‹ Œuvres de Georges Chastellain (volume 4)Chapitre 41 sur 42 · AU LOUENGE · texte numérisé non relu

AU LOUENGE

LB DUC

Au front du thrône où l'en voit les greigneurs.

Tous les plus hauts en faits et nobles mœurs,

Et que mérite exausse bons sur bons

Jà ne doinst Dieu que par moy leurs hauts noms

Voye eréder à mes povres valeurs.

Il en y a qui sont glorifieurs

Et cler soleil à mes progéniteurs

Et dont je prens toutes mes luisons.

Donnez-vous paix, tous nouveaux langageurs ;

Mettez mesure et règle en vos faveurs

Qui eslevez si haut mes fleurisons ;

Car vous dis bien, se au vray nous devisons,

Moy ne me tiens que l'un des serviteurs.

Au front du thrône où sont tous les meilleurs,

Bois conquérans et régnans empereurs,

Touraez-çà haut vos yeux, tous nobles homs.

LOUENGB.

Au front du thrône à tous nobles seigneurs Souffisse-vous que les dispositeurs Du ciel là haut vous gardent vos fuisons ■ Et qu'envers vous ils tournent les raisons Par quoy il sont vos justes préféreurs. Vous humblier et faire des mineurs Vous le pouvez par honnestes couleurs, Mais riens n'y font vos oppositions.

Lessiez as dieux, vos maistres gouverneurs, Ce qu'est de vous et de vos riches ours.

1 Fuisons, existences?

AU DUC CUARiES. 455

Ils ont sur vous leurs loix et donnisons, Et en ruant sur vous leurs corbisons, De vostre siège ils vous sont prépareurs. Au front du thrône où sont tous les meilleurs, Bois conquérans et régnans empereurs, Tournez-çà haut vos yeux, tous nobles homs.

LE duo.

Au front du thrône où sont mes anchisseurs Et dont je voy mes non bien congnisseurs Tourner sur moy leurs collaudations, J'en offre à Dieu les exaltations ; Car n'y entens et tourne oreille ailleurs. Dieu d'un et d'autre et de nous voyageurs Fait son plaisir : il n'a nuls corrigeurs. Les uns fait noirs, les autres à fleurons.

Si j'ay ou famé ou gloire entre parleurs,

Je n'en suy riens, j'en quitte eux et les leurs;

Nientmoins j'en rens les bénédictions

A Dieu qui voit les cœurs et les bons fons,

Car là ne peut avoir nulles erreurs.

Au front du thrône où sont tous les meilleurs,

Bois conquérans et régnans empereurs,

Tournez-ça haut vos yeux, tous nobles homs.

**es*£a*

Prince menteur, flatteur en ses paroles *, Qui blandist gens et endort en frivoles, Et rien qu'en dol et fraude n'estudie, Ses jours seront de petite durée, Son règne obscur, sa mort tost désirée, Et fera fin confuse et enlaidie.

Prince inconstant, soullié de divers vices,

Mescongnoissant loyaux passés services',

Noté d'oubly, repris d'ingratitude,

Force est qu'il perfle amour et grâce humaine,

Et que fortune à povre fin le maine,

Tout nud d'honneur et de béatitude.

Prince entachié du couvert feu d'envye Sur autruy gloire et exaltée vie

1 Publié d'après le ms. 11029 de la Bibl. de Bourgogne, oollationnô sur les mas. de Douay, de Tours et de Montpellier. Cette pièce, dont les vingt-cinq strophes commencent par le môme mot, est parfois désignée sous le titre des Vingt-cinq Princes,

* n est à peu près inutile d'apprendre au lecteur que ce prince est Louis XI.

1 Prince inconstant, souilliô de divers vice ,

Mescongnoissant loyal passé service.

Ms. de Montpellier.

A quoy vertu et haulx faits le promeuvent, ' Luy-mesme prenne en soy ' ceste advertence : Dieu luy prépare honteuse décadence, Et tous ses faits ténébreux se réprouvent.

Prince lettré, entendant Tescripture, Qui fait contraire à honneur et droiture Dont il doit estre exemplaire et lumière, Bien loist que Dieu du mesme le repaye, Et que autre, après, luy fasse grief et playe, « Affîn qu'il sente autruy playe première.

Prince assorty de perverse mesnie, De non léale abusant progénie * Et dont le nom tel que le fait1 se trouve, Luy quel il est, en fons propre et racine, Sans autre juge il le monstre et desine, Car de ses mœurs sa famille l'apreuve.

Prince aimant mieux argent et grosses sommes Que le franc cœur et l'amour de ses hommes4 Dont nulle rien n'est plus chière à l'attaindre*, S'il pert et peuple et terre et baronnage, Quant luy propre est la cause du dommage Et qu'ainsi veult, de quoy fait-il à plaindre?

1 Sn luy. Ms. de Montpellier.

1 Allusion au bâtard d'Armagnac et à d'autres favoris de Louis XI. Le bâtard d'Armagnac, ministre de ce prince cauteleux que Molinet compare à la sirène, portait lui-môme deux sirènes comme pièces de son écu. Une gerbe de blé en formait le cimier. Il faut ajouter que le bâtard d'Armagnac était si ignorant qu'il savait à peine écrire son nom.

5 Vtffet. Mes. de Montpellier, de Douay et de Tours.

* Chastellain, je l'ai déjà remarqué, avait présent à l'esprit ce beau vers du polîme de Garin le Loherain :

Li cuers d'un homme vaut tout l'or d'un pays.

* En Vattaindre. Ma. de Montpellier.

Prince annuyé de paix et d'union, Usant de teste et propre opinion, De propre sens, comme il songe et propose, Fort est si tel en long règne prospère, Sans faire grief au peuple et vitupère Et à tout ce qui dessoubs lui repose.

Prince adonné à songier en malice, Au vaisseau propre et au mesme calice Où prétend1 autrui en secret faire boire*, Propre en celuy, par décret de fortune, Buvra en fin sa brassée amertume* Et ne sied pas du contraire le croire.

Prince tendant à faulseté couverte4, Pour prendre autruy et le mener à perte Soubs faux engin comme une béate mue, Le vray est dû de sa sifaite attente, C'est de cbéoir lui-mesmes en sa tente, Laquelle il a par dol faite eitissue.

Prince ennemy d'autruy félicité, De propre sang, de propre affinité, De propre paix qui le tient en son aise, Qu'est icelluy, fors hayneux h soy-mesmes Et que les voix de tous hommes et femmes Vont maudissant pour sa vie mauvaise?

1 Qu'il prétend. Ma. de Bruxelles.

* Ou il prétend ses voisins faire boire. Ms. de Montpellier. Où il prétend ses subjects faire boire. Ms. de Douay. 1 Croy qu'en celuy par décret de fortune : Buvra en fin, c'est chose assez commune. Mss. de Montpellier et de Douay.

