‹ uvres de GressetChapitre 197 sur 215 · LETTRE AU DUC DE CHOISELL · texte numérisé non relu

LETTRE AU DUC DE CHOISELL

Sur le Mémoire historique de la négociation entre la France et l'Angleterre.

ÎVX OlfSEIGNEUR,

Les bontés dont vous m'honorez depuis si longtemps me donnent la confiance de venir vous distraire nu moment. Peut-être qu'au milieu des applaudissements publics, et environné d'hommages beaucoup mieux exprimés que les miens, vous voudrez bien reconnoitre la voix d'un sauvage que vous avez souvent entendu avec indulgence. Malgré toute ma répugnance à écrire sans nécessité, et malgré toute ma sauvagerie, je ne puis résister , monseigneur, à 1 empressement de vous rendre compte de l'impression profonde de respect , d'admiration, et de plaisir, dont m'a pénétré la lecture du Mémoire historique sur la négociation entre la France et l'Angleterre.

Les fastes brillants de notre à ;c

LETTRE AU DUC DE GHOISEUL. *35 N'offriront point aux yeux de la postérité

D'époque plus digne d'hommage

Que le projet de ce traité,

Qui, sous l'auguste et stable gage "

De l'inviolable équité, Des palais de l'Europe écartant tout nuage , Annoncoit la lumière et la sérénité.

Tous les temps en verront l'éclatant témoignage

Consigné par la vérité Dans cet illustre écrit, le respectable ouvrage De la noble franchise et de la dignité. Tous les temps béniront d'une voix unanime La modération , les équitables lois ,

La bienfaisance magnanime D'un roi l'amour du monde, et l'exemple des rois.

( lomiuent ce psupie fier, jaloux du nom de sage, Jî ival de tout ;euie, ardent admirateur

De tout ce qui porte l'image De l'élévation et du sublime honneur, A-t-il pu méconnaître ou redouter l'ouvragé

De la véritable grandeur ?

Pour quelle fausse gloire évitant la lumière , A-t-il manqué l'éclat de ces moments si chers < >ii L'ange de la paix lui montrant la carrière, l.'appeloit à l'honneur de calmer l'univers?

En rendant publics les actes de cette négociation, monseigneur, vous laissez à tout le monde la liberté d'être politique pour le moment, ou du munis de se le croire. Pour moi, qui jusqu'ici ne m'étois jamais mêlé de l'être, ni bon ni mauvais, souffrez que j'use de eetie permission générale, et que je le sois pour uu instant sans conséquence. Il me paroit . «apnseigneur, qne l'oubli d'un mot très essentiel a empêché le smcès des conférences: tout auroit

s36 LETTRE

été concilié si les Anglais s'étoieut rappelé un seul instant le nom de I'oiïtenoi. Il est assez singulier que la nation britannique soit la seule nation de l'univers qui ait perdu le souvenir de ce lieu à jamais célèbre , quoique le roi ait daigné en personne lui en faire les bonneurs. Mais , monseigneur , soit près de Là encore , soit ailleurs , votre heureux et brillant ministère fera sûrement vouloir la paix, si des voies de conciliation ne peuvent déterminer plus tranquillement les ennemis. Quelque parti qu'ils prennent, vous êtes bien sur de l'applaudissement et de la reconnoissance de l'Europe. Je ne vois que deux espèces, de gens dont les remercîments seront médiocres , vu que le rétablissement du bonheur général est toujours pour eux un malheur particulier.

Les ennemis obscurs des sublimes talents , Tous les censeurs chagrins des actions ctlehres ,

( Ces chenilles de tous les temps ) Que la splendeur d'autrui blesse dans les ténèbres , Répandront leur venin près du plus pur encens , Et feront leur bonheur de rester mécontents.

Tous les nouvellistes des villes, Ces oracles bourgeois, politiques du coin,

Qui, toujours féconds et stériles, Font leurs menus plaisirs des maux qu'on souffre au

loin, Gens pour qui la gazette est du premier besoin,

Comme l'air et la nourriture ; Satisfaits, enchantés quand ils ont pour pâture Une bonne bataille avec ses agréments,

Une bonne liste bien sûre

De morts , de blessés , de mourants , Et le touchant plaisir des doubles suppléments:

AU DUC DE CHOISEUL. i ::

Tous ces vaillants causeurs , aujourd'hui sans courage, Même eu applaudissant sont de mauvaise humeur A l'aspect de ce plan d'u'<î paix sans ombrage, Qui les prive de la douceur D'espérer un nouvel orage.

Mais pour nous autres bonnes gens, Nous autres habitants des champs, Nous bénissons l'heureux sénie Qui, sensibles aux maux des humains , Pour leur applanir les chemins Du bonheur et de l'harmonie, Leur tend de secourables mains , Et qui , par l'exemple sublime Du mépris des détours , des haines , des soupçons , Doit inspirer par-tout cet esprit unanime Et de confiance et d'estime , Le premier nœud des nations.

Voilà , monseigneur, une foible image des sentiments qu'inspire la lecture du Mémoire historique. Si la renommée de la grandeur d'ame et de l'auguste sensibilité du roi pouvoit recevoir quelque accroissement dans l'univers, cet exposé lumineux yajouteroit. L'histoire, en transcrivant ce titre immortel, reproduira dans tous les âges la vénération tendre qu'il nous imprime; et la gloire d'un monument si cher sera bien supérieure à la triste célébrité de ces systèmes de discorde, de conquêtes . el de calamités, que l'ambition a quelquefois écrits prés du trône.

Ces romans du pouvoir, ces projets chimériques. Du calme des états cet esprit ennemi , Présentent vainement des rêves despotiques Sous des noms vainqueurs de l'oubli ;

■zVl lettre au duc de CIIOISEUL.

Tous 1 s testaments politiques

(Soit fabriqués, soit authentiques) De Richelieu, Louvois, Alberoni,

N'auront jamais sur )a nature Os droits de la raison, cet empire élabli , Ces droits de la vertu , cette autorité pure,

Qui consacrent le nom chéri , I.e ton intéressant, la marche noble et sûre

Et la loyauté de Sulli.

Je suis avec un profoud respect,

Monseigneur,

Votre très humble et très obéissant serviteur,

Gresset.

Nov. 1761.

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