VII
u Je suis née dans je ne sais quel coin de l'Espagne, je ne sais pas précisément en quelle année ; mais je dois avoir vingt-trois ou vingt-quatre ans. J'ignore le nom de mon père; et quant à celui de ma mère, je crois bien qu'elle était, à l'égard de ses parents, dans la même incertitude que moi. On l'appelait, à Venise, la Zmgara^ et moi la ZmgareUa. Ma mère m'avait donné pour patronne Maria del Consuelo, comme qui dirait, en français, Notre- Dame de Consolation. Mes premières années furent errantes et misérables. Nous courions le monde à pied, ma mère et moi, vivant de nos chansons. J'ai on vague souvenir que, dans la forêt de Bohème, nous reçûmes l'hospitalité dans un château, où un bel adolescent, fils du seigneur, et nommé Albert, me combla de soins et d'amitiés, et donna une guitare à ma mère. Ce château, c'était le château des Géants, dont je devais refuser, un jour, d'être* la châtelaine. Ce jeune seigneur, c'était le comte Albert de Rudolstadt, dont je devais devenir l'épouse.
« A dix ans, je commençais à chanter dans les rues. Un jour que je disais ma petite chanson sur la place Saint-Marc, à Venise, devant un café, mattre Porpora, qui se trouvait là, frappé de la justesse de ma voix et de la méthode naturelle que ma mère m'avait transmise, m'appela, me questionna, me suivit jus-
(1) Les aventures de ContMêh, que eonlienl le tome précédent, doiTrnt être déji torties de la mémoire dei Iccleort. l/aatear ■ crn devoir Ice rétnmcr ici le ploi brièvement poMÎbk. I<ef per-
qu'à mon galetas, donna quelques secours à ma mère, et lui promit de me faire entrer à la teuola dei mendieanti^ une de ces écoles gratuites de musique qui abondent en Italie, et d'où sortent tous les artistes éminenls de l'un et de l'autre sexe; car ce sont les meilleurs maîtres qui en ont la direction. J'y fis de rapides progrès ; et mattre Porpora prit pour moi une amitié qui m'exposa bientôt à la jalousie et aux mauvais tours de mes camarades. Leur dépit injuste et le mépris qu'elles affichaient pour mes haillons me donnèrent de bonne heure l'habitude de la patience, de la réserve et de la résignation.
«c Je ne me souviens pas du premier jour où je le vis ; mais il est certain qu'à l'âge de sept ou huit ans, j'aimais déjà un jeune homme ou plutôt un enfant, orphelin, abandonné, étudiant comme mol la musique, par protection et par charité, vivant comme moi sur le pavé. Notre amitié, ou notre amour, car c'était la même chose, était un sentiment chaste et délicieux. Nous passions ensemble, dans un vagabondage innocent, les heures qui n'étaient pas consacrées à l'élude. Ma mère, après l'avoir inutilement combattue,sanctionna notre inclination par la promesse qu'elle nous fit contracter, à son lit de mort, de nous marier ensemble, aussitôt que notre travail nous aurait mis à même d'élever une famille.
«A l'âge de dix-huit ou dix-neuf ans, j'étais assex avancée dans le chant. Le comte Zustinîani , noble vénitien, propriétaire du théâtre San-Samoel, m'entendit chanter à l'église , et m'engagea comme première cantatrice, pour remplacer la Corilla, belle et robuste virtuose, dont il avait été l'amant , et qui lui était infidèle. Ce Zustiniani était précisément le protecteur de mon fiancé Anzoleto. Anzoleto fut engagé avec moi pour chanter les premiers rôles d'homme. Nos débuts s'annoncèrent sous les plus brillants auspices. Il avait une voix magnifique, une facilité naturelle extraordinaire , un extérieur séduisant : toutes les belles dames le protégeaient. Mais il était paresseux ; il n'avait pas eu un professeur aussi habile el aussi zélé que le mien. Son succès fut moins brillant. II en eut du chagrin d'abord, et puis du dépit, enfin de la jalousie ; et je perdis ainsi son amour.
—Est-il possible dit la princesse Amélie, pour une semblable cause? Il était donc bien vil?
