DU PRINCIPE DE LUTILITÉ
Le bonheur public doit être l’objet du législateur : Futilité générale doit être le principe du raisonnement en législation. Connaître le bien de la communaaté dont les intérêts sont en qtiestion , voilà ce <nii constitue la science ; trouver les moyens de le réaliser, voilà ce qui constitue Part.
Ce principe de Vutilitéf énoncé vaguement, est peu contredit : il est même envisagé comme une espèce de lieu commun en morale et en politique. Mais cet assentiment presque universel n’est qu’apparent. On n’attache pas à ce principe les memes idées ; on ne lui tloniie pas la même valeur ; il n’en résulte pas une manière de raisonner conséquente et uniforme.
Pour lui donner toute l’efficacité qu’il devrait avoir , c’est-à-dire , pour en faire la hase d’une raison commune , il y a trois conditions à remplir.
La première est d’attacher à ce mot utilité , des notions claires et précises fpit puissent être exactement les mêmes pour tous ceux qui l’emploient.
La seconde est d'établir Tunifé, la souveraineté de ce principe, en excluant rigoureusement ce qui n’est pas lui. Ce n’est rien que d’y souscrire en général } il faut n'admettre aucune exception.
l..a troisième est de trouver les procédés d’une arithmétique morale, par laquelle on puisse armer à des résultats uniformes.
Les causes de dissentiment peuvent sc rapporter à deujL faux principes qui exercent nue influence tantôt ouverte et tantôt cachée sur les jugements des hommes. Si on peut parve-
nir à les signaler et à les exclure , le vrai priiM. cipe restera seul dans sa pureté et dans sa force.
Ces trois principes sont comme trois routes qui sc croisent souvent, et dont une seule mène au but. Il n’est point de voyageur qui UC se soit souvent détourné de l’une à l’autre, et n’ait perdu dans ces écarts plus de la moitié de son temps et de scs forces. La bonne roule est pourtant la plus facile; elle a des pierres militaires qu’un ne saurait transposer; elle a des inscriptions ineffaçables dans une langue universelle , tandis que les deux fausses routes n'ont que des signaux contradictoires et des caractères énigmatiques. Mais sans abuser du langage de l’alléguric, cherchons à donner des idées claires sur le vrai principe et sur ses deux adversaires.
La nature a placé l’hoinmo sous l’empire du plaisir et de la douleur. Nous leur devons toutes nos idées ; nous leur rapportons tous nos ju- (rements, toutes les dctcrminalions de notre vie. Celui qui prétend se soustraire à cet assujettissement ne sait co qu’il dit; il a pour unique objet de chercher le plaisir, d’éviter la douleur, dans le nioiiient même où il se refuse aux plus grands plaisirs, et où il embrasse les plus vives douleurs. Ces sentiments étemels et irrésistibles doivent être la grande étude du moraliste et du législateur. Le principe de CiUilité Hubordonne tout à ces deux mobiles.
Utilité est un terme abstrait. 11 exprime la propriété ou la tendance d'une chose a préseï^ ver de quelque mal ou à procurer quelque bien. Mal, cest peine, douleur ou cause de
lO
PBI3ICIPK DE lVsCKTIS.HE.
douleur. Bietif c*e«t plaisir oa cause de plaisir. Ce qui est confunne à rutilitc ou à l'inté* rét d'un individu, c'est ce qui tend à aiijpiienter la somme totale de sun l>ien-c‘lrc. Ce qui est conforme à l'utililé ou à l'intcrct d’une communauté, c'est ce qui tend à nuf^menter la somme totale du bien-être des iadividits qui la composent. '
l]n principe est une idée première dont on fait le commencement ou la base de ses raisonnements. Sous une image sensible, c’est le point fixe auquel on attache le premier anneau aune chaîne. Il faut que le principe soit évident ; U suffit de V^ciaircir, de rexpf/<yurr pour le faire reconnaître. Il est comme les axiomes de mathématiques : on ne tes prouve pas directement, mais on montre qu un ne peut les rejeter sans tomber dans l'absurde.
La loÿique de futÜU^ consiste à partir du calcul, ou de la comparaison des peines et des plaisirs dans toutes les opérations du juge> ment, et à ii'y faire entrer aucune antre idée. Je suis partisan du principedetutilité lorsque
t’e mesure mon approbation on ma désapprobation d’un acte privé ou public sur sa tendance à produire des peines et des plaisirs ; lorscjuc j'emploie les termes juste, injuste, rno^ ra/, immoral, bon , mauvois , comme des termes collectifs qui renferment des idées de certaines peines et iie certains plaisirs, sans leur donner aucun autre sens : bien entendu que je prends ces mots, peine et plaisir, dans leur simplification vulgaire , sans inventer des définitions ar^ bicraires pour donner l’exclusion à certains
plaisirs ou pour nier l’existence de certaines peines. Point de subtilité, point de métaphysique ; il ne faut consulter ni Platon ni Arii^ tote. Peine ei plaisir, c’est ce que chacun sent rottime tel; le paysan ainsi que le prince, l'ignorant ainsi que le philosophe.
Pour le partisan du princij>e de Futilité la vertu n'est un bien qu'à cause des plaisirs qui en dérivent i le vice n'est im mal qu’à cause des peines qui en sont la suite. Le bien mural n'est 6icn que par sa tendance à produire des biens physiques : le mal mural n’est mal que par sa tendance à proiluîre des maux physiques; maisquand je diÂ^iAysii^ lies, j'entends les peines et les plaisirs de I ame aussi bien que les peines et les plaisirs des sens. J'ai en vue l'homme tel qu'il est d.uis sa constitution actuelle.
Si le partisan du principe de [utilité trouvait, dans le catalogue iiaiial des vertus, une aetiim dont il résultât plus de peines que dé plaisirs, il ne balancerait pas à regarder cette
fnctcmlue vertu cuiiiroe un vice ; il ne s’en aisscrait point imprt.ier par l'erreur générale ; il ne croirait pas légèrement qu’on soit fondé à «employer de fausses vertus pour le maintien des véritables.
S'il trouvait aussi dans le catalogue banal des didiu quelque action indifférente, quelque plaisir innocent, il ne balancerait pas à Crans-
Iiortcrce prétendu délit dans la classe des actes égitimes; U accorderait sa pitié aux prétendus criminels, et il réserverait son indignation pour les prétendus vertueux qui les persécutent.