‹ Œuvres de J. D. Lanjuinais (volume 4)Chapitre 3 sur 101 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Je me propose de lire h la classe une suite de mémoires sur les langues, la littérature, la religion et la philosophie des Indiens.

J'aurais voulu dans ces recherches embrasser les deux presqu'îles de Tlnde Orientale*, et, selon toute leur étendue , parler enfin de ce qui concerne les langues, la littérature et là religion des boudhistes , comme je traiterai des langues , de la littérature et de la religion des brahmanes. Mais je trouve l'en-»

* Ce tcbïi du tarant auteur de ces Mémoires est sur le point d'être accompli. M. Abel Rémnsat Ta publier snr cet intéressant objet an Mémoire , dans lequel il a réuni et mis en ordre tous les renseignemens qu'ont pu lui fournir les auteurs chinois et les documens donnés par les Anglais , et en dernier lieu par M. Hodgson. ( Nouveau Journal A$io* tique , N° 4^ j p* 49^« )

treprise , ainsi conçue , prématurée , vu l'état remarquable de pénurie et d'Imperfection où se trouvent les connaissances de l'Europe sur le Tibet , sur le nouvel empire des Birmans, et généralement w fa presqu'île de l'Inde au-delà du Gange.

Ainsi, je me suis borné h ce qui regarde l'Indos tan et l*île de Ceylan. H est vrai qu'il existe encore sur ces parties même bien des nuages malaisés h dissiper , bien des lacunes qu'il est impossible de remplir maintenant; c'est donc un pur essai que je hasarde, et pour lequel j'ai besoin d'une grande mesure d'indulgence.

Si , malgré les difficultés de toutes sortes qui en* vironnent mon sujet, et qui m'exposent à commettre tant de fautes , j'ai osé le choisir , c'est que je m'en suis constamment occupe depuis bien des an* nées ; que l'importance en est généralement reconnue; qu'enfin j'ai le bonheur de trouver dans les ouvrages, dans les avis, et dans les communications amicales des savans orientalistes de l'Institut des moyens de suppléer à mon insuffisance. J'aurai recueilli le plue digne prix de mes efforts, si vous jugez que .mon travail réponde en quelque sorte à l'ctat des lumières présentement acquises , et à ce qu'on est en droit d'attendre de ceux que vous avez appelés k partager vos honorables travaux.

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nortotts pftéiiîfcïNAïRfes.

Je pr% qu'on veuille bien me permettre de dpe indifféremment , pour désignée le pays dont j'ai k parler ? Inde ou Indostan} Hindostan ou Hin-. doustan f9 en sanscrit moderne, IIindava> ou mieux Seindhcwa sthâna, région du fleuve Hind» c'est-à-dire bleu fonce ou noir2*; pour en distinguer les babitans , regardés comme les plus ancien* de l'Inde , et qui sont généralement restés attaches aux langues, au culte et aux usages des brahmane^* Indiens ou Hindous {Hindaua}\ pour nommer leur langue savante ou liturgique, leur langue mère, samscrit ou sanscrit {samscrita ou sanscritd) ; et pour indiquer leur langue vivante et polie , de l'usage le plus général ^indien ou hindi, ou hindavi, ou hindostani T ou hindosianique. Il me semble que j'ai besoin de cette synonymie, aisée k justifier, pour éviter ce que des répétitions nécessaires auraient de trop fastidieux.

1 Mindostmn , mot ffanrf par kt Musulmans t conq)**ap» de l'IsjsW (Ward. , t I, p. 1.)

* Voyex Musei Êorgiani Codd. mm* s*, ave rue s , etc. Rom» h 1793, p. i3o. WàhU OêiendUn Htmtbkrfy 1807 » b* °°1 ** *>**•

* Cette étymologie n'est point conforme k cetye que donne le Dictionnaire Sanscrit, qni dérive sindhou, de sjranda, couler. D'an antre côté» îndoti, est on nom de la lotie. C'est lé mot crithHâ , qui a préclsemêti i ce sens de Meu foncé on de noir. Voyez, pour l'origine dn mot Inde , le Mémoire de H. Laaaen , snr la Pentopotamie indienne, on le Pen* jab. 11 y montre comment le mot Sindhùù, nom awnerit an fleur*. Indus, a pu se modifier de manière K détenir un nom dé ptyi.