— Hélas ! non, madame ; mais il était vain et artiste. Il se fit protéger par la Corilla , la cantatrice disgraciée et furieuse, qui m'enleva son cœur, et l'amena rapidement à offenser et à déchirer le mien. Un soir, maître Porpora , qui avait toujours com-
iionncs qni ont la mémoire atseï hcarenae ponr y loger toot on long roman trouveront cette répétition fatigante; on let engage i tanter ce chapitre , ponr ne pu abuier de leor patience.
LA COMTESSE DE RUDOLSTADT
battu nos sentiments , parce qn'il prétend qu*une femme, pour être grande artiste , doit rester étrangère à toute passion et à tout engagement de cœur, me fit découvrir la trahison d'Anzoleto. Le lendemain soir, le comte Zustiniani me fit une déclaration d'amour, à laquelle j'étais loin de m'attendre , et qui m'offensa profondément. Anaoleto feignit d'être jaloux , de me croire corrompue... II voulait briser avec moi. Je m'enfuis de mon logement, dans la nuit ; j'allai trouver mon maître, qui est un homme de prompte inspiration , et qui m'avait habituée à être prompte dans l'exécution. Il me donna des lettres, une petite somme, un itinéraire de voyage ; il me mit dans une gondole, m'accompagna jusqu'à la terre ferme , et je partis seule, au point du jour, pour la Bohême.
— Pour la Bohême? dit madame de Kleist, à qui le courage et la vertu de la Porporina faisaient ouvrir de grands yeux.
— Oui, madame, reprit la jeune fille. Dans notre langage d'artistes aventuriers , nous disons souvent courir la Bohême ^ pour signifier qu'on s'embarque dans les hasards d*une vie pauvre , laborieuse et souvent coupable, dans la vie des zingari, qu'on appelle aussi bohémiens. Quant à moi , je partais , non pour cette Bohême symbolique à laquelle mon sort semblait me destiner comme tant d'autres, mais pour le malheureux pays des Tchèques, pour la patrie de Huss et de Ziska, pour le Bœhmer-Wald» enfin pour le château des Géants, où je fus généreusement accueillie par la famille des Rudolstadt.
— Et pourquoi allais-tu dans cette famille? demanda la princesse , qui écoutait avec beaucoup d'attention : se souvenait-on de t'y avoir vue enfant?
— Nullement. Je ne me souvenais pas moi-même, et ce n'est que longtemps après, et par hasard, que le comte Albert retrouva et m'aida à retrouver le souvenir de celte petite aventure ; mais mon maître le Porpora avait été fort lié en Allemagne avec le respectable Christian de Rudolstadt, chef de la famille. La jeune baronne Amélie , nièce de ce dernier, demandait une gouvernante , c'est-à-dire une demoiselle de compagnie qui fit semblant de lui enseigner la musique , et qui la désennuyât de la vie austère et triste qu'on menait à Rcisenburg (1). Ses nobles et bons parents m'accueillirent comme une amie, presque comme une parente. Je n'enseignai rien, malgré mon bon vouloir , à ma jolie et capricieuse élève, et...
— El le comte Albert devint amoureux de toi , comme cela devait arriver?
— Hélas! madame, je ne saurais parler légèrement d'une chose si grave et si douloureuse. Le
(I) Cliâleaq det Géanif , en allemind.
comte Albert, qui passait pour fou , et qui unissait à une âme sublime, à un génie enthousiaste, des bizarreries étranges , une maladie de l'imagination tout à fait inexplicable...
— Supperville m'a raconté tout cela, sans y croire et sans me le faire comprendre. On attribuait à ce jeune homme des qualités surnaturelles, le don des prophéties, la seconde vue, le pouvoir de se rendre invisible... Sa famille racontait là-dessus des choses inouïes... Mais tout cela est impossible, et j'espère que tu n'y ajoutes pas foi ?
