‹ uvres de GilbertChapitre 42 sur 43 · AUTEUR UNIVERSEL · texte numérisé non relu

AUTEUR UNIVERSEL

Mais cette célébrité que l'homme de lettres acquiert par la multitude et la variété de ses productions, la con-

serve-t-iî dans la postérité? Non, sans doute, et l'on connaît les disgrâces tragiques de nos beaux exprits si vantés. Leur réputation survit à peine à leur savante personne; et pour ne parler que de Fontenelle et de La Motte, malgré tout leur mérite, combien sont- ils déchus de leur haute renommée! D'ailleurs, monsieur, quels ont été les fruits de cette manie générale d'écrire sans fin, de se transformer en auteur à cent têtes? La corruption du goût, le mépris des règles, la décadence des lettres, l'avilissement des écrivains même : cette assertion ne serait pas difficile à prouver, et je me propose de la discuter avec vous dans notre premier entretien littéraire.

Au milieu de cette contagion qui s'est répandue sur le Parnasse, que fera donc un homme à qui la nature a refusé cette prodigieuse facilité d'écrire dont elle a doué tous les grands génies de notre âge, et qui, par un goût gothique et bizarre, méprise assez leur fécondité pour ne la point envier, à moins que, semblable à la vôtre, elle ne nuise pas à la beauté de leurs ouvrages? Ce qu'il fera? S'il est possédé de la fureur de rimer, qu'il ne puisse absolument se vaincre, il doit choisir parmi les genres de poésie le plus analogue à son caractère, le plus facile, le genre lyrique, par exemple, et s'y livrer tout entier. Lorsqu'avec de longs efforts il aura composé quatre odes passables, je lui conseille de les envoyer successivement à l'Académie : elle daignera peut-être en lire huit vers, K'a-t-elle pas lu une stance entière du Jugement

dernier? Flatté d'apprendre un si beau succès, vite, qu'il coure chez l'imprimeur ; que ses œuvres soient mises au jour. Si les gens de goût, en les parcourant, disent : « Ce jeune homme ne manque pas de talent... « non... Mais pourquoi faire toujours des bagatelles... « comme des odes? que n'entreprend-il un grand ou- « vrage? » je soutiens, monsieur, que, fût-il Rousseau, ce laborieux poëte doit être satisfait : car enfin, si Rousseau a, de son aveu même, séché souvent six mois sur les strophes d'un cantique, notre stérile rimeur s'est épuisé certainement durant deux mortelles années sur ses quatre odes. Eh ! bon Dieu ! je connais tel auteur qui, en moins de temps, aurait fait une encyclopédie. Cet effort n'est-il pas bien plus glorieux ?

Vous devinez aisément, monsieur, qui je veux peindre dans ce rimeur obscur. Oui, c'est votre ami même, le plus sincère de vos admirateurs. Vous recevrez, sous peu de jours, ses nouveaux essais pindariques. Si le public les dédaigne comme il a dédaigné le Jugement dernier , je bénis mon heureuse stérilité; mais, pour être au comble de ses vœux, il faudrait que ma muse eût composé Paris.

J'ai l'honneur d'être, etc.

Gilbert.

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