confondaient les idées les plus claires, de sorte que les passages où notre auteur insinue la tolérance, furent interprétés par eux comme contenant les dogmes de l'athéisme; et ce même Voltaire, qui avait employé toutes les ressources de son génie pour prouver avec force l'existence d'un Dieu, s'entendit accuser, à son grand étonnement, d'en avoir nié l'existence.

Le fiel que ces âmes dévotes répandirent si maladroitement sur lui, trouva des approbateurs chez les gens de leur espèce, et non pas chez ceux qui avaient la moindre teinture de dialectique. Son crime véritable consistait en ce qu'il n'avait pas lâchement

ÉLOGE

déguisé dans son histoire les vices de tant de pontifes qui ont déshonoré l'Eglise; de ce qu'il avait dit avec Fra-Paolo, avec Fleury et tant d'autres , que souvent les passions influent plus sur la conduite des prêtres que l'inspiration du Saint-Esprit; que dans ses ouvrages il inspire de l'horreur contre ces massacres abominables qu'un faux zèle a fait commettre; et qu'enfin il traitait avec mépris ces querelles inintelligibles et frivoles auxquelles les théologiens de toute secte attachent tant d'importance. Ajoutons à ceci , pour achever ce tableau , que tous les ouvrages de M. de Voltaire se débitaient aussitôt qu'ils sortaient de la presse, et que, dans ce même temps, les éveques voyaient avec un saint dépit leurs mandements rongés des vers, ou pourrir dans les boutiques de leurs libraires. Voilà comme raisonnent des prêtres imbéciles. On leur pardonnerait leur bêtise, si leurs mauvais syllogismes n'influaient pas sur le repos des particuliers : tout ce que la vérité oblige de dire, c'est qu'une aussi fausse dialectique suffit pour caractériser ces êtres vils et méprisables qui, faisant profession de captiver leur raison, font ouvertement divorce avec le bon sens.

Puisqu'il s'agit ici de justifier M. de Voltaire, nous ne devons dissimuler aucune des accusations dont on le chargea. Les cagots lui imputèrent donc encore d'avoir exposé les sentiments d'Epicure, de Hobbes, de Woolston, du lord Bolingbroke et d'autres philosophes. Mais n'est - il pas clair que , loin de fortifier ces opinions par ce que tout autre y aurait pu ajouter, il se contente d'être le rapporteur d'un procès dont il abandonne la décision à ses lecteurs? Et de plus, si la religion a pour fondement la vérité, qu'a-t-elle à appréhender de tout ce que le mensonge peut inventer contre elle? M. de Voltaire en était si convaincu, qu'il ne croyait pas que les doutes de quelques philosophes pussent l'emporter sur les inspirations divines. Mais allons plus loin, comparons la morale répandue dans ses ouvrages à celle de ses persécuteurs. Les hommes doivent s'aimer comme des frères, dit-il; leur devoir est de s'aider mutuellement à supporter le fardeau de la vie, où la somme des maux l'emporte sur celle des biens; leurs opinions sont aussi différentes que leurs physionomies; loin de se persécuter parce qu'ils ne pensent pas de même, ils doivent se

borner à rectifier le jugement de ceux qui sont dans l'erreur, par le raisonnement, sans substituer aux arguments le fer et les flammes; en un mot, ils doivent se conduire envers leur prochain comme ils voudraient qu'il en usât envers eux. Est-ce M. de Voltaire qui parle, ou est-ce l'apôtre saint Jean, ou est-ce le langage de l'Evangile? Opposons à ceci la morale pratique de l'hypocrisie ou du faux zèle; elle s'exprime ainsi : Exterminons ceux qui ne pensent pas ce que nous voulons qu'ils pensent, accablons ceux qui dévoilent notre ambition et nos vices, 'que Dieu soit le bouclier de nos iniquités; que les hommes se déchirent, que le sang coule, qu'importe, pourvu que notre autorité s'accroisse? Rendons Dieu implacable et cruel , pour que la recette des douanes du purgatoire et du paradis augmente nos revenus. Voilà comme la religion sert souvent de prétexte aux passions des hommes, et comme , par leur perversité , la source la plus pure du bien devient celle du mal.

