‹ Œuvres de Georges ChastellainChapitre 54 sur 88 · CHAPITRE LX · texte numérisé non relu

CHAPITRE LX

Comment le dauphin envoya quérir la dauphine.

Or estoit le dauphin à Bruges et là passoit son temps avec la fortune povre et desprivé de tous biens et n'avoit denier vaillant au monde, dont il se pust aidier, sinon en danger d'autrui. A voit laissé en Valentinois son espouse, la fille au duc de Savoie, non encore conjointe à luy par lit, laquelle maintenant, quant se vit privé de son Dauphine, savoit bien aussi qu'elle seroit privée de sa vie et de son entretenir. Sy lui en fit mal et désiroit bien à y pourveoir, et communiquant avec son'bel oncle de ceste matière conôlurent entre eux deux de l'envoyer querre. Car jà estoit devenue de eage assez pour copulation de lit, et luy aussi venu trop avant sans génération. Sy ordonna le dauphin à un sien escuier nommé de soy traire

vers Valentinois et d'aller quérir ladite dame, et lui donnant la forme et règle de son faire sans y mettre trèspas, le fit partir prestement, qui sagement et bien s'y savoit conduire, mais à l'autre costé, le duc qui tousjours visoit h bien faire et à vaincre le cœur du roy en humilité, prestement aussi et d'une traite fit monter à cheval Toison-d'Or pour retourner arrière devers le roy, lui dire et signifier les causes pour lesquelles son fils envoioit quérir sa femme emprès luy, et lui prier qu'en ce il ne voulsist prendre, ne avoir aucune ymagination de mal, car ne le faisoit que pour bien, premièrement pour l'honneur de Dieu, afin vivre hors de p^ché et en estât de mariage ; secondement en espoir et pour cause d'avoir génération ; tiercementpour avoir compagnie et consolation en sa longue adversité ;

quartement pour cause que la dame estoit jà venue tout avant en eage propre pour porter fruit, dont c'estoit dammage de leur séparation de si loings ; quintement pour ce que par delà où il Tavoit laissée et pourvue de son estât, elle estoit caussée et frustrée de ce dont elle devoit vivre, .car n'avoit pour achatter un opuf sinon en mercy. Lesquelles choses considérées et qui estoient véritables et raisonnables, prioit le duc au nom du dauphin qu'il plust au roy estre content que ladite dame venist devers luy et qu'en son passer parmy son royaume, il ne voulsist mettre, ne souffrir mettre empeschement. Sy prist la charge de cecy Toison-d'Or comme j'ay dit et s'en acquitta bien, et le roy aussi, à cause que raison ne lui souffroit point à y mettre refus, en agréa le faire assez légèrement et peu en fit estime, ne en bien, ne en mal, jà-soit-ce que l'on disoit alors que si ladite dame sa belle-fille se f ust venue rendre à luy et le venir voir, il Teuat reçue honorablement et lui eust fait des biens, mais je croy que ce n'eussent osé faire ses guideurs, car n'en avoient point de charge, mais peut-estre deffense tout en contraire.

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