TOM. VII
4 machinoient fraude ; » et encore tiercetnent : c Moiili € sunt sermones tjns super olcum, et ipsi sunijacula1, » t Ses paroles sont doutées plus que précieux ongnemeat, « mais elles sont sayettes envenimées. » Siqttes il appert, de ceste paix de bouche et qui n'a point de convénience avecqle cœur en bien, ne usent fors que gens sans foi et sans vérité et qui par belles paroles tendent à certaines fins couvertes et à terme et à certaine durée, selon que le cas le requiert, et èsquelles paroles toutesfois n'a riens que pur abus et fraude, et partant fait fort à doubter que là où la hayne est pièça congréée et conçute, là à dur se trouve ceste paix, sinon de bouche par causes* et par un agréable parler qui riens ne couste, sicomme on diroit : « Dieu « vous doinst bon jour! » à tel à qui on voudroit avoir mangé le oœur. [Entre] vieux ancyens ennemis de divers contraires royaumes, comme seroient Franco* et Englois, quelque compact de paix, ne de union qui y pust estre trouvé, «y n y aura-il jamais amour, ne vraye paix de cœur, sinon de bouche. Leurs natures sont si engluyées et si enviellyes en hayne que inpossible est quasi d'y trouver sceure amour, soient princes, soient autres de mendre estât. La diversité de leur nature est de telle diverse inclination contraire, par quoy et là et ailleurs et partout, là où hayne a esté couvée longuement, là fait beaucoup à difficulter vraye paix, sinon par divine vertu qui à coup d'un loup fait un aignel et transmue les cœurs des rois et des princes de maie volenté en bonne, comme qui les a en ses mains pour les tourner là où il veut, tesmoingle Sage : t Incipit : Siciit divisiones, etc. Ita cor régis < inman% Dominiez et quocunquè^lueritvertrt Ulud\ »
• P salin, liv, 22. 2 Causes, chansons?
* Lib. Proverb. xxi, i.
S'ensieut après une autre paix qui se dit paix de semblant et laquelle pend en manières et en divers appliquemens de usages et de moeurs subtillement composés à l'expédient des personnes ou des temps qui courent , ou que les choses mesmes dont il est dangier , le requièrent. De ceste manière de faire usent gens de subtil engin qui ont conditions et façons pour tourner leurs mœurs à tous usages et à tous complaisemensd autrui vouloir pour estre captés en grâce, mais sj est-ce sous espèce d'aucun cou*vert pourchas et de certaine fin à quoi ils prétendent, lequel obtenu et comme ils le scèvent bien conduire pour y parvenir 9 sont hors de danger, et là fine souvent leur paix, qui dépend de celle débouche et qui n'a nulle racine en cœur : véritables flatteurs grandement, et ceux qui font les grans agyos1, les soupples plojemens et les sacrifices de corps, ont grande intermission droit»cy,et en ensievant la loi de ceste faintise, ils portent aussi grant titre» car oncques en flatteur ne se trouva bonne intention, ne oncquesde sa langue ne partit que frauda et malice. Peut toutesibis ceste paix de semblant estre vraye et louable tant en princes comme en tous preud'hommes, quant elle se adjoint avecq celle de Jbouehe qui procède de vraye paix de cœur, car à ceste-là, pour estre vivement démonsirée quelle elle est, il lui faut et bouche et semblant, et n'est le semblant droit-là de mespris , ne que la bouche qui de vérité procède. De ceste paix de semblant en son abus parle beaucoup le Prophète en pluseurs lieux, et ont esté les Scribes et Pharisyens les maistres d'en sçavoir user par pluseurs tempitamens qu'ils ont fait souvent à Jhésu-Crist sous une feinte amour pour le reprendre en aucuns de aes
1 Agios, agis, tours.
dits ou pour voir aucun grant mystère ou miracle de lui à leur faux appétit, pour en rire après, mais lui, qui congnoissoit les courages , les ratteingny mesmes en leurs malices par lesquels il les paya du mesmes à leur machiné del.
Je laisse ces Phari$yens et Scribes , mauvaise génération, et dont on ne peut faire bon conte , et viens à ce maudit flatteur Judas, usant de ceste faulse paix et de qui le Prophète parle en la personne de Jhésu-Crist en cestui endroit : « Homo pools meœ, in quo speravi,magnificavit super me supplantationem l . » Cestui faulx tray tre, en faulx semblant et en forme de paix, vint à son maistre, à son Seigneur et nourrisseur et lequel l'avoit mis en autorité et crédence entour de lui, et icelui, pour le livrer à mort par un signe d'amour, le vint baiser en la bouche. Où eut-il oncques au monde plus faulse paix que <Bste-cy, ne semblant de si confuse trahison, ne si détestable encore, de créature au Créateur, de vil homme pécheur parvers à un saint innocent aignel , son bienfaiteur et maistre? Il on est encore, me doubte, de autres au monde, qui n ont mie à nom Judas, mais sont de semblable condition avecq lui, hélas ! et baisent et mordent. Joab, prince de la chevalerie David, usa de ceste paix de semblant et préfigura la trahison de Judas par son œuvre, quant il tua Abner en le baisant, et encore Amasan, par envie, auquel lui faisant révérence et faisant signe de le baiser, le tua de sa greffe* par dessous sa toge. Ainsi doncques ces manières de faire droit-cy sous signe de paix , sont paix de semblant, paix voirement bien baptisées de tel nom; carie semblant qui y est et qui s'y monstre, c'est ce qui déçoit et
1 Psalm. xl, 10.
2 Greffe poignard.
qui trahyt sous belle couverte. Mais non pour quant, si ceste paix de semblant est détestable , comme j'ay dit en son endroit mauvais, sy est-elle nientmoinsenson endroit louable et profitable et nécessaire en son autre endroit bon, où elle se concorde avecq cœur et bouche; car nulle vraye amour n& peut sans parole et sans semblant du mesmes, car autrement ne s'en pourroit congnoistre le fons. Et par ainsi venant du premier au second, et du second au tiers, ceste paix de cceur , de bouche et de semblant, convenans en un suppos, comme j'espoire il» sont, et Dieu le doint! en ces deux grans princes, c'est une paix qui est de grant espoir et de grande attente et de grant fruit; c'est la recouvrance de ce royaume et de publique chrestien salut, et de quoi le monde entier doit faire joye, et combien que selon la réalité des choses je en devise et dispute^réalement selon que on les trouve, je n'entends point pourtant et ne me deffye point que les mauvais endroits que j'ay touchés et notés, puissent jamais, ne doivent cheoiren si nobles cœurs, ne en si hautes natures' comme sont celles de qui nous traitons, et n'y a riens mis pour eux fors par avertence du possible en ceux qui sont de mauvais aloi et dont par lostension qui droit-cy s'en baille, on en peut faire sages les princes pour eux en garder et fuir mesmes le vice en eux, dont autruy devroyent reprendre.
Sens supebficiel. — Frère, ne cuidoye jamais nagaires qu'en nature de paix eust telle, ne si parfonde escrntine, ne que la distinction qui est en elle et que clairement m'ave* exposée, fust de tel effet, ne de telle importance. Aprièmes me perçoy de ma simplesse et de ma grosse rude foi, et ne trouve point estre dit sans cause souvent que trop estre de bonne foi n'est pas utile. Car on s'y trouve tel fois
déçu, et tout tel pourroit-il advenir de moy, ce entends-je certes bien. Vray est que paix est une chose, voirement à Foyf cryer et publier, degrantson et de grant et salutaire apport au povre peuple qui espoire à y avoir repos dessous ; mais comme je voy aussi par effet, le vray bien y est plus tost et plus légèrement espéré çjke parfaitement trouvé , car il y a beaucoup de circonstances en paix lesquelles, si elles ne sont bien regardées et escrutinées, beaucoup s'y pourroit trouver d'abus, et cnideroit^on avoir acquis grant chose et tout vuyderoit en fin sur un nyent. Appert bien par ce que notablement avez touchié de paix de cœur qui est fondée en vérité et en vertueuse nature, qui à toujours dure et jamais ne défault et de laquelle procède la paix de bouche à l'avenant du cœur, et lequel s'il est véritable, sy est la bouche, et s'il est double et pervers, sy est la boucha toute telle, à qui n'a point d'arrest, et par ainsi en ceste paix de bouche, il y a double endroit, lesquels tous deux, qui ne les considère, il faut4 voirement bien lourdement et se déçoit en sa simplesse. Tout autretel m'avez-vous démonstré de la paix de semblant en tous ses deux endroits aussy, bon et mauvais, et de tout avez baillié figures et exemples très-distinctement et de vray record, pourquoi je vous loue et prise en vostre fructueuse doctrine, et moi en ma simplesse je me rends à vous sur l'attente du parfait qui reste de ceste quatriesme dame, dont je vous prye le parfaire.