4 Prince tendant afbssb et a couverte. Ms. de Montpellier. Prince entendant à fosse et à couverte. Ms. de Douay.

Prince qui n'a amour envers nulluy

Et qui n'aconte à amistié d'autruy,

Ne doit penser fors, comme nul1 il n'ame,

Que nul aussi ne s'avance à l'amer ;

Mais seul par soy tout seul se doit clamer*,

Qui de nulluy n'a grâce fors que blasme.

Prince qui croit que grâce universelle Tient le régnant* en gloire et en haute elle4, Saige il prétend d'attraire amour publique Dont il fait autre et prent voye ennemye, Soit tout certain qu'à mai ne fauldra mye Et que son heur ne lui tourne en l'oblique.

Prince qui n'a fidélité certaine ',

Là est aux bons espérance loingtaine

D'avoir grand bien qui par luy leur adviengne ;

Il promet moult et met le vel en face,

Mais quant qu'il dit, tout n'est que vent et glace,

Tout font au mot et n'y a riens qui tiengne '.

Prince qui fait soy craindre de chascun, Force est qu'il craigne un chascun en commun Et qu'en nulluy n'ait foy où il s'asseure; Car comme il fait le pourquoy à tout homme Que chascun fel et félon le renomme, Chascun aussy lui garde telle meure.

1 Comme rien. Mss. de Douay et de Montpellier.

2 Nommer. Mss. de Douay, de Montpellier et de Tours.

* On lit : le renart dans le ms. de Bruxelles. 4 Elle, esle, aile.

* Prince en qui n'a félicité certaine. Mss. de Tours et de Douay . « Mais riens n'en tient; tout n'est que vent et glace ;

Mal luy viendra : pour tout certain s'en tiengne.

Mss. de Montpellier, de Tours et de Douay.

Prince qui tout enfonse1 et escrutine

Et tout1 applique à privée rapine

En quoy cent mille ont en façon de vivre,

Que vault celuy pour royaume ou empire,

Dont nul n'amende, ains chascun en empire,

Fors que tout tourne en son sac marc et livre?

Prince prodigue et large oultre mesure, Aux bons servants fait grand honte et laidure, Car il leur toit ou leur tient la main close. Aux fols il donne sans gré et sans déserte, Laissant les bons en povreté apperte Et sy n'en fait ni estime, ni glose '.

Prince qui hayt remonstrance et doctrine,

Plus est venu d'excellente origine,

Tant plus lui tourne à grant grief et esclandre,

Et n'a dangier si grant dessus la terre

Que quant ne chault à prince en quoy il erre4;

Car ce seroit pis que le sang espandre 8.

Prince qui sourt nouvelletés estroites Et rétrécit* les amples voies droites ,

1 Espouse. Ms. de Bruxelles. On lit ailleurs : en fosse. 3 Cœur. Ms.de Bruxelles.

* A mille bons, les meilleurs, fait laidure, Car il leur toult ou leur tient la main close ; A l'un il donne à fol gré sans desserte, Lors quant les bons laisse en mérite apporte, Et sy n'en fait ne estime, ne glose.

Ms. de Tours.

* Que ne challoir à prince quand il erre. Ms. de Montpellier.

* Car on en vient à pis qu'à sang espandre.

Ms. de Bruxelles.

* Et ne retient Ms. de Bruxelles.

Celles que honneur doit maintenir non freintes. Celuy esmeut cœurs d'hommes à murmure, Les fait tourner à hayne et à froidure Et contre luy former larmes et plaintes.

Prince qui hayt avoir puissant yoisin Et envis voit que parent ou cousin Règne emprès lui en honneur et en gloire, Que fait-il tel fors monstrer de sa vie Qu'il est remply d'orgueil vain et d'envie l Et hayt tous ceux dont digne est la mémoire?

Prince qui mal * ne doubte, ne ne poise *,

Mais mesmes quiert sédition et noise

Et en ce faire* il se baingne et délite,

Sy monstre au doigt que longue paix luy griesve

Que d'autruy bien il se tourmente et criesve

Et de salut désire à estre quitte.

Prince qui point ne craint hommes offendre, C'est le vray signe en quoy l'on peut entendre Que la crémeur de Dieu petit lui monte ; Or advisons quel fin celui doit traire Qui attrait Dieu et homme h son contraire Et au courroux de nul des deux n'aconte.

Prince qui porte et soustient les mauvais Contre les bons, l'honneur de son palais, Et en perverse et honteuse querelle, Celuy conduit un criminel ouvraige,

1 D'orgueil, ire et envie. Mss. de Tour9, de Montpellier et de Douay .

3 Nul. Mss. de Bruxelles, de Tours et de Douay.

:i Ne redoubte, ne poise. Mss. de Douay, de Montpellier et de Tours.

4 'En ces faits. Ms. de Douay.

Qui amatist maint noble et haut couraige Pour ce que l'œuvre en est desnaturelle.

Prince mordant et aigre en sa parole

Et qui sans poix son langaige dévole

Et de légier le contourne à injure,

Celuy en peu ses mœurs donne à congnoistre.

On peut dire que le cœur de son cloistre

N'est pas bien sain, ne de bonne f nature *.

Prince addonné à meschantés soubtives, A subtillier subtilletés ohétives, Qui doit penser à haute chose honnestô Tout en tel soing meschant en quoy il veille, La puce enfin le prendra par l'oreille, Et dont luy propre il mauldira sa teste.

Prince qui veult droit^y mettre sa cure Et retenir toute ceste escripture, Ne peut faillir que réduit ne se voye, Ou il sera homme inhumain, non homme Qui digne n'est que chrestien se nomme, Ne que le ciel luy preste umbre, ne voye*.

1 Ne de noble. Ms. de Montpellier.

* Celuy ses mœurs peut donner à congnoistre

Et perçoit-on que le cœur de son cloistre

N'est pas bien sain, ne de noble matière. Ms. de Douay.

» Chastellain, ayant adressé son poBme h Jean Mes£ninot, en reçut une réponse non moins acerbe dirigée contre Charles le Hardi.

Je reproduirai cette réplique dont chaque strophe a pour refrain le vers qui termine Tune de celles de Chastellain :

Dieu éternel, chef de tout bon ouvrage, Nous a voulu créer à son ymage Pour le servir et aymer à toute heure, Quels que soyons, ne de quelque lignage;

Il ne nous a point fait tel avantage Pour l'oublier, ne pour luy courrir seure ; Ainsi que font ceux en leurs chaudes coles ; Qui blaphèment son nom par les karolles

| Et autres lieux : c'est bien grant paillardie.

! Celluy a bien la vie maleurée

[ Qui de ce cas tient son âme emmurée,

; Et fera fin confuse et enlaidie.