. ^- épargnez-moi, madame, hi souffrance et l'embarras de prononcer sur des faits qui dépassent la portée de mon intelligence. J'ai vu des choses inconcevables, et, en de certains moments, le comte Albert m'a semblé un être supérieur à la nature humaine. En d'autres moments , je n'ai vu en lui qu*un être malheureux privé , par l'excès même de sa vertu, du flambeau de la raison; mais en aucun temps je ne l'ai vu semblable aux vulgaires humains. Dans le délire comme dans le calme, dans l'enthousiasme comme dans l'abattement, il était toujours le meilleur , le plus juste , le plus sagement éclairé ou le plus poétiquement exalté des hommes. En un mot, je ne saurais penser à lui, ni prononcer son nom sans un frémissement de respect, sans un attendrissement profond, et sans une sorte d'épouvante, car je suis la cause involontaire, mais non tout à fait innocente de sa mort.
—Voyons, chère comtesse, essuie tes beaux yeux, prends courage et continue. Je t'écoute sans ironie et sans légèreté profane, je te le jure.
— II m'aima d'abord sans que je pusse m'en douter. Il ne m'adressait jamais la parole, il ne semblait même pas me voir. Je crois qu'il s'aperçut pour la première fois de ma présence dans le château, lorsqu'il m'entendit chanter. Il faut vous dire qu'il est très-grand musicien , et qu'il joue du violon comme personne au monde ne se doutequ'on puisse en jouer. Mais je crois bien être la seule qui l'ait jamais entendu à Reisenburg ; car sa famille n'a jamais su qu'il possédait cet incomparable talent. Son amour naquit donc d'un élan d'enthousiasme et de sympathie musicale. Sa cousine, la baronne Amélie, qui était fiancée avec lui depuis deux ans, et qu'il n'aimait pas, prit du dépit contre moi quoiqu'elle ne l'aimât pas non plus. Elle me le témoigna avec plus de franchise que de méchanceté; car, au milieu de ses travers, elle avait une certaine grandeur d'âme ; elle se lassa des froideurs d'Albert, de la tristesse du château, et , un beau matin, nous quitta, enlevant , pour ainsi dire, son père le baron Frédéric, frère du comte Christian , homme excellent et borné, indolent d'esprit et simple de cœur, esclave de sa fille et passionné pour la chasse.
LA œMTESSE DE RUDOLSTADT-
SI
— Tu ne me dis rien de VinvUUnHté do comte Albert, de ces disparitions de quinze et vingt jours, au bout desquels il reparaissait tout d'un coup , croyant ou feignant decroire qu'il n^avait pas quitté la maison, et ne pouvant ou ne voulant pas dire ce qu*il était devenu pendant qu'on le cherchait de tous ci^tés.
— Puisque M. Supperville vous a raconté ce fait merveilleux en apparence, je vais vous en donner Texplication ; moi seule puis le faire, car ce point est toujours resté un secret entre Albert et moi. Il y a près du château des Géants une montagne appelée Schreckenslein (1), qui recèle une grotte et plusieurs chambres mystérieuses, antique construction souterraine qui date du temps des hussites. Albert, tout en parcourant une série d'opinions philosophique très-hardies, et d'enthousiasmes religieux portés jusqu'au mysticisme, était resté hussite, ou, pour mieux dire, taborile dans le cœur. Descendant par sa mère du roi George Podiebrad, il avait conservé et développé en lui-même les sentiments d'indépendance patriotique de l'égalité évangélique que la prédication de Jean Huss et les victoires de Jean Ziska ont, pour ainsi dire, inoculés aux Bohémiens...
—Comme elle parle d'histoire et de philosophie ! s'écria la princesse en regardant madame de Kleist; qui m'eût jamais voulu dire qu'une fille de théâtre comprendrait ces choses-là comme moi qui ai passé ma vie à les étudier dans les livres ! Quand je te le disais, de Kleist, qu'il y avait parmi ces êtres que l'opinion des cours relègue aux derniers rangs de la société, des intelligences égales, sinon supérieures, à celles qu'on forme aux premiers avec tant de soin et de dépense.
«— Hélas ! madame, reprit la Porporina, je suis fort ignorante, et je n'avais jamais rien lu avant mon séjour à Reisenburg. Mais là j'ai tant entendu parler de ces choses, et j'ai été forcée de tant réfléchir pour comprendre ce qui se passait dans l'esprit d'Albert, que j'ai fini par m'en faire une idée.