Reste voirement à parler de ceste quatriesme dame, laquelle se nomme Paim de vray effet, et en laquelle, pour conte que je en puisse faire, n'y a nulle escrutine, ne note fars de vray clair entendement qui va devant lui et qui
1 11 faut, il se trompe.
est tout du mesmes au nom; car elle se dit de vray effet , par quoy s'ensieut que sans nulle obliquité, elle est de vérité et d œuvre parfaite, sur tout conjointe et inséparable de celle qui est Paix de cœur, mais un peu plus portant perfection qu'elle en ce qu'elle est de vray fruit parfait là où la première n'est que la racine de qui ventre elle naist. Comme la nature doncques de mère et d'enfant est inséparable entre les deux, inséparables aussy sont ces deux dames, la première et la quatriesme, par convenience qui est entre elles. Geste paix de vray effet doncq et pour en deviser au clair , elle présuppose, comme j'ay dit, la vraye paix de cœur et de laquelle tendant plus et plus à perfection s'ensièvent paix de bouchf et de semblant; mais comme en ces trois encore, vraye paix n'est pas suffisamment accompiye, ne en sa finale perfection, reste à venir à une quatriesme en qui toute la vertu de paix et ce qu'elle a de fin et de effet et de regard, tout y est consommé dedans et compris si avant que paix se peut estendre : ce sera ceste paix de vray effet qui au cœur donne premier probation de sa vérité en ce que elle la conforme par œuvre, à la bouche donne sa gloire aussy parce qu'elle Tappreuve estre l'instrument d'un vray cœur , et au semblant elle donne tesmoingnage qu'en ce que il y a de ostension en lui , n'a riens de fainte, ne de faux ; et puis elle la quatriesme vient après pour parfaire ce qui y faut, par effet et par œuvre, en charité, en vertu, en devoir, en nécessité et en l'honneur de Dieu fondée, visant sainement que, comme pour vuydier les dangiersdela guerre elle a esté procurée et requise et acceptée entre ces deux princes, nécessairement aussy en monstrant doncques ce qui est de sa perfection et de sa vertu, léalement et entièrement veut accomplir ce qui est d'elle pour pon donner
retour arrière aux dangiers passés pour lesquels elle a esté requise, et ainsy elle se rend et se expose à ce faire et ad ce monstrer en quoi elle est tenue. C'est léalé vraye œuvre par effet, diligente exécution et prompte de ce qu'elle a promis de tenir et de maintenir léalement etinmobilement tous les termes, tous les points et articles qui sont de vraye paix et de sa vraye intégrité, tant pour l'honneur de Dieu, tant pour l'honneur des princes dont elle est le moyen, comme pour le bien et pour le salut du monde qui clame sur elle et qui en son espoir repose, par quoy il appert que ceste derrenière paix parfait toutes les autres trois devant et leur donne efficace, et les autres trois ensemble n'ont point de effet sinon à la perfection de ceste. Ceste paixyci, paix de vray effet, elle contente Dieu , elle exerce équité et justice ; elle adresse1 ce qui est crombe à mal*; elle satisfait à son promme * ; elle ensieut hoimeur et vérité, et curieuse de tout bien faire venir avant, se abstient de tout ce qui est de repreuve et de contraire à salut. De ceste paix chante l'Église de Dieu et prye, disant : t Da « pacem, Domine, in diebus mstris, » et autre part encore : « Fiat pax in virtute tua » : paix certes de vray effet et de vraye teneur et qui soit déduite4 jusqu'en la fin par telle opération comme nature de vraye paix porte. Telle et sifaite paix donna le Rédempteur du monde à ses disciples lorsqu'il leur dit : € Pacem relinquo vobis, pacem meam do vobis, » pacem certes de vray effet et de parfaite amour, spécifiant après quant il suradjousta : « Non quomodo mundus état, ego do vobis'; » comme si vouloit
1 Adresse, redresse, rectifie.
1 Crombe (flamand : crom), de travers; crombe h mal, porté au mal.
* Promue, proisme, prochain.
4 Déduite (du verbe latin : deduco), continuée.
• JBv. sec. Joann. xiv, 27.
dire qu'en la paix de ce monde il y a tousjours un gardarrière et que à dur et à peine on y donne vraye parfaite asseurée paix, ne qui en charité et en amour soit maintenue; et pour tant lui, comme père et principe de toute perfection et qui est fontaine de léale amour et l'exemple et original patron de vraye paix, ce qui^ donne et ce qui est de sa nature, il le donna et contribua en telle perfection comme ce qui est en lui est parfait, paix vraye, paix sans rancune, sans émulation et sans murmure, paix de repos et de quoyeté, paix de soufiisance et de contentement, paix d amour et de fraternelle union et en tout service et prestance l'un avecq l'autre et en toute mutuelle condoléance ensemble du grief chascun de son amy, et pour aider à entreporter ensemble les fardeaux l'un de l'autre. C'est yci la vraye paix que Dieu donna à ses disciples et dont il fit la consommation en ensievant sa promesse, quant il leur envoya son Saint-Esprit. Ceste paix aussi, c'est celle mesme de quoy je traite et de laquelle en ensievant la perfection qu'elle a et qu'elle est donnée de Dieu aux hommes pour le plus parfait bien qui se puist convoitier, je veux que les princes aussi qui ont aucun peu de divinité en eux, ce sembleroit, parce qu'ils, exercent en terre divine commission, qu'ils donnent toute telle semblable paix aux hommes leurs subjets, quant ils la donnent comme Dieu la donna à ses disciples et à tous vrais chrestiens , perpétuelle sans en faire révocation. A qui loist-il voirement faire grant œuvre fors à celui qui est tout grant, ne à qui loist-il estre libéral aussi , fftrs à celui à qui libéralité est démonstrée? Aux princes est démonstrée toute libéralité, libéralité de Dieu, libéralité de fortune, libéralité d'honneur et de magnificence, et libéralité de humaines flections et ployemens, tant que humilité en peut. Pour quoy
doncq, quant je m'assieds en toutes ces considérations, il est vray apparent que princes doivent administrer au peuple ce qu'ils ont de Dieu, et en divin estât comme Dieu mesme, et ce qu'ils ont de fortune par largesse lui distribuer aussi par portion convenable , et en ce qu'ils ont de honneur et de gloire le ramener à la rçcongnoissance de leur finer, et ce qu'ils ont de Sections et de révérences et de services et de yeux béans en eux par tramblison et par trémeur, convaluer et rémunérer cela en leur haute noblesse par vertu de courage, donnans, quant ce vient à donner, don qui soit de effet et de fruit et de profit et de joye et de durée , à l'avenant non tant seulement de ceux à qui on donne , mais à réqualité d'eux-mesmes et de leur estât et de leur glorieux nom, dont tout ce qui en départ et descend et dégoûte , doit estre de réputation et de effet semblable. Et par ainsi paix une fois donnée et accordée par eux, prononcyéeet publyée par leurs bouches et jà respandue et toute extense sur les régions qui en font joye, doit estre vraye et entière, doit estre de plein regard et de parfont cœur donnée, doit estre maintenue et boutée outre en toutes ses finales perfections et non souffrir que dérision soit faite ou mocquerie des dons que font les hommes en divin estât, non plus que en divine donnoison qui oncques a esté faite aux hommes. Hommes n'y ont trouvé nulle fraude , et ainsi ceste paix entre ces deux princes qui est d'homme à homme, en leur propre regard qu'ils ont ensemble et qui est en leurs deux mains envers le peuple comme de 'divin envoy, elle demourra, si Dieu plaist, vraye et léale d'eux à eux pour leur propre honneur, et en ce que le monde y a d'espoir et d'attente et de grant désir, elle leur donra joye et rédemption des maux passés, que Dieu veuille que ainsi adviengne !