\ C'est desplaisir et bien haultain dommage,

[ Quant un seigneur ou gentil personnage

En loyauté et vertus ne demeure ; Car faisant mal, certes il pert son aage, Et sy se met do franchise en servage, Dont il fauldra que d'honneur vuyde meure. Si bien les faicts des mauvais tu recoles, Qui déçoivent soubs leurs manières moles, Tu congnoistras que telle maladie En cil qui l'a, est à peine curée.

Sur luy cherra l'offense procurée Et fera fin confuse et enlaidie.

Qui de raison ne veut tenir l'usage Et quiert avoir le renom d'estre sage, Gaste son temps et trop en vain labeure. L'homme n'a pas bien vertueux courage, Qui s'esliève seulement par langage Et n'a l'effect dont il veut qu'on l'honneure. Le fol, vivant en telles choses folles Et des vices poursuivant les escolles, S'abuse fort, et faut bien que je die Qu'envis sera sa présence endurée.

Jà no verrez son absence pleurée Et fera fin confuse et enlaidie.

Si les péchés nous ne refusion, Pour lesquels Dieu flst toute effusion De son saint sang qui tel valeur contient, Nous perdrions la sainte infusion De sa grâce, par quoy division Guerreroit ce qui en paix nous maintient. Penses-tu donc l'avoir doux, ne propice, Homme sans foy, sans loy et sans police, De vices plein en très-grant multitude, Vie menant aussi comme inhumaine,

Farcy d'orgueil, remply de gloire vaine, Tout nu d'honneur et de béatitude?

Ne le croy pas, cap si nous musion En tel espoir et nos jours usion, Celuy Seigneur qui le monde soustient Despriseroit trop plus qu'illusion Resverie, songe ou avis ion, Tout nostre sens, lequel s'il n'entretient, Toy qui te sens en dignité d'office, Pape, empereur, roy, duc, ton édifice Trébuchera par tempeste très-rude" Qui te fera perdre vie et domaine :

Celluy est fol qui pompeux se demaine, Tout nu d'honneur et de béatitude.

Lestât des bons est la confusion

Aux vicieux qui par abusion

Prennent l'honneur qui ne leur appartient.

Ils congnoistront en la conclusion

Leur fait petit par clère vision.

Ceux sont heureux que Dieu de sa part tient.

Qui fait les maux soubs couleur de justice,

Innocent feint, tout fourré de malice,

Se verra cheoir en bien grant servitude :

A peine aura bon an, moys, ne sepmaine,

Et sy sera en conduite incertaine

Tout nu d'honneur et de béatitude.

Qui prend le nom sans les faits de noblesse, Abuse autruy et son prppre honneur blesse : Car mentir fait ceux qui bons les luy donnent. Ce cas luy vient de cœur plein de foiblesse, Quant il ne veut conduire gentillesse Comme les lois des vertueux l'ordonnent. Par ce moyen faut bien qu'il se convie A la peine qu'il a jà desservie Pour les deffauts qui coupable le prouvent. C'est que raison donnera la sentence Qu'il est remply de grant vice et offence, Et tous ses faits ténébreux se repreuvent.

Honneur est grant en ceux qui ont largesse Gouvernée, par prudence et sagesse, Et qui aux bons de leurs biens abandonnent, Non pas aux fols, car ce seroit simplesse. i. m, 50

Mesmes honneur vent bien que sans rudesse ' Tous cœurs gentils les offenses pardonnent, Car ceux n'ont pas gentillesse assouvie, Mais la tiennent villement asservie, Qui leurs ires doucement ne desmeuvent.

Celluy qui quiert inhumaine vengeance Est disposé de cheoir en indigence, Bt tous ses faits ténébreux se repreuvent.

Et qui ne tient fermeté en promesse, Aussi vray qu'est l'évangille ou la messe, Puisqu'on virant les mots vérité sonnent, -Si par après luy vient peine ou destresse, Chascun s'en rit et en mène liesse, Et toutes gens en mal de luy sermonnent; Car cil qui ment la foy qu'il a pleuvye Et a tous temps desloyauté suyvie, Dieu et hommes encontre luy s'esmeuvent Sans rien trouver qui luy porte deffence. De son plus haut sera vile descence JBt tous ses faits ténébreux se repreuvent.

Ou tost fauldroit terre, soleil et lune, Bien de grâce, de nature et fortune, Et tout ce qu'est en essence produit, On les tirans qui sans raison aucune Pillent les biens de la chose commune, Dont par après n'en est riens mieux conduit, fieront punis de très-griefve pointure.

L'abus est grant en la loy de nature, Quant le seigneur par mauvaise manière Sur ses subjets prent excessive proye.

Dieu le paiera en pareille monnoye Afin qu'il sente aultrui playe première.

C'est cruauté, des plus piteuses l'une

Qui jamais fust, si par voye importune

Le commun est par le prince destruit,

Duquel il a blé, vin, rente, pécune,

Service, honneur, et sans luy faut qu'il jusne,

Car il n'est pas au labourago duyt.

En le perdant, il pert sa nourreture

Et sy se met en damnable adventure;

Car bien souvent à la fin derrenière

Trompé se voit quant à tromper essaye,

Et justement raison ainsi le paye Ajfin qu'il tente auUruy plage première.

Terne conseil de celée rancune, Propre profit, en province plus d'une, Ont autreffoia porté dommageux fruit; Et de cecy ne sçay raison nesune, Fors que Dieu veut non pas saison ohascune Descouvrir ce qui es crieurs art et bruit. Ainsi advient que mieux qu'en pourtraicture Des cas secrets conduits par voye obscure A-t-on souvent congnoissance pïeniôre, Dont le mauvais, en l'espineuse haye Qu'il a basty, trébuche et là se playe Afin qu'il tente aultruy playe première.

Quant le seigneur est cruel et divers Et sans raison, à tort et à travers Veule esmouvoir avec chascun discorde, A grant peine luy seront controvers Ses serviteurs qui ont aprins les vers De folie qui le mène en sa corde ; Chascun dira que bien il se manie Et qu'il est plein de puissance infinie, Mais autrement le verra à l'espreuve.

Homme sera tout plein de félonnie, Aucunefois noté de tirannie, Car de ses mœurs sa famille l'apreuve.

Que vaut faire de bonté le revers,

Quérir débats, estre fols et pervers

Et pouvoir bien vivre en paix et concorde,

Puisque de brief nous faut gésir envers

Morts et deffaits, orde viande à vers,

Perdus si Dieu n'en a miséricorde?

Qui acointe mauvaise compaignie

Et de meschans tient sa maison garnie,

Force est que Dieu sur luy aucun cas meuve,

Dont il aura dommage et villainie

Par son deffaut : n'est mestier qu'il le nye,

Car de ses mœurs sa famille Tapreuvc.

Donc qui voudra que ses maux soient couverts Tienne les yeux de sa pensée ouverts Tant qu'au vouloir de justice s'acorde.