— Oui, mais tu es devenue mystique et un peu folie toi-même, mon enfant. Admire les campagnes de Jean Ziska et le génie républicain de la Bohême, j'y consens, j'ai des idées tout aussi républicaines que toi là-dessus peut-être; car, moi aussi, l'amoar m'a révélé une vérité contraire à celle que mes pédants m'avaient enseignée sur les droits des peuples et le mérite des individus; mais je ne partage pas ton admiration pour le fanatisme taborite et pour leur délire d'égalité chrétienne. Ceci est absurde, irréalisable, et entraîne à des excès féroces. Qu'on renverse les trônes, j'y consens, et... j'y travaillerais an besoin 1 Qu'on fasse des républiques à la manière
(1) La pi«rrt d*épouTante.
de Sparte, d'Athènes, de Rome, ou de l'antique Venise : voilà ce que je puis admettre. Mais tes sanguinaires et crasseux taborites ne me vont pas plus que les vaudoisde flamboyante mémoire, les odieux anabaptistes de Munster et les picards de la vieille Allemagne.
— J'ai ouï dire an comte Albert que tout cela n'était pas précisément la même chose, reprit modestement Consucio ; mais je n'oserais discuter avec Votre Altesse sur des matières qu'elle a étudiées. Vous avez ici des historiens etdes savants qui se sont occupés de ces graves matières , et vous pouvez juger, mieux que moi, de leur sagesse et de leur justice. Cependant, quand même j'aurais le bonheur d'avoir toute une académie pour m'instruire, je crois que mes sympathies ne changeraient pas. Mais je reprends mon récit.
— Oui, je t'ai interrompue par des réflexions pédantes, et je t'en demande pardon. Poursuis. liO comte Albert, engoué des exploits de ses pères (cela est bien concevable et bien pardonnable), amoureux de toi, d'ailleurs, ce qui est plus naturel et plus légitime encore, n'admettait pas que tu ne fusses pas son égale devant Dieu et devant les hommes ? il avait bien raison, mais ce n'était pas un motif pour déserter la maison paternelle, et pour laisser tout son monde dans la désolation.
— C'est là que j'en voulais venir, reprit Consuelo; 11 allait rêver et méditer depuis longtemps dans la grotte des hussites au Schreckenslein, et il s'y plaisait d'autant plus, que lui seul , et un pauvre paysan fou qui le suivait dans ses promenades, avaient connaissance de ces demeures souterraines. 11 prit l'habitude de s'y retirer chaque fois qu'un chagrin domestique ou une émotion violente lui faisaient perdre l'empire de sa volonté. Il sentait venir ses accès, et, pour dérober son délire, à des parents consternés, il gagnait le Schreckenslein par un conduit souterrain qu'il avait découvert, et dont l'entrée était une citerne située auprès de son appartement, dans un parterre de fleurs. Une fois arrivé à sa caverne, il oubliait les heures, les jours et les semaines. Soigné par Zdenko , ce paysan poëte et visionnaire, dont l'exallation avait quelques rapports avec la sienne, il ne songeait pins à revoir la lumière et à retrouver ses parents que lorsque l'accès commençait à passer ; et malheureusement ces accès devenaient chaque fois plus intenses et plus longs à dissiper. Une fois enfin, il resta si longtemps absent, qu'on le crut mort, et que j'entrepris de découvrir le lieu de sa retraite. J*y parvins avec beaucoup de peine et de dangers. Je descendis dans cette citerne, qui se trouvait dans ses jardins, et par laquelle j'avais vu , une nuit , sortir Zdenko à la dérobée. Ne sachant pas me diriger dansées abîmes, je faillis y perdre la vie. Enfin je trouvai Albert; je
LA œMTESSE DE RUDOLSTÂDT.
parvins à dissiper la torpear douloureuse où il était plongé ; je le ramenai à ses parents, et je lui ûs jurer qu*il ne retournerait jamais sans moi dans la fatale caverne. Il céda ; mais il me prédît que c'était le condamner à mort; et sa prédiction ne s'est que trop réalisée !
— Comment cela ? C'était le rendre à la vie , au contraire.