Comme à ce mot Entendement avoit mis fin à ses subtiles raisons , et bien instruit et appris Sens superficiel, dont ne l'un , ne l'autre oncques puis mot ne sonnèrent mais se contournèrent arrière en moy comme de moy estaient issus, là vis-je arrière ce avenir de grant mystère que ces quatre dames qui comme par songe estoient vuydées de un seul corps , en un seul arrière se retournèrent par mystère semblable, et comme le seul corps d'une au commencement s'estoit entreposée entre ces deux princes et en son nom et en litre de paix les avoit araisonnés et avertis de leur salut, en pareil maintenant revenue de quatre en une, reprit la parole et commença ainsi à dire :
« Loys, roi de France, et toy , Charles, le grant duc, à qui Dieu tous deux a fait grande grâce de me avoir envoyée vers vous et de vous avoir monstre ce que il y a en moi de mystère à vostre grande perfection et salut, si bien le voulez entendre par quoy en ensievant ce qui est de moi et que vous avez eïnpris de vous en donner bruit et los et que présentement en avez vu , contournez-y vos sens et vos vertus, vous prye, à l'exigent de vostre commission et de la charge que vous en avez. Vous estes princes chrestiens, voés à Dieu et à son service par parrains et par marraines sur les fons , renforciés en sa sainte foi par escole, renouvelés et ramentus en ycelle par acceptation de seignourie d'estre léaux et preud'hommes et [de] divin honneur maintenir en équité et justice de chascun. Divin command vous y oblige ; nature le vous enseigne, et vostre vocation le vous démonstre par un oportet; car vous l'avez juré et promis à Dieu et aux hommes. Sy vous dis que Paix est à Dieu un glorieux sacrifice et le plus haut que luy pourriez faire, et est à son peuple le plus grant solas que jamais il peut en vous attendre. Et maintenant vous
avez ceste sainte paix entre vous et en vostre milieu, et par mon moyen sont vuydés tous dangers et périls passés, toutes rancunes et questions mises jus, grandes promesses faites, et diverses requestes et rogations proposées, dont vous estes à un. Ne reste fors le continuer entre vous et de tenir à ferme ce que vous avez juré, et que par retourner arrière envers vos questions passées, par mauvais ennort, ne vous fassiez donner blâme et notes de princes vicieux, de princes parvers et de mauvais exemple, sans vérité et sans crémeur de Dieu , et par quoi le monde et le povre peuple et la sainte chrestienne foi que vous tenez en main pourroient cheoir et rencheoir plus et plus que oncques en désolation, cryans à Dieu pour vengeance. Siques à tel -amour que vous avez à paix, monstrez-vous ; à tel cré • meur et révérence que vous avez à Dieu, maintenez-vous ; et à tel cure et non cure que vous avez d'honneur et de bon los ou de malédiction, donnez à paix voye et cours. Dieu en met le fardeau sur vous et je le vous laisse. Vostre sempiternité n'est pas droit-cy , mais elle est bien ailleurs , là où de tout vous f àulra respondre , et là où une fois vous venrez constraints : Dieu vous y doint bien faire! Amen. »
A ce mot prestement la dame s'esvanouy de mes yeux. Sy firent les deux princes en ce mesme instant; et tout le pavillon, comme s'il fust envolé en air et dispers par nuées, tourna à nyent ; et moi , je me trouvay comme esveiîlié d'un songe en la propre place de monestude, oùj'estoye ^assis, là où la main me vint férir au front. Donc, comme droit-là je me trouvasse tout plein de merveilles et de grandes admirations sur les choses vues et que je les avoye vivement empreintes en ma mémoire sans y riens perdre, aprièmes allay-je reméditer et ramener à goust
sensuel ce que j'avoye vu par vision spirituelle. Donc, pour entrée, en ensievant la conception que j'ay du mystère, je dis et trouvay franchement que c'estoit admiration quim'estoit venue férir au front lorsque je m'esmerveilloye de la paix si divinement trouvée entre ces deux princes de grant appareil à mal, et laquelle admiration me bouta en fantasye là où par spéculation je me suis spirituellement oublyé, et jusques à trouver ce mystère lequel de point en point je vous déclareray cy-après en ensievant la lettre et la nécessité qui y est requise pour en avoir le vray fruit.
Retournant doncques mes yeux par nouvelle saveur envers ce mystère vu, allay pensant alors et estudiant sur ce pavillon et sur la nature d'icelui, comme il estoit ordonné et tissu de quatre pièces de diverses couleurs et tout à mystère et à personnages de diverse signification, et se tenoit ce pavillon drecié par huit cordes sur un mast au milieu, là où y a de l'entendement beaucoup, lesquelles choses , quand je les auray déclarées en mon renouvelé entendement second, je donray paix à ma plume en cestui endroit, et à ma main, repos.
Mais, affin toutesfois que je ne fasse riens superflu, et dont la peine que j'y mettroye, seroit sans fruit, en ce qui est assez touchié au premier, je laisse les couleurs et tout le dehors de ce pavillon, ymageset personnages, et aune chose tant seulement je me arreste et sur laquelle je me désire eslargir : c'est sur les noms de ces quatre pans dont ce pavillon estoit fait en quarrure et sous lequel ces deux princes droit-cy sont convenus ensemble en union de paix; car en la nature et en la vraye réalité de ces quatre noms gist tout le mystère et tout l'effet de ceste paix trouvée, qui par autre voye ne se pouvoit trouver, ne pratiquer, ne
estre mise avant, ne drecée. Âins convenoit que destous lui se fist et dessous ces quatre noms et non ailleurs et dessous nuls autres. Un peu toutesfois me ramentoivent les huit cordes, leur substance, pour y faire une briève discursion dessus, ensemble le mast du milieu qui tout soustient : celui me semont aussi que je le ramentoive en cela où il pend encore assez obscur, et là feray fin.
Le tiers pan de ce pavillon doncques portoit à nom Humiliation de courages et lequel, après avoir aaaez médité dessus, certes m'a semblé tel que quasi il est inpossible que sans son moyen et en sa nature ceste paix se fust jamais trouvée dessous, ne la conjonction de ces deux princes. Comme doncques ce a esté chose opportune et nécessaire d'un tel nom pour parvenir à tel bien, Dieu qui a pourvu et ordonné de l'effet, il a pourvu aussi de la cause en telle propriété qu'il y siet. Venons doncques au nom et ad ce que la signification en porte. Quant à moy, je dis que nécessité publique avecq constrainte vérité ont baptisyé cestui premier pan de ce nom , et n'a pas esté possible de le trouver plus propre parles regards que j'ay. Donc , et quant il me loist à en parler un peu selon mon gros rude sens et que je considère les humaines tribulations en quoy elles pendent et les félicités aussi sur quoy elles s'appuyent, je trouve que toutes guerres et toutes contraires insurrections d'hommes contre hommes meuvent et procèdent d'orgueil, tendent à une fin qui est commune à deux fiers, c'est que chascun veut précéder son compagnon en gloire, car la diffinition d'orgueil sy est : « Superiia est amor propria excellentes ! . » c Orgueil est une amour c que l'homme a àsoy-mesme pour précéder en excellence. »