S'on a failly, comme loyaux convers,

Faut revenir, soit esté ou yvers.

Chascun en soy cette leçon recorde :

Prends qu'aucun ayt estât de baronnie Ou moult plus grant et dye a voix bannie Qu'un sien servant à bien faire l'esmeuve, Sur luy cherra du mal fait l'infamie Et son conseil ne la portera mie, Car de ses mœurs sa famille Vaprewe.

Faisons à Dieu de nos cœurs donnaison Et le servons en dévote oraison, Car il est doux à qui vers luy revient, Combien que trop en plaisirs or aison Nos meschans corps, qui est grant desraison : Au jugement un jour passer convient.

* Si de péchés ta conscience assommes, Tu ne vaudras pas deux pourries pommes, Mais seras mis en un feu sans estaindre. Qui quiert d'enfer le tempes tu eux orage, / Par son deffaut s'il a son âme en gage

Et qu'ainsi veut, de quoy fait-il à plaindre?

Nous fumes faits pour user de raison

En tous endroits et chascune saison

Et congnoistre celuy dont elle vient ;

Car s'autrcment l'entendons ou f aison,

On peut faire de nous comparaison

Aux gras pourceaux à qui point n'en souvient.

Celuy porte de blasme griefves sommes

Et ne faut pas que sage tu le nommes,

Qui fait noises sans riens doubter, ne craindre.

S'aucuns luy font ennuy, honte et oultrage,

Puisqu'il s'est mis en ce doubteux passage

Et qu'ainsi veut, de quoy fait-il à plaindre?

Qui met le feu en sa propre maison

Ou pour boire prent venin et poison

De son bon gré, certes bien fol devient.

Disons le vray ou du tout nous taison :

N'est-ce à bon droit et à juste ach oison

Si Dieu seuffre que mal luy en advient

Et que jamais n'ay t bon repos, ne sommes ?

Vrayment sy est ; mais tous quans que nous sommes,

Aucuneffois le faisons sans nous feindre.

Le sot doncques qui s'est fait tel breuvage,

LE PRINCE. 4t>!)

Quant il boyt tout ou brulle son mesnage Et qu'ainsi veut, de quoy fait-il à plaindre?

Est-ce bien fait de nous adventurer D'aller au lieu où nous faudra plourer Avecques ceux qui en péché décèdent, Et nous vouloir du tout desnaturer Par renoyer, maudire et parjurer Le Créateur, a qui les bons succèdent?

Il n'est liepart, loucerve, ne lyon, S'en jeunesse les prenons et lyon, De qui n'ayons l'amour com je suppose ; Mais le pécheur par cruauité amère Fait guerre à Dieu fils de la Vierge-mère Et à tout ce qui dessoubs luy repose.

On devrait ceux comme morts emmurer Ou comme méfaits bannir et conjurer En qui tels cas de maléfices cèdent, Et les puissans des offences curer Sans y vouloir remède procurer; En foy taisant on voit qu'ils les concèdent. Si bien le vray du faux discernion Et tout autour de nos cueurs cernion, Nous verrions péché villaine chose :

C'est cil par qui nostre âme se despère Et qui nous rend hayneux à Dieu le Père Et à tout ce qui dessoubs luy repose.

Qu'est riens meilleur pour longuement durer

Que s'exposer a prendre et endurer

Les choses qui du vouloir Dieu procèdent,

Sans son saint nom blaphémer, ne jurer,

N'aucunement contre luy murmurer

Des jugemens qui nos raisons excèdent?

Si nos vouloirs vers luy ne humilion,

Et eussons-nous d'or tout un million

Ou plus de sens que n'eut oncques Orose,

Nous offensons et faisons impropère

Au beau soleil estant en son espère

Et à tout ce qui dessoubs luy repose.

Les vertus sont pour les mettre en pratique Et en user en manière autentique, Non pas gaster le temps comme les bestes. . L'homme prudent très-volontiers s'applique

A faire bien, et toujours communique Avecques oeux qu'il sçait bons et honnestes. Jà ne sera reprins de maléfice Pour acquérir grant richesse ou délice, Mais aura bruit d'honneur partout notoire,. Les vicieux ont renommée brune ; Chascun leur veut procurer infortune Et ne sietpas du contraire le croire.

Ceux qui quièrent moyen par voye inique De deffaire l'union pacifique Qui doit régner en toutes sages testes, Leur sens est plus à nommer fantastique Ou abusant de toute théorique Que vertueux , et sy sont déshonnestes.

Ignorance est leur chétivc nourrice Qui les rendra à leur mère injustice, Dont ils auront chascun sa robe noire.. Pour leur disner d'angoisse les desjune, Puis happeront de meschance la prune Et ne sietpas du contraire le croire.

Car qui est chef du beau corps politique,

Le doit traiter en paix seure et unique

Et le garder d'injures et molestes.

C'est commencer desjà vie angélique,

Quant le seigneur n'est gourmant, ne lubrique

Et ne fait pas les dissolues festes ;

Mais on le peut nommer comme novice

Pouvre de sens, personne simple et nice,

Sans pris avoir en nulle bonne histoire

Si son peuple soubs lui d'équité june :

La mort luy est en tel cas oportune

Et ne siet pas du contraire le croire.

Entreprenons les choses impossibles ; Celles fuyons qui nous seroient nuisibles En les faisant, si paix voulons avoir.

Les sages sont tous temps doux et paisibles, Et les voit-on plus que gengleux taisibles. A bien ouvrer appliquent leur sçavoir ; Us ont langue pour bien parler experte ; De meschans mots nulle fois ne font sorte. Le mauvais n'a bonne entrée, ne yssue; A décepvoir met sa peine et entente,

Dont à la Un faut que la fraude sente Laquelle il a par dol faite et (issue.

Nous avons corps meschans et corruptibles,

De faim, froid, chaud et de la mort passibles,

Misérables, aysés à décepvoir.

Nos âmes sont choses non pas visibles,

Immortelles, saines, intelligibles,

Par quoy pouvons grans choses concepvoir

Et aprendre mainte sagesse aperte ;

Mais la raison en est close et couverte

Et ne sera jamais au vray conçue

Du fol qui soy et les autres tourmente :

Sur luy cherra la misère patente,

Laquelle il a par dol faite et tissue.

Pour contempler les haulx faits invisibles, Soit paradis ou les peines horribles Lesquelles faut aux damnés recepvoir, Ne pour sçavoir autant que quatre bibles Ou nous vouloir monstrer forts et terribles, Jà ne ferons pour ce envers Dieu devoir. Sa loy garder est la plus digne offerte Que faire puist la personne diserte.

Cette raison est assez partout sçue.

Le pécheur quiert plaisir et a'en contente, Dont l'ennemy le prent en celle sente Laquelle il a par dol faite et tissue.