La cause de M. de Voltaire étant aussi bonne que nous venons de l'exposer, il emporta les suffrages de tous les tribunaux où la raison était plus écoutée que les sophismes mystiques. Quelque persécution qu'il endurât de la haine théologale, il distingua toujours la religion de ceux qui la déshonorent : il rendait justice aux ecclésiastiques dont les vertus ont été le véritable ornement de l'Eglise; il ne blâmait que ceux dont les mœurs perverses les rendirent l'abomination publique.

M. de Voltaire passa donc ainsi sa vie entre les persécutions de ses envieux et l'admiration de ses enthousiastes, 6ans que les sarcasmes des uns l'humiliassent, et que les applaudissements des autres accrussent l'opinion qu'il avait de lui-même; il se contentait d'éclairer le monde, et d'inspirer par ses ouvrages l'amour des lettres et de l'humanité. Non content de donner des préceptes de morale, il prêchait la bienfaisance par son exemple : ce fut lui dont l'appui courageux vint au secours de la malheureuse famille des Calas; lui qui plaida la cause des Sirven, et qui les arracha des mains barbares de leurs juges; lui qui aurait ressuscité le chevalier de La Barre, s'il avait eu le don des miracles. Qu'il est beau qu'un philosophe, du fond de sa retraite, élève sa voix, et que l'humanité, dont il est l'organe, force les juges à réformer VIL 5

(ÎG

ÉLOGE

des arrêts iniques! Si M. de Voltaire n'avait par devers soi que cet unique trait, il mériterait d'être placé parmi le petit nombre des véritables bienfaiteurs de l'humanité. La philosophie et la religion enseignent donc de concert le chemin de la vertu : voyez lequel est le plus chrétien, ou le magistrat qui force cruellement une famille à s'expatrier, ou le philosophe qui la recueille et la soutient; le juge qui se sert du glaive de la loi pour assassiner un étourdi, ou le sage qui veut sauver la vie du jeune homme pour le corriger; le bourreau de Calas, ou le protecteur de sa famille désolée. Voilà, messieurs, ce qui rendra la mémoire de M. de Voltaire à jamais chère à ceux qui sont nés avec un cœur sensible et des entrailles capables de s'émouvoir. Quelque précieux que soient les dons de l'esprit, de l'imagination, l'élévation du génie, et les vastes connaissances, ces présents, que la nature ne prodigue que rarement, ne l'emportent cependant jamais sur les actes de l'humanité et de la bienfaisance; on admire les premiers, et Ton bénit et vénère les seconds.

Quelque peine que j'aie, messieurs, de me séparer à jamais de M. de Voltaire, je sens cependant que le moment approche où je dois renouveler la douleur que vous cause sa perte. Nous l'avons laissé tranquille à Fcrney; des affaires d'intérêt l'engagèrent à se transporter à Paris , où il espérait venir encore assez à temps pour sauver quelques débris de sa fortune d'une banqueroute dans laquelle il se trouvait enveloppé. Il ne voulut pas reparaître dans sa patrie les mains vides; son temps, qu'il partageait entre la philosophie et les belles - lettres , fournissait un nombre d'ouvrages dont il avait toujours quelques-uns en réserve : ayant composé une nouvelle tragédie dont Irène est le sujet, il voulut la produire sur le théâtre de Paris. Son usage était d'assujettir ses pièces à la critique la plus sévère avant de les exposer en public. Conformément à ses principes, il considta à Paris tout ce qu'il y avait de gens de goût de sa connaissance, sacrifiant un vain amour -propre au désir de rendre ses travaux dignes de la postérité. Docile aux avis éclairés qu'on lui donna, il se porta avec un zèle et une ardeur singulière à la correction de cette tragédie; il passa des nuits entières à refondre son ouvrage; et, soit pour dissiper le sommeil, soit pour ranimer ses sens, il fit un