1 Foy« tome VI, pp. 25 et 46.
Quand doncques cest orgueil se boute entre hautes excellentes personnes et qui ont matières et questions difficiles souvent entre eux et qui portent ruyne et rumeur et que fierté est de la nature du puissant et convoitise d'excellence de la nature du fier, comment pourront ces deux grans cœurs fiers, avecques encore les contraires questions que ils ont, et tous deux enflés d orgueil, comment pourrontils parvenir à ceste excellence convoityée, sans guerre? Certes inpossible est. L'un prétend à ce mesmes que l'autre, lequel toutesfois ne se peut obtenir équalement, mais chascun en ose mieux mettre sa part en l'orgueil de sa puissance que soy décliner en sa fierté par appointement de raison , et velà la guerre adoncq et la confliction d'hommes en bataille là où l'orgueil se sanche en sang. Si doncques orgueil en grans princes est cause et production de guerre, qui lui donne durée et cours, humiliation doncques par un contraire est la souveraine vertu victorienne qui la confond et enchâsse et qui la réprime et déboute par horreur mesmes en ceux qui l'ont maintenue*
Tournant doncques mon œil arrière d'orgueil, je viens à humilité qui est son contraire et dis àparmoy que toute telle opération que a orgueil de esmouvoir guerre, toute autre telle vertu a humilité de la mettre à nyent par argument du contraire au contraire, qui est le plus patent qui soit. Or, est-il tout clair et magnifeste de soy qu'en orgueil toutes divisions et débas s'expliquent et toutes ennemistiés et ruynes se procurent en celui mesmes fons. Si doncques orgueil est de tel effet en mal et que nagaires il a eu fort bouté ses cornes avant en cestui nostre royaume d'une part et d'autre et dont l'apparant de la guerre a esté sur le point extrême, ce que maintenant doncques il y a de
ces et qu'elle est retardée, reculée et mortifyée, c'eût par humiliation. En qui? en ces deux princes. En quoy et de quoy? en leurs cœurs et de leurs courages, lesquels se sont huûnlyés et ployés pour l'honneur de Dieu, en contraire du dyable, père d'orgueil, comme guerre et orgueil sont de la part de l'ennemy tout ainsi que paix [est] d'affinité divine. Humiliation doncques de courages fiers et enflés nagaires a esté mise en œuvre en ce pavillon et a fallu qu'elle y ait esté mise avant que paix s y soit voulu trouver dessqjis en amiable conjonction ; car il est évident, si paix est ennemye d'orgueil que sous cœur non humilyé, ne avecqlui, jamais ne voiront tenir sorte. Convient doncques que là où paix se devra trouver, que il y ait humiliation certes à deux lez et entre les parties ; car sans humiliation d'un costé et d'autre impossible est de parattaindre à paix.
Or, pourroit-on demander : * En quoy voulez-vous « causer ceste humiliation?» Et je respons : cEn beaucoup « de choses. » Premièrement, en son propre cœur, en sa propre confidence et présumption, en sa haute puissance, en sa grande seigneurie, en la dignité de son estât, et en sa question privée ou commune, et en quelles toutes choses ainsi touchyées pour venir à ces de guerre, il convient faire beaucoup de repinches et de retrenchemens pour venir à un mieux. Car, à tout maintenir en roideur et en rigueur, jamais n'y auroit moyen. Humiliation doncques en toutes ces choses et le ployement que l'on y fait, est cause de tout le bien qui ensieut, et pourroit-on demander après en oblique : c Loist-il à unroy de France, « le roy superexcellent des chrestiens, soy humilyer « envers un duc de Bourgongne , son subget, ne user « d'humiliation , ne de ployemens envers lui en nulles
< questions, attendu que c'est du seigneur au subget, du * plus grant au mendre, du plus digne au moins digne, « là où l'honneur se doit garder et proportionner au dû « des personnes? » Sur ceste question , je respons par grâce et non moins par révérence envers chascun, et dis que en bonne œuvre, ne en volenté de bien faire, ne doit avoir égard en majorité, ne en minorité. Mesmes le plus grant se doit le plus tost tourner et soy avancier sur le mendre, d'en avoir plus tôt l'honneur, comme de Testât de grant homme, c'est de faire grant chose et de veilHer et estudyer tous jours en y pouvoir attaindre. Or, quelle chose peut-on faire au monde plus grande que faire chose de divine condition et de quoy Dieu glorifye le faisant? Est-il nulle vertu en ciel, ne en terre, qui soit plus ou autant glorieuse que humilité? Si un roy de France doncques se humilye envers son mendre pour un tel bien que le bien de paix, et dont lui et autruy et tout son royaume prennent fruit, sa majorité n'est de rien déturpée par ce, ne sa hautesse recrombée induement, ains par œuvre vertueuse et méritoire il suracroist à sa couronne renouvelée splendeur, et de son humilité monstrée il agrandist et amplye sa gloire.
Et puisque à la majorité et minorité sommes, et de quoy gens indiscrets et partiaux cuideroient faire difficiles argumens et de grant poids, peu toutesfois je les répute, et n'y pourroit-on produire difficulté qui à bien peu ne fust vuydée. Donc, ou pour les contenter ou pour les faire parler de ceste majorité ou minorité, il me semble, et sy ose bien dire, que celui qui est en sa minorité, il est un prince bien grant, et celui qui est en la majorité, il est un prince très-grant. On fasse donc convénience du très à bien. Entre eux n'a autre différence, car tous deux ils
conviennent en titre de grant par plus et par moins. Hélas t et quel inconvénient doncques si un très-grant se ployé envers un bien grant, ne quel dur doit-il avoir à un bien grant de se ployer envers le très-grant, son seigneur encore, et là où en sa minorité il est subjet, et l'autre en sa majorité il est souverain monarque? Le bien grant est subjet au plus grant roy du monde, et le plus grant est seigneur sur le plus grant duc du monde. Cbascun grant en son grant fait honneur à son compagnon. Si ils s entrefont doncques révérence et mutuel honneur, quel dangier? Le grant fait honneur au grant, le moins grant par raison qui à ce le constraint, et le plus grant par honneur qui à ce le semont, l'un par devoir, l'autre par franc honneur, et tous deux en humilité et en vertu, et dont chascun par estrif devroit vouloir avoir l'honneur devers lui; car plus est humilité en haute personne, comme plus est claire et glorieuse. Par quoy en ceste gloire d'humilité, le plus grant se doit vouloir le plus amendrir, quant il est tout clair que comme plus on se récline envers humilité, tant plus on se approche de près à la divinité en toute perfection démonstrée en humble nature. Ne doit point doncques estre difficile, ne contre cœur à un roy soy ployer et humilier envers un duc, posé encore qu'il soit son subjet, quant le fruit encore de la vertu et de la bonne œuvre redonde en lui-mesme, et lui touche et compète à salut et pareil comme à l'autre envers qui il se ployé. Et cela font les matières et les difficultés qui sont entre eux, et lesquelles il faut reployer souvent et lesmitiger par douceur ; car par y procéder toudis par orgueil et par roideur, jamais ne paix, ne bien, ne salut n'y auroit en ce monde. Par quoy il est tout clair que humiliation de courages est l'entrée et la portière de
paix et toute propre- et nécessaire à ce pavillon fcoua lequel elle s'est trouvée. . •• •
Quant à satisfaction des personnes qui fait le second, je me suis arresté un peu et ay beaucoup médité dessus pour en avoir le vif vers moy. Sy trouve qu'en ensievaat le premier pan qui est dTxumilifftion et est causée en nécessité, cestui'le second pan qui est fait de satisfaction* est toutaussy nécessaire que l'autre et tout de une nécessité pareille pour y avoir, attrait dessous dnmepais. Donc, et quant j'ay aiguisié mes regards en cestef satisfaction* j'en trouve/beaucoup de maintes manières et qui toutes droit* cy veulent estre touchées, et déclarées. Et 'trouve qu'il y a satisfaction en fbyr satisfaction, en devoir, satisfaction tn amoury satisfaction en révérence, satisfaction en service, satisfaction en biens et en rccongnoissance; et satisfaetim en toute loy et équité de justice. -:.*..