— Non, madame, à moins que je ne parvinsse k l'aimer , et à n'être jamais pour lui une cause de douleur.
-*- Quoi! tu ne l'aimais pas? tu descendais dans un puits , tu risquais ta vie dans ce voyage souterrain...
— Où Zdenko l'insensé, ne comprenant pas mon dessein, et jaloux , comme un chieo fidèle et stU' pide, de la sécurité de son maître, faillit m'assassiner. Un torrent faillit m'engloutir. Albert, ne me reconnaissant pas d'abord, faillit me faire partager sa folie , car la frayeur et l'émotion rendent les hallucinations contagieuses... Enfin, il fut repris d'un accès de délire en me ramenant dans le souterrain, et manqua m'y abandonner en m'en fermant l'issue.««Et je m'exposai à tout cela sans aimer Albert.
— Alors tu avais fait un vœu à Maria del Consuelo, pour opérer sa délivrance?
— Quelque chose comme cela, en effet, répondit la Porporina avec un triste sourire : un mouvement de tendre pitié pour sa famille , de sympathie pro-' fonde pour lui , peut-être un attrait romanesque , de l'amitié sincère à coup sûr, mais pas l'apparence d'amour, du moins rien de semblable à cet amour aveugle, enivrant et suave que j'avais éprouvé pour l'ingrat Anzoleto, et dans lequel je crois bien que mon cœur s'était usé prématurément 1... Que vous dirai'je , madame? à la suite de cette terrible expédition , j'eus un transport au cerveau , et je fus à deux doigts de la mort. Albert, qui est aussi grand médecin que grand musicien, me sauva. Ma lente convalescence et ses soins assidus nous mirent sur un pied d*in limité fraternelle. Sa raison revint entièrement. Son père me bénit et me traita comme une fille chérie. Une vieille tante bossue, la chanoinesse Wenceslawa, ange de tendresse et patricienne remplie de préjugés, se fût résignée ellemême à m'accepter. Albert implorait mon amour. Le comte Christian en vînt jusqu'à se faire l'avocat de son fils pour me demander ma main. J'étais émue, j'étais effrayée ; j'aimais Albert comme on aime la vertu , la vérité, le beau idéal; mais j'avais encore peur de lui ; je répugnais à devenir comtesse, à faire un mariage qui soulèverait contre lui et contre sa famille la noblesse du pays, et qui me ferait accuser de vues sordides et de basses intrigues. Et puis, faut-il l'avouer? c'est là mon seul crime peut-être !... je regrettais ma profession, ma
liberté, mon vieux maître, ma vie d'artiste, et cette arène émouvante du théâtre, où j'avais paru un instant pour briller et disparaître comme un météore; ces planches brûlantes où mon amour s'était brisé , mon malheur consommé, que je croyais pouvoir maudire et mépriser toujours, et où cependant je révais toutes les nuits que j'étais applaudie ou sifflée... Cela doit vonssembler étrange et misérable ; mais quand on a été élevée pour le théâtre, quand on a travaillé toute sa vie pour livrer ces combats et remporter ces victoires , quand on y a gagné les premières batailles , ridée de n'y jamais retourner est aussi effrayante que vous le serait , madame et chère Amélie, celle de n'être plus princesse que sur des tréteaux , comme je le suis maintenant deux fois par semaine...
— Tu te trompes , tu déraisonnes , amie I Si je pouvais devenir de princesse artiste , j'épouserais Trenck, et je serais heureuse. Tu ne voulais pas devenir d'artiste princesse pour épouser RudoIstÂdt. Je vois bien que tu ne l'aimais pas I mais ce n'est pas ta faute... on n'aime pas qui l'on veuti
— Madame, voilà un aphorisme dont je voudrais bien pouvoir me convaincre ; ma conscience serait en repos. Mais c'est à résoudre ce problème que j'ai employé ma vie, et je n'en suis pas encore venue à bout.
— Voyons, dit la princesse; ceci est un fait grave , et , comme abbesse , je dois essayer de prononcer sur les cas de conscience. Tu doutes que nous soyons libres d'aimer ou de ne pas aimer? Tu crois donc que l'amour peut faire son choix et consulter la raison?