On ne peut mieux perdre le nom d'honneur

Que soy trouver desloyal et menteur,

Lasche en armes, cruel à ses amys,

A meschans gens estre large donneur,

Sans congnoistre ceux en qui est valeur,

Mais acquérir en tous temps ennemys :

Tel homme doit avoir mendicité,

Gaster son temps en infélicité

Sans faire riens qu'à Dieu, n'aux hommes plaise.

Il sera plein d'opprobres et diffames ;

C'est cil que tous les vertueux sans blasmes

Vont maudissant pour sa vie mauvaise.

Le peu savant, abondant sermonneur, Du nom de Dieu horrible blaphémeur, ♦

Sans rien tenir de ce qu'il a promis, Qui n'escoute des pouvres la clameur,

Mais les contraint par moleste et rigueur,

Combien qu'il soit pour leur pasteur commis,

Se verra cheoir en grant perplexité

Par son deffaut et imbécilité

Si Tire Dieu de brief il ne rapaise.

Nommé sera du nombre des infâmes

Le maleureux que tous seigneurs et dames

Vont maudissant pour sa vie mauvaise.

U n'affiertpas à un prince ou seigneur Qui de vertus doit paroistre enseigneur, Estre inconstant, ne aux vices submis.

Pour ce qu'il est des autres gouverneur, C'est bien raison qu'il soit sage et meilleur Que ceux à qui tel estât n'est permis. Pour eschiver toute prolixité, Comme devant a esté récité, Je diray vray ou il faut que me taise : Il n'est mestier que pour sage te clames Si celuy es que raisonnables âmes Vont maudissant pour sa vie mauvaise.

C'est grant deffaut de raison, à voir dire, Estre remplis d'orgueil, d'envie et d'ire Et d'autres maux dont tant fumes espris, Nous tourmenter, despiter et maudire, Vu qu'on ne peut à la mort contredire. Ce fut trop mieux de penser des espris : Seigneur, ton corps fauldra comme celuy Du plus pouvre qu'as vu ensevely.

Mais advise quel part tournera lame Si tu fais mal : pour bien t'en informer, On te pourra enfin celuy nommer Qui de nully n'a grâce fors que blasme.

Ne me vueilles, je te pry , escondire :

A Dieu ne fay, n'aux hommes t'interdire,

Considéré ta grant valeur et pris;

Quant à l'esprit qui est du haut empire

Fait pour avoir paradis, ne l'empire

Ou en enfer seras tenu et pris.

Tu n'es tant bel, cointe, ne joly,

Ne de joyaux tellement embelly,

Que dedans brief ne gises soubs la lame :

Là vers seront pour ta pel entamer.

LE PRINCE. ÀV>

Ne laisse pas de toy le nom amer, Qui de nully n'a grâce fors que blasnte.

Le cœur est dur qui ne plaint et souspire De TOir que tout tourne de mal en pire. Tant plus vivons, plus sommes mal apris, Comme gens fols voulans les biens despire Dont Dieu souvent nos voluntés inspire : C est cas de quoy on doyt estre repris. Tu descendras avecques l'ennemy, Prince mauvais, sans chanter la, ne my, Hurlerie sera ta haute gamme.

Si de tes maux ne te veux réclamer, Celuy seras nommé en terre et mer, Qui de nully n'a grâce fors que blasme.

Qu'est-ce de nous, misérables humains,

Qui ne voulons à bien mettre les mains,

Ne conduire par raison nostre sens ?

Plus nous fait Dieu de biens, nous valons mains,

Et l'offensons sans cesser soirs et mains,

En faisant maux à milliers et à cens,

Dont nous aurons peine sempiternelle

Si n'effaçons la coulpe criminelle

Où nous détient l'esprit diabolique.

Qui en péché tient son âme endormie,

Ne doubte point que la an ne lermye

Et que son eur ne luy tourne en l'oblique.

Mourir convient aucun de ces demains Et nous faudra de nos cas inhumains Rendre raison : fol es, si ne le sens. Tous tes deffaux seront congnus à maints, Et les vices secrets où tu remains Apparaistront descouvers non absens A la vile compaignie infernelle, Mesmes aux saints, c'est piteuse nouvelle; Car le mauvais qui tousjours prévarique, Ne rendra pas à Dieu son âme amye.

Craindre doit ce plus que l'espidémye Et que son eur ne luy tourne en l'oblique.

Que vaut sçavoir tous les haulx faits romains,

Que vaut avoir greniers et coffres pleins

Si ta enfin o les diables descends?

Que valent yeux dont viennent pleurs et plaings?

m LE PRINCE.

Que vaut laisser les beaux chemins et plains;. Que valent ceux par où aller t'assena Qui te mènent à la mort éternelle?

Que vaut perdre l'amour Dieu paternelle? A vil pécheur, soit de Grèce ou d'Affrique, Que vaut l'esbat de quoy Tarne frémie?

Garde chascun d'avoir telle infamie Et que son eur ne luy tourne en l'oblique.

Tous ceux qui font les guerres et débas

Par malice, tromperie et cabas,

Voguent sur mer en mescbantes nacelles;

Car peu de vent mettra leur voile bas

Et leur fauldra de leurs vilains esbas

Rendre compte par menues parcelles.

Le seur aller est par la voye plaine ;

Sobriété tient la personne saine ;

De faire excès, force est que mal en viengne.

Qui de traison use, Dieu le defface,

Car cil qui faint amour sans qu'il la face,

Mal luy viendra, pour tout certain s'en tiengne.

Si de ton croc ou de ta lutte t'abats

Et ta propre félicité combats,

Ame ne plaint Tennuy où tu chancelles

Quant ton honneur, pris et valeur rabats.

Saches pour vray d'autant que valent bâts

Moins que coursiers couverts de belles selles,

Vaut celuy moins pour avoir bonne effraine

Qui à tromper ses puissances ramaino.

Cecy te dy affin qu'il t'en souviengne,

Jà ne verras qu'on vertus se parface

Et à la fin, si son bon los s'efface,

Mal luy viendra, pour tout certain s'en tiengne.

Or, supposons que jamais ne tombas

En ce deffaut dont à parler m'embas,

Et qu'en douceur sembla sses les pucelles,

Si tes subgects le font et ne les bas,

Chascun dira que de tels jeux t'esbas

Puisqu'avec toy les tiens et leurs cas cèles.

Les rivières de Loire, ne de Saine,

Ne le Tibre de la cité romaine,

Quelque grandeur que chascune con tiengne,

Ne laveroient une telle falace,

Et qui plaisir y prent en peu d'espace,

Mal luy viendra, pour tout certain s'en tiengne.

Ce n'est pas sens au monde se fier, Ne de ses biens trop se glorifier ; Car en brief temps sa félicité verse.