Quant à la première, qui est de foy et de fidélité,' toutefi lois divines et humaines décrètent qu elle se doit acom* plir et que celui qui foi doit, que foi il fasse, et que celai qui Ta faite et promise, que celui la tienne si bien du plus grant au mendre comme du mendre au plus grant, mais diversement. Car la foi de l'hommage de l'homme, "du mendre elle est de service ; et la foi reçue du plus grant, elle est de garde et d'amour; par quoy pour venir, à paix et pour la maintenir en estât, il convient en eestiri endroit satisfaction entre parties. ■'
Quant à la satisfaction en devoir* je trouve devoir *n trois manières, en devoir de nature, en devoir de usage, et en devoir de vertu* Eh devoir de nature,l& vraye satisfaction sy est que le fils doit honnorer et aimer son père et le servir, parens et amis d'un sang, l'un l'autre, et les deacendans, leurs ancesseurs dont ils procèdent, et doivent
avoir une légale connexion en eux par laquelle le mendre se retourne à son plus grant, et le descendant à son principe et tronc. En devoir de usage, le disciple doit satisfaction à son maistre d'escole , le serviteur à son maistre nourrisseur , le serf au noble , le moins digne au plus digne, le débiteur au créditeur, le féodal au seigneur, et desquelles toutes choses l'usage qui en est, il consonne à naturel droit et à la loi escripte, et n'y a un point droit-cy à qui il ne chièse satisfaction faire à tout homme de raison, et dont il ne peut évader sans y mesprendre. En devoir de vertu, il y chiet satisfaction aussy par telle loi que vertu peut avoir et porter. Vertu porte et veut ceste satisfaction que un homme de vertu ayme un autre son semblable et que celui qui est de clair entendement, qu'il prise et honneure celui qui est de claires mœurs. Elle veut que on regarde l'homme en sa valeur et qu'on le poise en sa fortune, et qu'en ensievant ses mérites et les gloires qui le consièvent, que on lui fasse révérence. Elle veut plus faire regarder les hauts faits que les hauts noms, et plus les nobles cœurs que les nobles corps, et plus un mendre en sa pleine voye là où il est tel, que un autre tout grant en son abus. Sy n'y a en nuls de ces quatre endroits yci touchiés où satisfation n'ait eu son lieu pour la faire servir droit-cy entre ces deux princes pour parvenir en paix.
Quant à la satisfaction en amour, nature et raison enseignent quelle elle doit estre. Amour est une vraye vertu réciproque, qui expète ce mesmes à recevoir qu'elle donne; et quant encore son donner ne retour neroit jà devers lui à fruit, sy ne laisse-elle point pour tant cTestre libérale de ce qu'elle porte : c'est de aimer, mais en celui endroit loi de satisfaction faut. Pour observer doncques satisfaction en amour, amour veut pour satisfaire à loi que celui qui est
tenu de aimer, qu'il ayme ce qu'il doit et qu'il le monstre, et quant ce vient à asseoir son amour que on l'assieie en vraye léale personne, en homme de teneur et de vérité, en homme de fruit et de salut et en qui on peut attendre la toute derraine fin de son repos : c'est y ci la satisfaction que amour désire en la loi qu'elle a.
Quant à satisfaction en révérence, elle a sa loi aussi et en appète l'effet. Révérence est de pluseurs manières : il est une révérence verbale qui se fait de paroles et sert à laudations d'aucunes grandes personnes en leurs aucuns grans faits et vaut autant que porter los à autrui. Il y a une autre révérence qui est en cœur et qui vaut autant comme faire grant estime et grande réputation d'un homme en qui on voit cause de mesmes pour en faire grant fait et tellement que sans flatterie et sans signé extérior, en couvert courage et en derrière de l'homme, on en fait une glorieuse réputation, et peut seoir ceste révérence à faire si bien à un grant envers son mendre comme par contraire, selon [que] les glorieuses fortunes et les haulx excellents faits peuvent incomber à toutes personnes grandes et mendres, là où il plaist à Dieu les envoyer, et vous dis bien que là où satisfaction de ceste révérence ne se fait en lieu dû, c'est faute de ygnorance ou approuve d'envie.
Il y a une satisfaction aussi qui veut estre faite en service, et est le service droit-cy, quant au présent point, de deux conditions. Il y a un service qui est légal et ensieut droiture, et est ycelui du mendre au plus grant, de Tobligié envers son tenu, du subjet au souverain, du serviteur au maistre, et du fils au père, etc. H y a un autre service qui se dit de prestance, et pend ycelui en vertu et en amistié d'homme à homme, sans regard ne au plus grant, ne au
mendre, fors seulement à ce que l'homme vaut, et en ceste qualité souvent le plus grant porte service au mendre de lui par anriëtié et par faveur qu'il y prent, huy par offirh\ demain par le faire réalement, pour les biens ou les valeurs que Ton voit en l'homme là où service est employé; et ainsi cestui service meut de vertu et s assiet en vertu par amistié commune, comme deux mains qui sont axftyes Tune à l'autre, et Tune aide à porter le fardeau de l'autre, et s'entre-seceurent ensemble , comme il me semble bien qu'en ces deux princes droit-ey a bien matière de mesmes bien largement, et là où le service, ne en l'une manière, ne en l'autre, ne doit estre de repreuve à nul des lez. -
H y a une autre satisfaction qui se fait en biens* et en quoy la plus part du monde s'arreste, et de quoy on fait le plus de poids, comme nature humaine est fort engluyée de avarice et que à cause d'elle et pour ces deux mots : mien et tien, tous les débats et toiites les questions du inonde se nourrissent, et tend chascun à parattaindre à sa quise fin d'avoir ce qu'il demande et ce qu'il désire, ou par voye de fait ou par voye de droit ou par appointement. Si doncques en ces diverses voyes qui se quièrent pour les temporels biens, satisfaction s'y vouloit entrebouter, les débats et les questions qui s'en font, de légier en seroient dehors, restitutions se feroient, réparations se trouveroient, et raisons et droitures et rapaisemens et contentemens mettroient les débattans en paix. Or, comme je regarde ces deux princes droit-cy estre entrés, ce me semble, en satisfaction l'un envers l'autre en tous les endroits ycidevant touchés jusques à cestui de présent qui est et doit estre [de satisfaction] en biens, voir, il me appert clairement que en cestui endroit aussi, ils y sont entrés au parfait, et ce qui estoit débat par avant et de litige, fust qu'il
pendist en complainte et en murmure de cœur, fust qu'il pendist en doléance de force et de injure» ou comment que fufit ou mal donné ou bien acquis, toutesfois par intégrité de parole et de don et de transport de roy et en obéissant à l'équité des causes démonstrées d'une part et d'autre, qui a dû céder, il a cédé; qui a donné, il a redonné et reconfermé ; et qui a la gloire et la richesse et la puissance de l'honneur du monde entre ses mains (c'est un roy de France), il en a commode1 une portion bien employée à celui du monde après dont plus il peut reprendre, et a satisfait à son propre honneur, sique la satisfaction en biens droii-cy, qui n'y est point petite, y appert assez claire.
Il y a une autre satisfaction encore qui veut avoir lieu en recongnoissance et dont il est assez apparant que l'tfc fet voirement y a esté et que nécessairement quasi s'y sont bien portés et à point; car ils ont recongnu, comme j'espère, qui ils sont et dont ils sont et comment ils sont d'un tronc et d'une parenté et d'un ancien ventre, Iô plus digne de la terre, et d'une mère qui tous deux les a vestus d'un parement. Ont recongnu aussi ce noble très-chrestien royaume qui en leurs deux débats pendoit en balance et en branle de perdition, en exultation de ses ennemis anciens et en desconfort de chrestienté universe. Ont recongnu aussi comment ce leur est charge d'àme et d'honneur, de tenir ainsi en trouble le povre peuple, de mettre lé noble sang de France sur un hazart de mort, et frères et parens de les faire entre-dévorer pour leur argu. Sy leur en est pris pitié, j'espère, et ont recongnu Dieu. Ont cédé deleurs querelles et mitigé leurs courages par recongnois-
1 Commode (dix verbe latin : commodare), prêté.
sance , chascun endroit soy, des maux qui ensievir pouvoient à cause deux , et par ainsi ils ont satisfait l'un à l'autre par recongnoistre chascun ce qu'en tel cas il pouvoit porter de charge.
Ceste-là derraine satisfaction se fait en équité et en justice, et me semble que, selon ce que j'ay touché de toutes les autres en toutes les qualités et conditions que je les ay pu trouver , que en toutes leurs natures je les trouve toutes consommantes et consortissans à équité et droiture, et pendent toutes en loi de nature ou de raison ou de précepte et sur quoy toute équité et justice est fondée. Et me semble si satisfaction a eu vertu entre-eux ' en tous les points d'icy dessus jusques à cestui de présent, qui est de équité, certes [elle] y est plainement observée : aussi sy est justice, et n'y a ne l'une, ne l'autre qui se doive plaindre de satisfaction non à lui faite, si le ramanant s'est bien mis en œuvre. Ainsi doncques, ces deux grans princes ont fait satisfaction l'un à l'autre, ce me semble, en tous endroits de leurs nobles personnes à l'appartenir de chascun, et de quoy paix après s'est ensievie.