8 OtUVEM

Au reste, je donnerai, autant que mes faibles moyens me le permettront, aux personnes , aux lieux, aux autres choses qui concernent les antiquités de l'Inde , un de leurs noms sanscrits , celui que je croirai le plus commun , ou qui me sera le plus connu ; et lorsqu'il me faudra préférer d'autres mots, pris ou non dans les dialectes vivans de l'Inde, comme étant plus familiers en Europe, j'emploierai, ainsi que je viens de le faire, le mot sanscrit au dernier rang, joignant la version littérale française, quand je pourrai la donner. J'ai cru devoir , par une sorte de nécessité, peindre le sanscrit avec l'alphabet latin, comme font les membres de la Société Asiatique de Calcutta et beaucoup d'autres savans. A leur exemple, je m'efforcerai, par des notes prosodiques et par certains assemblages , de rendre le moins imparfaitement que je pourrai, avec nos vingt-cinq lettres, les caractères simples du sanscrit qui sont d'environ cinquante ou cinquante-six ; car le nombre varie selon les alphabets.

En renonçant d'abord k m'occuper de la presqu'île au-delà du Gange , j'ai fait assez comprendre que j'entends ici , par Inde ou Hindostan , cette belle portion de l'Asie qui s'étend des deux bords du fleuve Indus, Hindhou ou Sindhou (Hindhav#*)? jusqu'au Gange, y comprisses rives orientales et septentrionales , et depuis \ les montagnes

* ht moi Uindhava ou plutôt Seindhava , est le nom que l'on donne aux peuples qui habitent fur les rive» du Sind.

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neigeuses du Touran et du Tibet, appelées par les anciens Emodus ou Imaus , et par les modernes K oui tore, Hindo-Kou, etc., en sanscrit Himdla * (montagne neigeuse), jusqu'à la mer de l'Inde, en comprenant l'île de Ceylan ( Lankà-douïpa, île de Lanka).

Je, dois rappeler que la partie septentrionale de ce vaste pays , celle qui est située dans l'intérieur du continent, s'appelle Hindostan propre , et que la partie du midi, celle qui forme une presqu'île , depuis le fleuve Nerbudda, et les frontières méridionales du Bengale y et du Behar ou de Balasore- Baroah ' , se nomme Dekan, du nom sanscrit Dakchina, qui 'veut dire midi. Cette distinction principale reviendra souvent , et ne doit pas faire oublier qu'il y a aussi un Dekan propre , qui n'est qu'une contrée de la grande presqu'île du Dekan.

La totalité de YHindoustan est désignée dans l'ancien sanscrit par ces expressions figurées : i° Bharata varcha khanda 2, la portion du royaume de Bharata ou de la dynastie des Bhdràtas , dout le chef ou fondateur descendait d'un roi de tout le globe terrestre. On dit aussi Bharata varcha, habitation, pays, royaume de Bharata 3. 20 Aryâvarta** , pays respectable; 3° Pounya-

* Le nom sanscrit de cette chaîne de montagnes est Himalaya, qni signifie séjour du froid, hiemis sedes.

1 Ward, t. I, p. 1.

2 Le mot khanda signifie branche on plutôt portion,

3 Ward, I, p. 1. Wilk, Gramm. Sansc, p. x.

4 Mânava dharma Shastra , ch. H , n° a a.

■ÉI

ta OEUVRES

soumise au joug des vainqueurs, ou désolée par

leurs incursions terribles .