Fortune et mort frappent sans denier; Nulle des deux ne peux pacifier Fors en menant vie non pas perverse.

Or me nomme des plus haulx hommes l'un, Chef de prélats, de noblesse ou commun, Qui sagement en son cas ne labeure, Prenons qu'il soit grant empereur de Romme, S'il est cruel et fait oultrage somme, Chascun aussi luy garde telle meure.

On se peut bien de celuy défiler, De qui Ton oyt partout certiffier Que la vie est dommageuse et diverse, Puis quant on voyt les faicts vériffîer Le bruit commun, c'est pour clarifier Que plusieurs l'ont comme partie adverse. Quelconque il soit, blanc, vermeil, jaune ou brun, Réputé est en tous lieux importun, Et par ce point on désire qu'il meure Ou qu'il porte de desplaisir grant somme; ' Car tout ainsi que les autres consomme, Chascun aussi luy garde telle meure.

Si tu veux donc en biens fructifier Et ta valeur tousjours fortifier, En sens, honneur, paix et vertu converse, Ainsi pourras si bien édifier Que te feras partout magnifier, Comme celuy qui raison ne traverse, Mais voluntiers (soit remply ou tout jun) Ses faits poursuit sans en trespasser un ; Par ce moyen-est joyeux à toute heure.

L'homme mauvais n'a bon repos, ne somme, Et qui dessert que pour traistre on le nomme, Chascun aussi luy garde telle meure.

Tout prince bien cette raison entende Que ses biens sont afin qu'il les despende, Comme le chief qui les membres soustient; Car s'il est tel qu'en avarice tende

Tant qu'à chascun en équité ne rende Tout par raison ce que leur appartient, Cest à montrer par très-évident signe Qu'en ses espris vice habonde et domine, Pouvre de sens, de tout honneur délivre. On ne pourroit de luy nul bien escripre, Quant les trésors de son peuple à luy tire, Fors que tout tourne en son sac marc et livre.

Or conviendra un jour quoyqu'il attende Que de son haut en misère descende, Subgect a mort qui en ses las le tient, Sans point trouver qui de ce le deffende. Se garde donc qu'en ce cas Dieu n'offende ; Car qui le bien d'autruy prent ou retient, Commet des maux la mauvaise racine, Convoitise qui tout destruit et mine, Et par ce point son âme en enfer livre. Trop mieux luy f ust autre chemin, eslire. D'un tel seigneur ne vous sçay plus que dire, Fors que tout tourne en son sac marc et livre.

Il ne faut pas dire qu'honneur despende

A un prince, ne que l'avoir prétende

Par cruauté dont jamais bien ne vient.

Un pouvre homme dessert bien qu'on le pende,

Quant l'autruy prent, ou faut que ses biens vende

Pour repparer tels cas, et s'il advient

Qu'il n'ait de quoy, justice détermine

Qu'en la prison on le garde et consigne

Pour aucun temps. Cest exemple veux suivre,

A celle fin que le prince se mire ;

Car je ne voy que riens tant il désire,

Fors que tout tourne en son sac marc et livre.

Trop et peu sont en tous cas à reprendre ; Le moyen est ce que nous devons prendre, Car au milieu tousjours la vertu gist.

Estre ne peux prodigue sans mesprendre; Pire est l'eschars dont te convient aprendre Largesse qui ces deux vices bannist.

D'avarice vient rapine et usure, Violence, tricherie et injure.

Le trop eschars pour luy despenser n'ose, Riens ne plaint, fors de ses trésors la perte.

La folle est devant tous descouverte Et sy n'en fait ne estime, ne glose.

Il est privé de haulx faits entreprendre, Ne son sçavoir ne les pourroit comprendre ; Car le penser en son avoir luy nuyt.

Bien sçait d'autruy le blasme tost reprendre ; Le sien propre laisse croistre et espandre Et ayme ce qui son honneur occit.

En tous ses jours porte peine et endure Sans point trouver nulle chose aspre ou dure Pour le mestier à quoy il se dispose : Cest qu'il aye richesse recouverte ; Tout le sourplus luy est chose déserte Et sy n'en fait ne estime, ne glose.

Tels en sont prins qui ne s'en peuvent deffendre,

Mais qui voudra ceste raison entendre

Que tout homme tantost par mort périst

S'il n'a le cœur moins qu'une pierre tendre,

De ce vice ne se laisra reprendre ;

Car il verra que riens fors mal n'en yst.

En acquérant souvent on se parjure ;

Par trop garder l'âme est en adventure;

L'eschars maudit à nul bien ne s'expose ;

U clôt la main qui devroit estre ouverte

A ceux qui ont grant pouvreté soufferte,

Et sy n'en fait ne estime, ne glose.

Honneur a fait dresser sa belle table

Et veut donner un disner très-notable :

Rendez-vous-y, chevaliers sans reprouche;

Tous escuiers de lignée honnorable

Qui désirez faire chose louable

Et vérité garder en cœur et bouche,

Venez aussi : l'eure je vous assigne

Dhuy en huit jours la feste Valentine,

Mais nul de vous tant qu'il double mesprendre

Ne Tiengne là pour réfection querre,

S'il n'est loyal et vaillant à la guerre,

Car ce seroit pis que le sang espandre.

Soit qui ce veut, duc, conte ou connestable, S'il est trouvé lasche non véritable, Raison ne veut qu'à ce convin aprouche, Et qui se sent meschant et détestable

Trop mieux devroit choisir eetre à l'estante Que soy trouver es lieux où honneur couche. En celuy cas un souillart de cuisine Qui loyaument [toudis] se détermine, Peut mieux venir sa viatique prendre Au lieu d'honneur que le roy d'Angleterre S'il en son cœur traison pense ou asserre ; Car ce seroit pis que le sang espandre.

Pour ce qu'il n'est vaillant, ferme et estable, Saige, secret, vertueux, amiable, Garde-soy bien qu'à ce disner ne touche ; Car ce qui est aux bons très-délectable Nuyst aux mauvais et le trouvent grevable, Tant que souvent en gisent sur la couche, Et dont, après, désespoir leur bacine La rage ou mort en lieu de médicine, Voyans les cas dont ils sont à reprendre. Ne cuyde donc aucun honneur acquerre Qui ne se sent aussi net que le verro, * Car ce seroit pis que le sang espandre.

O vous qui yeux avez, sens et oreilles, Voyez, oyez, entendez les merveilles, Considérez le temps qui présent court.

Les loups sont mis gouverneurs des oueilles. Fut-il jamais nenny choses pareilles?

Plus ne voit-on que traYsons en court.

Je croy que Dieu paiera de brief ses debtes Et que Taise quations sur molles coectes Se tournera en pouvretés contraintes, Puisque le chief qui dust garder droiture, Fait aux pouvres souffrir angoisse dure Et contre luy former larnxes et plaintes.