A tairt je me passe de ce pan second du pavillon, et un peu et non gaires parleray maintenant des deux autres pour mettre le pavillon en son entier, dont en ces deux premiers pans devises et déclarés gît tout le fort et l'effet de son mystère, et ne requiert point ce qui en reste si ample déclaration quant au présent, et aussi il ne m'en chiet point tant en l'entendement , par quoy j'y. pusse ou dusse mettre labeur fors que moyenne.
Quant au regard de Y obligation en paroles, il est assez convenable qu'elle y a esté grande et ferme, et que
1 Entre-eux, entredtux, dans l'intervalle.
mainte parfonde et ague démonstrance a esté faite d'un costé et d'autre avant les pouvoir vaincre et amollir, ne avant les pouvoir mener jusques à obligation, car en celle destroite difficulté qui estoit d'entrer en obligation, pendoit tout le grant et le dangier de leurs affaires, par quoy aigres poursieutes et diligentes labeurs de preud'hommes et de grande autorité ' y ont beaucoup servy, et a bien convenu que par eux et par leur moyen leurs courages ayent > esté abbatus premier2 et humilyés et maintes satisfactions de visées avant que à obligation condescendre ; car depuis que l'obligation y est concédée, les questions pendent en accord, et vient-on à l'obligation faire en paroles de vérité dont honneur craint à rompre le loyen. Ceste obligation ne m'est sçue*, sinon que je puis ymaginerde la nature du cas qu'en partie pour contenter Dieu et à nature obéyr et pour leur propre honneur et salut et pour user de raison et de chrestien conseil , ils sont obligiés ensemble en léale amour et dilection et en service et en assistance chascun en la qualité qu'il doit, ont juré et promis paix , amour et union, fidélité et vraye adhérence, ensemble porter une querelle et un fardeau et un doux et un dur par une adjonction commune, et se sont, ce croyje, tellement lyés en ce, tellement noués et tressés par sermens et par escrits que comme chrestiens tous deux nobles et hauts princes, tous deux les plus grans de la terre aujourd'huy, comme preud'hommes aussi vertueux et véritables et créables et de bonne volenté ils sont entrés
> L'un de ceux-ci était Philippe de Commines.
1 Premier, en premier lieu, d'abord.
* Chastellain déclare ici qu'au moment où il écrirait (et nous avons vu ailleurs que c'était immédiatement après l'entrevue de Péronne), il ne connaissait pas encore les diverses stipulations du traité conclu dans cette ville.
en confiance de l'un à l'autre et en asseurance et de quoy l'assécution après est ensievye des promesses faites et lesquelles sont accomplyes et monstrées une grant part et tous les jours s'en accomplissent et monstrent encore1 et se monstreront, si Dieu plaist, alors que les occasions et les causes le requerront et escheoir y pourront durant leurs vies. La conjonction de leurs personnes a esté faite en confidence et en asseurance par humiliation en chascun. La satisfaction a esté faite en tous les devoirs. Le roy à promis amour, le duc a promis service , le duc a repris soy recongnoissant à qui il devoit, et s'est fait honneur et a amendé son droit, et le roy a gagné le plus grant homme de la terre aujourdliuy sien et le plus haut cœur de prince et qui plus fait à craindre, et a ramené, qui plus est, et réacquis pour lui une nature qui s'estordoit par son deffect à la vraye voye dé sa nature et de sa naissance et de sa gloire , qui est le plus grant acquest et le plus salutaire pour lui s'il est bien observé que oncques il fit , ne jamais cy-après fera, car n'y a couronne, ne sceptre en son entour, qui autant lui vaille.
Sy en est ensievy encore que en mettant à œUvre promesses faites et en démonstrant l'amour, l'honneur et la sceureté qui y est prise , le roy confidamment s'est mis tout foïble et quasi seul en la main du duc, s'est mis en sa compagnie partant de Péronne et venu jusques en Liège en la querelle du duc, non comme roy, mais son assistant, a fait porter à tout ce qu'il avoit de gens, l'enseigne du duc, la croix Saint-Andrieu*, lui-mesme l'a portée par
1 Allusion à la guerre de Liège où Louis XI accompagna le duc.
2 Charles le Hardi portait la croix de saint André, comme héritier des anciens rois de Bourgogne. Saint André avait été, disait-on, l'apôtre des Burgundes dans les déserts de la Scythie.
ôonseil, cryant « Bourgongne ! » à l'entrée de la ville f, qui est une chose esmerveillable et dure à croire cy-après, mais la plus glorieuse et la plus extrêmement de grant honneur en la maison de Bourgongne, une maison subjette!, quant Dieu Ta menée à telle excellence que jamais sera recôrfée en livre, cohsidéré encore la guerre que ce duc droit-cy eb a sotrstenue et maintenue par quatre fois et tondis à victoire et à triomphe par son propre pouvoir, dont à ceste derraine fois là où pitié dont il avoit usé jusques-yci a esté toute bannye et forclose et en a fait radicale extermination tout ainsi que les Romains de Cartage.
Et pour ce que j'avoye dit que après avoir déclaré la méditation que j'ay eue après coup sur le dehors de ce pavillon, je parieroye un peu aussi et légièrement dttmast qui le soustient et sur quoy il estoit drecié, ensemble et des huit cttrdes qui le tenoient ouvert, et senommoit ce ma£t droit-cy Confidence à terme ou Confiance à l'aventure, certes, quand j'ay bien visé au nom et à la réalité du cas qtiél il est et comment ceste humiliation première a esté faite et puis la satisfaction après et l'obligation tiercement et les promesses accomplyes au derrenier sur confiance seulement qui a esté prise de l'un en l'autre par les moyenneurs à terme, c'est à entendre tant pour l'un que pour l'autre, tant que on y trouveroit vérité et teneur, ceste confiance se parmaintendroit et fioriroit et durerait ferme et estable; mais sy pend-elle nientmoins en aventure aussi sous diverses fcmtations temporelles qui aviennent tous les jours estrangemetot et sous variableté de fortune încongnue aux hommes, et tiercement sous les importances des
1 Ce passage fort important de Chastellain confirme le récit de Thomas Basin, éd. de M. Quieherat, tome n, pp. 202, 203.
temps et des humains divers affaires qui par chascun jour peuvent mouvoir et desmouvoir et faire changer les humains pourpos en contraire de leur cuidier, par quoy en bonne volenté tel fois un homme pour une heure se peut ainsi résolver et conclure, dont par les interventions qui venront en autre heure il se trouvera en un autre contraire mouvement tout oblique à son premier : pourquoy la première assiette se peut dire à l'aventure, [et] par mil intervalles non congnues elle se peut varier et changer. Pensons à la nature et conditions des deux princes. Visons à la qualité et disposition de ce royaume, à l'affection des hommes qui sont çà et là et à la multitude et diversité et difficulté de tant hauts grans et pesans affaires qui peuvent et pourront incomber tous les jours deçà et delà, et lesquels affaires comme aucunes viandes portent leur saulse avecq eux, ces affaires aussi porteront rumeur et ruyne et débat et par quoy les deux, cœurs jà en bonne volonté et en bon résolu pourpos se remettront en nouvelles passions et tourmens par le possible des choses1, ce que point ne venra, si Dieu plaist, etçlors ce qui aura esté conclu etempris de le parmaintenir ferme et estable, d'autant que il y a en l'homme sera trouvé de contraire fin et yssue, peut-estre maugré l'un et l'autre ou tous les deux, par quoy ceste confidence pend bien en aventure et en la grâce de Nostre-Seigneur, que Dieu leur doint!