-— Il devrait le pouvoir. Un noble cœur devrait soumettre son inclination, je ne dis pas à cette raison du monde quin*est que folie et mensonge, mais à ce discernement noble , qui n'est que le goût du beau , Tamour de la vérité. Vous êtes la preuve de ce que j'avance, madame, et votre exemple me condamne. Née pour occuper un trône , vous avez immolé la fausse grandeur à la passion vraie, à la possession d'un cœur digne du vôtre. Moi, née pour être reine aussi (sur les planches), je n'ai pas eu le courage ni la générosité de sacrifier joyeusement le clinquant de cette gloire menteuse à la vie calme et à l'affection sublime qui s'offraient à moi. J'étais prête à le faire par dévouement, mais je ne le faisais pas sans douleur et sans effroi ; et Albert, qui voyait mon anxiété, ne voulait pas accepter ma foi comme un sacrifice. Il me demandait de l'enthousiasme, des joies partagées , un cœur libre de tout regret. Je ne devais pas le tromper; d'ailleurs peut-on tromper sur de telles choses? Je demandai donc du temps , et on m'en accorda. Je promis de faire mon possible pour arriver à cet amour semblable au sien. J'étais de bonne foi ; mais je sentais avec terreur que
LA COMTESSE DE RUDOLSÏADT
j eosse Tonlu ne pas être forcée par ma conscience ■ prendre cet engagennent formidable,
— Étrange fille! Tu aimais encore Vauire^ie le parierais?
— mon Dieu! je croyais bien ne plus Taimer, mais nn matin que j'attendais Albert sur la montagne , pour me promener ayec lui , j'entends une Toii dans le ravin ; je reconnais un chant que j'ai étudié autrefois avec Anzoleto, je reconnais surtout cette voix pénétrante que j'ai tant aimée, et cet accent de Venise si doux à mon souvenir; je me penche, je vois passer un cavalier; c'était lui, madame, c'était Anzoleto I
— Eh! pour Dieu! qu'allait-il faire en Bohème?
-— J'ai su depuis qu'il avait rompu son engagement, qu'il fuyait Venise et le ressentiment du comte Zustiniani. Après s'être lassé bien vite de l'amour querelleur et despotique de la Corilla, avec laquelle il était remonté avec succès sur le théâtre de San-Samuei , il avait obtenu les faveurs d'une Clorinda , seconde cantatrice , mon ancienne camarade d'école, dont Zustiniani avait fait sa maîtresse. En homme du monde, c'est-à-dire en libertin frivole, lecomle s'était vengé en reprenant Corilla sans congédier l'autre* Au milieu de cette double intrigue, Anxaleto, persiflé par son rival, prit du dépit, passa à la colère, et par une t)elle nuit d'été, donna un grand coup de pied à la gondole où Zustiniani prenait le frais avec la Corilla. Ils en furent quittes pour chavirer et prendre un bain tiède. Les eaux de Venise ne sont pas profondes partout. Mais Anzoleto, pensant bien que cette plaisanterie le conduirait aux Plombs, prit la fuite et, en se dirigeant sur Prague, passa devant le château des Géants.
Il passa outre, et je rejoignis Albert pour faire avec lui un pèlerinage à la grotte du Schreckenslein qu'il désirai! revoir avec moi. J'étais sombre et bouleversée. J'eus, dans cette grotte, les émotions les plus pénibles. Ce lieu lugubre, les ossements hnssites dont Albert avait fait un autel au bord de la source mystérieuse, le son admirable et déchirant de son violon , je ne sais quelles terreurs , les ténèbres, les idées superstitieuses qui lui revenaient dans ce lieu , et dont je ne me sentais plus la force de le préserver...
— Dis tout! il se croyait Jean Ziska. Il prétendait avoir l'existence éternelle , la mémoire des siècles passés; enfin il avait la folie du comte de Saint- Germain?
— Eh bien, oui, madame, puisque vous le savez, et sa conviction à cet égard a fait sur moi une si vive impression , qu'au lieu de Ten guérir, j'en suis venue presque à la partager.
— Serais-tu donc un esprit faible , malgré ton C0ur courageux?
— Je ne puis avoir la prétention d'être un esprit