Les bestes sont aux corbins et corneilles, Mortes de faim, dont peines nompareilles Ont pouvres gens. Qui ne l'entend est sourd. Las ! ils n'ont plus en pipes, ne bouteilles Cidre, ne vin pour boire soubs leurs treilles, Et brief je voy que tout meschief leur sourd. Les bons, sages et anciens po'étes N'enseignent pas à faire tels molestes Comme à présent se font, ne telles saintes. C'est un abus qui trop longuement dure :

Qui cause en est, fait envers Dieu injure Et contre luy former larmes et plaintes.

Seigneur puissant, saison n'est que sommeilles Car tes subgets prient que tu t'esveilles, Ou autrement leur temps de vivre est court. Que feront-ils si tu ne les conseilles? Or n'ont-ils plus bleds, avoines, ne seigles; De toutes parts misère leur accourt.

A grant peine demeurent les houettes, Abillement de charrues et brouettes, Qu'ils ne perdent et autres choses maintes, Par le pillart qui tels maux leur procure, Auquel il faut de tout faire ouverture Et contre luy former larmes et plaintes.

Benoits sont ceux qui auront patience

Es temps divers ; car ce n'est pas science

Soy tourmenter de l'esprit, ce me semble.

Si les corps ont cause d'impatience,

Il faut tenir vers Dieu la conscience

Qui peut sauver biens, corps et âme ensemble.

Pren qu'un seigneur, pire que Sarasin,

Te griefve fort, peuple, soir et matin :

Endure-le, car c'est chose notoire

Que desraison le conduit et maistrie

Par folles gens qu'il croit comme l'on crye,

Et hayt tout ceux dont digne est la mémoire.

Trop mieux luy fust user de sapience Que soy tenir en telle insipience, Faisant les cas de quoy tyran ressemble ; Mais la haute divine prescience Congnoist son fait et voit son inscience Et les peschés qu'en sa pouvre âme assemble, Dont il aura enfer pour son butin.

Or soit son corps tout couvert de satin Ou de veloux en couleur rouge ou noire, Que luy vaudra en fin sa tromperie Puis qu'il n'ensuit l'honneur de seigneurie Et hait tous ceux dont digne est la mémoire?

O Dieu, voyez du commun l'indigence; Pourvoyez-y à toute diligence.

Las I par faim, froit, paour et misère tremble : S'il a péché ou commis négligence

Encontre tous, il demande indulgence.

N'est-ce pitié des biens que Ton luy exnble? Il n'a plus bled pour porter au molin. On luy oste draps de laine et de lin ; L'eaue sans plus luy demeure pour boire. Qui tels maux fait, punissez, je vous prie, Car il n'ayme fors guerre et roberie Et hayt tous ceux dont digne est la mémoire.

Si le seigneur se trouve magnanime

Et n'est souillé d'injustice, ne crime1,

Bien sont heureux tous ceux qui soubs luy vivent ;

Car il les tient en honneste régime;

Chascun le craint et de luy bien estime ;

Contre son vueil nulle saison n'estrivent.

C'est une paix, une union courtoise ;

C'est un repos qui les maintient en aise;

C'est le pays où l'amour Dieu habite ;

Mais cil qui fait au peuple chose grefve,

Dessert que Dieu luy donne vie brefve

Et de salut désire à estre quitte.

Certes le grant qui les petits opprime, Son âme perd et son honneur périme, Et mentent ceux qui de luy bien escrivent; Cecy luy vient de cœur pusillanime.

Sénecque aussi le nous die et exprime, Lequel tous bons approuvent et ensuivent. Qui en tels faits se déduit et dégoise, Force sera qu'à trèsmale fin voise ; Car Dieu rendra à chascun son mérite : Il ayme mieux guerre que paix ou triesve. Pour ce voit-on que tous maux sourt et liève Et de salut désire à estre quitte.

On n'en pourroit bien dire en prose ou rime, Car les vouloirs des pouvres gens anime A le hayr, et tant qu'ils peuvent l'eschivent. Us sont le fer, et luy la dure lime Qui chascun jour les use, brise et lime. Trop leur tarde qu'à la mort brief n'arrivent Et désirent de la terre une toise Pour luy quitter le surplus. Or se taise

On lit dans le ms. de Montpellier :

Et n'est souillé d'orgueil qui l'envenime.

Qui veut parler si vérité n'est dite A celle fin que mon propos achiève :

N'est fort le cheut quant il ne se reliève Et de salut désire a estre quitte.

En redoublant les divins jugemens

Et observant les saints commandexneos

Que. Dieu a mis en nostre loy de grâce,

Estudions les bons enseignemens 3

Et appliquons à bien nos sentemens,

Tant que chascun en vertus se parface.

L'homme est bien fol, dont la fin n'est que cendre,

Ordure et vers, s'il se laisse descendre

O les diables pour avoir peine et boute,

Par ne vouloir Dieu, ne le peuple attraire

En amitié, mais s'en veut tout distraire

Et au courroux de nul des deux n'atonte.

C'est abuser de nos entendemens Quant trop quérons jeux et esbatemens Soit en plaisirs d'armes, amours ou chasse Ou quels qu'autres mescbans gouvernemeus, Dont la fin est pleurs et gémissemens Et que force est que justice s'en fasse; Mais cil qui veut à Dieu par bonté tendre, S'il a failly, se reprent de cœur tendre, Et ses péchés au prestre tous raconte, Du monde sçait sa voulenté retraire, Le diable hayt sans jamais luy complaire Et au courroux de nul des deux n'aconte.

Fuyr devons les charnels mouvemens, Les blasphèmes et tous faux jugemens; Car de grans maux Dieu les jureurs menace. Bien a des cas où sont requis sermens Pour justice garder, point je ne mens, Mais il convient que vertu nous mène à ce, Savoir pour quoy, quant, comment, et attendre Qu'on soit contraint par juge sans emprendre Riens décevoir pour plaire à duc, ne conte. En ensuivant de bonté l'exemplaire.

Le bon ne craint à telles gens desplaire Et au courroux de nul des deux n'aconte.

Où sont les bons qui autrefois vesquirent Et qui vertus en leurs beaulx jours acquirent? tom. tu. 31

O Bien, fay tant qu'aucun d'iceax ressourde Pour voir comment les honneurs qu'ils conquirent, Quel s n'eurent pas dès le jour qu'ils nasquirent, Sont à présent venus en gent beslourde. Bien leur seroit à porter pesant fais Quant ils verroient les deshonnestes faits Commis par ceux que seigneurs on appelle, Qui ne tiennent vérité en langage, Ne fermeté en fait : c'est cas gaufrage Pour ce que V œuvre en est desnaturelle.

Les preudes gens, en leur temps ne s'enquirent

Fors de bonté et sagesse qu'ils quirent,

Dont les meschans d'aujourduy tiennent bourde.