Comme doncques pour mettre fin en ce que j'ay promis, c'est de parler des huit cordes qui ce pavillon tenoient ouvert et de l'entendement que j'y ay assis dessus par spéculation du mystère, me retourne maintenant au premier
1 Les prévisions deChastellain se confirmèrent. Le 3 décembre 1470, Louis XI déclara solennellement qu'il se considérait comme affranchi de tons les engagements pris à Péronne.
pan arrière et & ses cordes, dont Tune avoit nom : « Crémeur de Dieu, » et l'autre , la seconde : « Congnoissance de soy-mesme. » Quant à celle qui a nom : Crémeur de Dieu, et sur laquelle je m estoye assez arresté, pensant de quoy pou voit yci servir, tantost déterminay que beaucoup, et pour venir et pour faire venir à humiliation deux cœurs, n'en a point au monde de plus propre de celle, entendu encore que humilité est de la nature de perfection et de sapience et que l'entrée et la porte de vraye sapience est Crémeur de Dieu, car de ceste-là de prime face elle enchâsse et déboute dehors de l'homme tous vices et péchés et le fait veillier et entendre à bonne œuvre faire par quoy à Dieu il plaise. Crémeur de Dieu doncques par vertu de sapience fait à l'homme congnoistre son orgueil, lui fait entendre et sappyer l comment par lui il est en divine yre et comment Dieu tout orgueil reboute et reploye par une caduque fin. Par quoy après ceste congnoissance prise et digérée en l'estomac, le fier orgueilleux cœur tout premier se humilye envers Dieu et secondement envers le jugement de la raison qui le blâme de son vice en lui disant que à Dieu et à homme cœur orgueilleux est despect et de refus et de criminelle importance et damage pour tout le monde où il règne. Comme doncques la carence et l'expulsion du- vice est entrée et aggression de la vertu, et que ceste paix droit-cy a esté pratiquée et bastye sur vertu dont humilité est la mère, Crémeur de Dieu doncques a esté celle qui premier a avisé ces princes de leur humiliation, afin de venir à divine paix, leur propre salut; car comme entre orgueil et orgueil nulle vraye paix ne se peut traiter, ne trouver, sans humilité
1 Sappyer (du verbe latin : $aperé)% connaître.
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aussi entre parties ne se peut trouver ces, ne déport de guerre) et dont Orémeur de Dieu en vertu dç sapience fait abominer l'œuvre.
Quant à la seconde corde qui se nomme CongnaissoMô de soy-mcsme, après y avoir un peu pensé dessus, qui est-il au inonde qui ne dist que elle f ust séant à humiliation, entendu' encore que comme la première et principale perfection de sapience est orémeur de Dieu, la seconde plus prochaine après et qui plus réduit l'homme à humble ployy c'est cùngnoissanee de soy-mesme certes; car elle lui fait congnoistre et entendre sa povreté, sa misérable mainte serve condition, passible, mortelle, variable. et mutable, incertaine de son temps, huy en vie, demain riens, subget à fortune et à povre fin, et après, qua^d on aura usé tout son temps et converty en mauvais qs et en appétit (le cœur parvers, sy n'en reste riens à l'homme sinon remors et pointure de conscience qui le ronge-. et mengue et accuse; et sans acquist de riens de boç emprès, qui soit de mérite, il laisse confuse et détippée renommée par tout l'exploit de son voyage, là où doncques ceste salutaire cùngnoissanee telle que droit-cjrse fiert en l'homme et que elle se présente à son front, non merveille certes si en la vertu (ficelle et de son espoindre, l'homme orgueilleux se retire envers humilité, laisse couler débats et rumeurs passiblement, se mate et dompte en son yre, se fraintet rompt par repos en Dieu et en propre courage. Ainsi doncques à ceste humiliation faire entre ces deux, ceste vertu de congnoissance de soy y a grandement servy et valu, et en est la corde proprement baptisyée et trèsséamment de ce nom avecques l'autre prejniôre.
Quant au pan de Satisfaction dont les cordes se nommoient, l'une : Considération juste, et l'autre : Conclusion
nécessaire, que diray-je droit-cy? Un peu et non pas longuement j'ay médité dessus pour en trouver l'atteinte : sy m'est chu ainsi en l'entendement et à légier que en ensievant la nature de Satisfaction où ces deux cqrdçs servent, toutes deux y sont convenables et propres et de grant service, premièrement Juste considération, pour son lez, et Nécessaire conclusion de l'autre rang pour le sien. Sy m'a semblé voirement et le trouve vray que ceste satisfaction de personnes ne se pouvoit drecier jamais, ne estre mise sus, fors par juste considération de maintes choses qui à regarder font et qui principalement touchent à équité et à droiture, en quoi l'homme doit vouloir vivre obéissant à loi de raison, de laquelle nul ne se peut exempter sans forfaire ou envers Dieu ou envers nature, qui font le fondement de toutes lois. Comme dogçques satisfaction promeut de la vertu et du commandement de 1$ loi et de toutes lois., et que vray est que l'effet d'icelle demeure souvent derrière en Vhomme parce qu'en lui n'a point juste et saine considération de ce dont il doit user, il appert doncques que la considération se trouve et se boute en l'homme et le fait penser et muser en ce qui est de droit et de devoir, et de nécessité et d'honneur et de salut, la satisfaction promptement s'y présente, et volenté de faire bon devoir s'y paroffre. Donc» etçommQ la considération de l'équité vient premier et fait l'esmeuste du regard en droit, la conclusion de la nécessité vient après qui de la pointure de la mouvant considération fremme et afferme ce (fui se doit faire et estre mis à effet légalement, et ainsi ces deux cordes qui équalement tiennent et soustiennent cestui pan de Satisfaction en estât, équalement aussi elles dépendent d'ensemble et servent l'une l'autre en cestui endroit et portent grant
fruit et effet là où satisfaction doit avoir lieu. Si doncques il est juste chose à un prince d'avoir regard et considération à ce qui est de son honneur et de son devoir faire comme un prince droiturier, il est doncques de nécessité qu'il conclue et délibère de faire ce que sa considération lui donne à congnoistre ; et par ainsi, là où Juste considération dresse et met sus cestui pan de Satisfaction comme première corde, la Nécessaire conclusion se met d'encoste comme qui ne peuvent Tune sans l'autre.
Et quant au tiers pan qui est d'obligation, et là où vérité cordiale et amistié libérale font les cordes, que diray-je droit-cy un peu en brief ? Est-il qui ygnore que vérité, voire celle qui est de cœur, ne fasse obligier l'homme envers Dieu, envers raison, envers nature et envers ce qui est d'honneur et d'équité et de salut et de publique pitié et de humaine nécessité? Qui est-ce qui fait l'homme regarder son promme, père et mère, leurs enfants, frères et parens l'un l'autre, sinon radical vérité qui règne en l'homme et envers laquelle il obéyt et escoute et s'atourne envers elle par avisé conseil, et lui fait aimer, garder et confermer ce qu'il doit, le porter et maintenir en ferme pourpos, lui adhérer par foy et par promesse et par obligation raisonnable et naturelle et droiturière, et desquelles choses tout l'effet meut d'une racine de vertu et d'honneur et de bonne léale conscience et là où l'amistié qui est libérale en tout bon noble cœur fait l'opération de la vérité démonstrée ; et conviennent ainsi ensemble ces deux en un effet et en une exécution commune qui est de bien et de bien faire. Et par ainsi ces deux cordes droit-cy servent, ce me semble, décentement et bien en cestui tiers pan d'obligation là où vérité et l'amistié font l'œuvre.