usage immodéré du café : cinquante tasses par jour lui suffirent à peine.» Cette liqueur, qui mit son sang dans la plus violente agitation, lui causa un échauffement si prodigieux, que, pour calmer cette espèce de fièvre chaude, il eut recours aux opiats, dont il prit de si fortes doses, que, loin de soulager son mal, elles accélérèrent sa fin. Peu après ce remède pris avec si peu de ménagement, se manifesta une espèce de paralysie qui fut suivie du coup d'apoplexie qui termina ses jours.b

Quoique M. de Voltaire fût d'une constitution faible; quoique le chagrin, le souci et une grande application aient affaibli son tempérament, il poussa pourtant sa carrière jusqu'à la quatrevingt-quatrième année. Son existence était telle, qu'en lui l'esprit l'emportait en tout sur la matière ; c'était une âme forte qui communiquait sa vigueur à un corps presque diaphane. Sa mémoire était étonnante, et il conserva toutes les facultés de la pensée et de l'imagination jusqu'à son dernier soupir. Avec quelle joie vous rappellerai-je, messieurs, les témoignages d'admiration et de reconnaissance que les Parisiens rendirent à ce grand homme durant son dernier séjour dans sa patrie! Il est rare, mais il est beau que le public soit équitable , et qu'il rende justice de leur vivant à ces êtres extraordinaires que la nature ne se complaît de produire que de loin en loin, afin qu'ils recueillent de leurs contemporains mêmes les suffrages qu'ils sont sûrs d'obtenir de la postérité. L'on devait s'attendre qu'un homme qui avait employé toute la sagacité de son génie à célébrer la gloire de sa nation , eu venait rejaillir quelques rayons sur lui-même : les Français l'ont senti, et, par leur enthousiasme, ils se sont rendus dignes de partager le lustre que leur compatriote a répandu sur eux et sur le siècle. Mais croirait -on que ce Voltaire, auquel la profane Grèce aurait élevé des autels, qui eût eu dans Rome des statues, auquel une grande impératrice, protectrice des sciences, voulait ériger un monument à Pétersbourg; qui croira, dis -je, qu'un tel

a C'est une erreur, selon Wagnière, secrétaire de Voltaire (Œuvres de Voltaire, édition Beuchot, t. I, p. 3o). Le Roi, à ce quil paraît, a puisé son récit dans deux lettres que lui avait adressées d'Alembert, le i" juillet et le 16 août

■> Voltaire mourut le 3o mai 1778, à Paris, où il était né le ai novembre 1694.

être pensa manquer dans sa patrie d'un peu de terre pour couvrir ses cendres? Eh quoi! dans le dix-huitième siècle, où les lumières sont plus répandues que jamais, où l'esprit philosophique a tant fait de progrès, il se trouvera des hiérophantes, plus barbares que les Hérules, plus dignes de vivre avec les peuples de la Taprobane que de la nation française, aveuglés par un faux zèle, ivres de fanatisme, qui empêcheront qu'on ne rende les derniers devoirs de l'humanité à un des hommes les plus célèbres que jamais la France ait portés! Voilà cependant ce que l'Europe a vu avec une douleur mêlée d'indignation. Mais quelle que soit la haine de ces frénétiques et la lâcheté de leur vengeance de s'acharner ainsi sur des cadavres, ni les cris de l'envie, ni leurs hurlements sauvages ne terniront la mémoire de M. de Voltaire. Le sort le plus doux qu'ils peuvent attendre , est qu'eux et leurs vils artifices demeurent ensevelis à jamais dans les ténèbres de l'oubli ; tandis que la mémoire de M. de Voltaire s'accroîtra d'âge en âge, et transmettra son nom à l'immortalité.

Page 1