Heureusement en aise sochevirent

Et à la un pleins de grans ans se virent :

Qui ne l'entend, de simplesse se bourde.

Doncques princes qui vous nommez parfaits

Et ne voulez ensemble vivre en paix

Par union et amour fraternelle,

Mais l'autruy bien voulez et l'héritage,

C'est très-grant mal s'enrichir de pillage

Pour ce que l'œuvre en est desnaturelle.

A tous seigneurs je supply que se mirent Aux vertueux qui à bonté se mirent Et non h ceux qui font la lime sourde, Leurs grans deffauts et malices remirent Et facent tant que plus contre eux no m'irent, Dont il faille que do mon lit no sourde Pour e3cripre de leurs vices jamais.

Ce me seroit un dolent ontremais ; Mieux me plairoit raconter clioso belle Que d'un seigneur ou homme de parage Qui n'a valeur en plus ou moins qu'un page, Pour ce que V œuvre en est desnaturclle.

Comme l'on voit qu'on lumière et chaleur Le beau soleil par excellent valeur Tout autre corps célestiel préfère, Le prince aussi doit soy trouver meilleur Que ses subjects, garder eux et le leur; Car son estât des autres ne diffère Fors à la fin que son peuple console, Non pas vivre comme une beste folle,

Gastant le temps en paresse et laidure, Qui par vices laisse son nom descroistre, Et ne luy chault s'on le voit tel paroistre, N'est pas bien sain, ni de noble nature.

Le prince donc doit estre travailleur,

Et tout son temps plus que dormant veilleur,

Recongnoissant ce que Dieu luy confère,

Contre péché vertueux batailleur,

Des meschans gens hayneux et ravalleur

Et que jamais blasphème ne profère.

Ainsi sera l'exemple prothocole

Où son peuple comme à la bonne escole

Apprendra sens et raison sans murmure;

Mais s'il est fol et veut Dieu descongnoistre,

Le lieu où dust sa paix et honnour croistre,

N'est pas bien sain, ne de noble nature.

0 quel partie, ô combien grant douleur, 0 peu plainte et hautaine foleur D'un grant seigneur qui mensonges infère ! Trop mieux seroit oyr un basteleur, Aucun bon fol ou joyeux frivolleur, Pour ce que tout ce qu'un prince reflèro, Doit estre vray sans fainte parabole, Sique bon bruit et renom partout vole De sa valeur, et s'il n'a de ce cure, C'est dommage do quoy Dieu le fit naistre, Puisqu'on congnoist clèrement que son estre N'est pas bien sain, ne de noble nature.

Un des grands cas qui l'ire Dieu provoque Cest du seigneur qui des pouvres se moque Et à nul bien ne s'emploie, ne vaque, Mais, sans cesser, les biens du peuple croque Et meschans gens en dignité colloque Qui fussent mieux en gallée ou caraque Selon raison ; et pour ce tant que vives, Ne verras-tu en quelque lieu qu'arrives Tels gens régner et estre mis en feste Que le seigneur ses hommes no traveille Pour leur donner follement : c'est merveille Et dont luy propre il maudira sa teste.

Car il convient que mort brief le défroque Et de son dard cruellement l'estoque.

m LE PRINCE.

Lors n'aura-il la valeur d'une plaque,

Et il ne faut qu'en doubte le révoque.

Pour ee est-il fol si V amour Dieu n'invoque

Et sa fureur bénignement ne plaque.

Las 1 que feront les personnes furtives

Qui tels maux font? Je veux que ta eseripves

Qu'ils attendent une horrible tempeste .

Telle qu'onoques ne virent la pareille.

Ce prince est cil qui labeur appareille ,

Et dont luy propre il maudira sa te$te.

Pensez-vous point que Lucifer évoque Par devant luy leur cause et les convoque Pour leur donner souffre et feu pleine caoque. Et qu'en enfer en fin ne les abroque Sans leur laisser robbe, bonnet, ne toque? Et sy fera par monseigneur saint Jacque : Pourquoy te pry que leur exemple eschives Et qu'en tels faits ne les hantes, ne suyves ; Car tu seroys aussi sot qu'une beste.

Le maistre et chief qui les guide et conseille, Leur procure pouvreté nonpareille Et dont luy propre il maudira sa teste.

Pour faire fin, il nous faut réformer Et nos vouloirs tous à Dieu conformer Si nous voulons à sa gloire venir.

Assez saurions sans plus en informer Qu'il n'entendit oncques tels nous former Pour ne vouloir l'avoir en souvenir.

Nos âmes sont faites à sa figure, Non pas ainsi qu'on fait une paincture, Mais de l'effet qui les guide et convoyé. Qui ne le sert, je suis esbahy comme Le firmament no l'occist et assomme, Ne que le ciel lui preste umbre, ne voye.

Rien ne nous dust estre au cœur si amer Comme faillir à chèrement amer Celuy haut bien où devons parvenir; Car nous laisser par péchés diffamer, C'est ce que fait nos âmes defformer Du Créateur et ordes devenir.

Pourvoyons donc tant comme le temps dure. Pour évader celle peine aspre et dure,

De quoy parler si bien k droit sçavoie. L'ouyr seroit une dolente somme; Qui ce ne craint, ne dessert1 nul bon comme! Ne que le ciel luy preste timbre, ne voye.

Combien doit-on un grant prince blasmer, Quant il se fait partout cruel nommer Et sans vouloir à bonté revenir, Qui possède de biens toute une mer, Dont son peuple est souvent presqu'à pasmer Par pouvreté, et le dust maintenir En seule paix, sans luy faire blessure. C'est grant pitié par ma foy, je vous jure, Qu'un tel seigneur, soit d'Escoce ou Savoye, Ayt autant d'or qu'est grant le Puy de Domme. Il ne vaut pas qu'on le prise une pomme, Ne que le ciel luy preste utnàre, ne voye.

O George, des autres le maistre En la rhétorique science, Je vous supply cruel ne me estre, Et vueillez prendre en patience Ce qu'ay fait ainsi, corn si en ce Eusse bien sain entendement, Ce que non par ma conscience; Mais donnez-y amendement.

Les œuvres donnent à congnoistre Des ouvriers l'intelligence.

Dieu ne m'a pas fait celuy naistre Qui soit pourvu de sapience.

Touteflfois j'ay fait diligence Et par vostre commandement :

De cy monstrer mon inscience, Mais donnez-y amendement.

Mon cœur a l'œil à la fenestre, De son retraict quérant licence D'aller veoir le très-plaisant estre Où le vostre fait résidence, Pour vous faire honneur et légence, Et vous trammets présentement L'œuvTe de petite sentence, Mais donnez-y amendement.

1 Ne dessert, ne mérite.

Prince parfait en éloquence, Ne regardez aucunement En ce de mes sens l'indigence, Mais donnez-y amendement.

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