Quant au quatrième pan qui est d'exécution et là où
regard à propre honneur fait Tune corde, et l'autre qui se dit Inspection de commun salut fait la seconde, volontiers voir en parleroye-je un petit si je sçavoye et en bons tenues, mais tannance d'escripre en travail peut-estre d'esprit trop atédyé m'y donne un peu de rebout. Tout ainsi que après long chemin fait tout le jour, quant ce vient à approcher la ville là où on tend au vespre, le venir près des portes griève plus que toute la journée, et couste un jet d'arc plus de peine que dix lieues, tout en ce mesme point je me trouve droit~cy sur ceste fin d'oeuvre là où je suis au bout, et me coustent plus dix lignes de labeur que les vingt cayers de la profundité spéculée en perfection de matière. Saillir toutesfois en convient par un bout et en dire quelque peu à bon sens. Sy me semble, et est vray, que tout premier regard à propre honneur pour première corde de cestui pan y est mervilleusement séant, et ne pourroit-on nulle plus propre trouver pour y servir, considérant que ce qui est et qui doit estre d'exécution et d'effet, il est passé et produit comme par Testamine par les trois conditions précédentes, et lesquelles toutes touchent et lyent et estraingnent à honneur de degré en degré, et dont la rompture et le mal soy y porter donnent honte et blâme et grant reproche au délinquant. Comme doncques l'exécution des choses promises pend et repose sur la vérité de l'homme, là où le vray honneur se attend et là où le monde met son fondement dessus et son arrest, clair est que quant l'homme prétend à mener affaires à louable fin et au mesmes de ce qu'il vaut, nécessairement et volentiers il a devant ses yeuxtousjourset en son regard son honneur et sur le contour envers lui, et parce qu'il congnoit que c'est le restraintif très-estroit qui le semont à cheminer droit, il entend à ses promesses faites et à ses
TOÏ. TH. 27
sermens dévolés de les mettre à effet et à l'exécution par la teneur de son promettre, ou autrement sa vérité pôrtéroit reproche, et sa muableté lui tourneroit h Confusion* et seroit son honneur soullié et foulé as pieds, et son nom et famé de laid et confus record partout* et sa vie dé mesmes, par quoy et comme non avoir le regard assis en honneur seroit cause de faire encourir rhoïnmeen si mâvais titres, y avoir doncques le regard et curieusement y entendre, est et sera cause par un contraire de faire son bon et léal devoir de ce que sa vérité porte, et importe privé et particulier regard d'eux à eux. Elle porte aussi et importe inspection en commune publique salut de ce royaume et de leurs terres et seigneuries et auxquels il convient servir et subvenir par vérité et pai'léale foi et par exécution de toutes promesses salutaires et convenables et à Dieu agréables et pour venir à fin et à fruit de paix et de vraye union en repos que Dieu doint à nous de cestni présent temps, et à eux soit donné grâce de tellement faire aussi que Dieu en puist estre content I
Après doncques avoir fait tous ces labeurs * et que tout ce que j'ay dit, médité et glosé, a esté fait à mon pouvoir au plus près que j'ay pu de l'honneur de Dieu, du bien et salut de%ce noble royaume et de la gloire et exaltation des deux nobles et excellentes personnes lé roy et le duo de Bourgongne (que Dieu veuille garder et sauver !), et que en après je regarde mainte bouche indiscrètement parlant, arguant et répliquant sur choses de bon fons et qui vont deffilant cordeaux de soye, cuidans y trouver dedans estouppes de lin, et que par celle manière de faire, ou par envie ou par folye ou peut-estre pour estre assagis, pourroient s'esmervillier et demander pourquoy en ceste feinte vision et en ce couvert mystère je feins tant seule-
ment le roy Loys* roy de France, estre convenu en ce pavillon de paix avecq le duc de Bourgongne* seul à seul/ sans autre et sans tiers* quant il y a encore en ce royaume plus grant de lui, comme monseigneur Charles de France, frère du roy et fils de roy , et le duc de Bretagne don pareil, asquels le dur et le meschief de ceste tribulation apparant nagaires compète et a compété cortuûe à lui, toutesfois n'ay-je fait droit-cy nulle mention d'eux* par quoy il pourroit sembler que je les eusse laissiés derrière par non en faire poids, ne estime, ou que je sembleroyè vouloir dire que tout le fait et le dur et le fort et le grant de ce royaume pendroit en toutes ses difficultés eu ce duo Charles* par quoy le roy, pour la part de son royaume et de son intérest veullant mettre son royaume en paix et lui vivre en union avecques ses subgets et fmrens, ne auroit à autruy à viser, ne à faire, fors à ce duc de. Bon* gongne, et pour ce comme au plus puissant et à eelùi de qui lui pourroit venir plus mil et plus bien, et à lui seul et pour le tout il seroit venu et convenu en paix avecq lui sous ce pavillon et sans nul autre y avoir compris comme s'il n'en fust mémoire ; et pourroit-on dire alors qtie Tin-* ventçur ou le fantasieur de ceste vision auroit esté uii homme partial, un homme grant esleveur de son party et peu discret en autrui compétence. Mais* pour résponse h sifaits intetrogueurs et pour leur couper la voye dé former argtunens contre moy à ceste cause, premièrement je proteste que par nulle mesprisance, ne parvité d'estime je ne laisse derrière nullui, ne monseigneur Charles, ne le duo de Bretagne, ne autres à qui le roy, bien sçay, û eu question et eux à lui, et desquels la difficulté a longuement donné manace à ce royaume si bien de là que de çà ; mais comme je sçay et congnois que monseigneur Charles
est une mesme chose avecq le roy son frère \ et pour une question qui s'y est entretrouvée par accident et venue à tost et à tost réparable, nature pour tant ne les pouvoit distraire l'un de l'autre, ne les souffrir séparer par longue division, ne par hayne. Tout en pareil du duc de Bretagne, tout prochain cousin du royaume, nourreçon de la royale court, et de la part de ses anciens progéniteurs ayans vescu en amour et en service, en complacence et en temporisation avecques les françois rois et princes, et peut-1'on dire aussi que nulles vieilles haynes, ne envies n'ont esté jamais de la part des François as Bretons, ne à leur duc, fors qu'à présent, à cause de monseigneur Charles de France et d'aucun son particulier propre fait. Pour tant moy, considérant ce et que la maison de Bretagne a esté amye et aimée du roy nagaires par cy-devant et que la maison de Bourgongne, jà a très-longtemps, hélas ! qu'elle a esté mal voulue de père en fils, et que par diverses piteuses causes de jadis, guerres et ennemistés se sont continuées longuement entre le royal thrône et elle, et dont à cause de la longue continuation, les haynes qui y ont esté entremellées à deux lez peut-estre, font tant plus à craindre, par tant, quant j'ay vu et considéré maintenant que ce duc Charles de Bourgongne arrière estoit en apparence de resmouvoir nouvelle guerre en ce royaume, non invaseur, mais comme deffendeur, et que le roy, à toute sa fière puissance , s'estoit mis devant son front à une journée près, en bargaing l'un sur l'autre çl'estre vainqueur ou vaincu s, et là où tout ce royaume droit-cy pendoit en branle entre leurs deux mains , quant j'ay vu par divin
1 Quatre années ne s'écoulèrent pas avant l'empoisonnement du duo de Guyenne.
1 Voyez tome Vt p. 435.
envoyer que par les labeurs et diligences de monseigneur le connestable ' et d'autres preud'hommes, l'accord s'y est trouvé*, la conjonction faite de leurs personnes et de quoy paix est ensievye et grant semblant d'amour, j'en ay eu grant joye et du lieu et des personnes dont j'ai vu le péril plus apparant et de plus grant importance à mal, de ceuxlà tant seulement ay-je fait ma fiction et là où je les ay vu estre seulement ceux qui pouvoient ramener tribulation en ce royaume, devant tous autres aussi et à par eux, je les ay feint' convenus en un lieu de paix, dont tout le royaume doit faire joye, car en leur amour et union pend tout son salut. Ainsi doncques là où j'ay trouvé la sanation de peur, j'ay fait la fiction de mon mystère et ay assis le roy et le duc son subget enchayère de paix, qui ennemis ensemble sont pour troubler toute chrestienté, et par ainsi nuls des autres princes de France ne me sont de nulle • parvité, ne de peu de poids, moins encore et sur toits monseigneur Charles l'héritier plus apparant de la couronne, mais parce qu'en eux ne peut avoir occasion, ne matière, ne fondement sur quoy mortalité de guerre se
1 Le connétable avait contribué plus que personne à l'entrevue de Péronne.
a Malgré la protestation de Louis XI en 1470, il ne faut pas croire que le traité de Péronne fut entièrement imposé au roi de France par le duc de Bourgogne irrité de l'agression des Liégeois. La plupart des clauses du traité de Péronne avaient été arrêtées dans des conférences tenues à Ham, sous les auspices du connétable, et le traité fut signé le 14 octobre, le jour môme de l'entrée du roi à Péronne. Son but, en s'y rendant et en accordant au duc de si grands avantages, était vraisemblablement de le séparer sans retour du duc de Bretagne. Le messager qui apporta la nouvelle de la captivité de l'évoque de Liège, n'arriva à Péronne que le 16, et la violence que Charles exerça sur Louis XI, se borna à le forcer à exécuter l'offre qu'il avait faite , en la regrettant presque aussitôt, de s'associer à la campagne contre les Liégeois. Cf. le récit assez inexact de Philippe de Commines et celui d'Olivier de la Marche qui se trouvait aussi avec le duc de Bourgogne à Péronne.