Avant les ravages d'Alexandre, elle formait une

satrapie de l'empire des Perses. Séleucus-Nicator,

héritier de la puissance d'Alexandre dans l'Inde , 3f puis les successeurs de Séleucus , et probablement

V ensuite les rois de Perse Sassanides , l'ont pillée et

s^ dominée.

fElle a été successivement une dépendance des califes de Bagdad, des sultans de Ghaszna, de Ma- .rf; homet, l'un des sultans Gaurides, et des sultans

Afgans ou Patans venus des bords de la mer Caspienne. SjinguysLhan et puis Tamerlan y passèrent comme des torrens dévastateurs. Baber, issu de 5 * Tamerlan, y fonda vers i5a5 cet empire du Mo-

gol, auquel obéissait presque tout l'Hindostan , pendant les deux à trois derniers siècles.

Le Malabar (Malajra-vara* , lisière dés montagnes) a , depuis l'ère chrétienne , donné asile k des familles juives qui s'y maintiennent encore. Il a reçu des adorateurs du feu échappés de la Perse, lorsqu'elle tomba sous la puissance musulmane. On voit aujourd'hui leurs descendans, sous le nom de Parsis , dans le Guzarale (Gourjarri) et dans les lieux circonvoisins. Us ont conservé dans leurs rituels des restes précieux de la langue zend et de la langue pehlevi.

* Malaya est le nom que Ton donne à la chaîne de montagnes , qni répond aux Ghates Occidentales , dans la presqu'île de l'Inde. De là , la cote occidentale de la presqu'île s'est aussi appelée Malaya t d'où est venu le mot Malabar • couvert , défendu par le Malaya.

Des Arabes sectateurs de Mahomet s'établirent aussi sur la côte de Malabar et dans le Guzaraie / ils se sont répandus de là dans toute la presqu'île avec la langue arabe, disséminée d'ailleurs dans toute l'Inde , comme langue liturgique des Musulmans; c'est ainsi qu'avec l'Evangile, s'introduisit pour rolfice divin dans quelques lieux du Dekan le dialecte syro-calddique ; et de même , en diverses parties de Y Hindous tan 9 fut admise la langue* latine liturgique, lorsque, depuis la fin du quinzième siècle, les Portugais d'abord, ensuite les Hollandais, les Anglais^ enfin presque tous les peuples de l'Europe eurent obtenu dans l'Inde, par concession ou par conquête , des établissemens , où de même ils porté, ent chacun leur idiome national.

Mais de nos jours l'Angleterre, par violence et par artifice , a subjugué presque tout YIndoslan. Elle y règne sur les débris de l'empire du Mogol - "

et des colonies des nations européennes et n'y reconnaît plus de puissances remarquables et indépendantes que les Mahrates dans le midi, les Sheiks (Shikchà disciples4) dans le Penjab , ou pays de ■

Lahor, et le royaume de Kandahar ou de Caboul 1

ou des Abdallis , fondé par un général de Thomas Koulikan.

Un pays qui a subi de telles révolutions doit avoir

* C'est le mot shichfa, qui yent dire disciple* Shikchdeat le nom d'an veddnga , qui enseigne la rentable prononciation des Védas. Au reste , le rerbe shihchd signifie apprendre , s'instruire.

i4 CKUVSES

été, et est réellement celui de toute la terré où les idiomes, soit indigènes, soit étrangers , sont le plus multipliés. C'est celui où journellement encore dans les grandes villes on entend parler un plus grand nombre de langues et de dialectes. Les premiers missionnaires danois à Tranquebar nous attestait que sur la côte de Coromandel les seuls Hindous ont vingt- huit dialectes vivans propres à cette contrée ' .

Us nous disent a que dans la seule ville de Madras on parlait en 1743 au moins trente-trois langues , savoir : langues propres du pays qui font le sujet de ce mémoire, i° le grantham et le sanscrit, qui à vrai dire ne font qu'un , mais dont les missionnaires font deux à cause de quelques différences de prononciation et d'inflexion; 20 le maure, sous lequel il faut entendre ici l'hindos tani ^ tant le poli que le vulgaire et toutes leurs branches; 3* le taxuoul confondu trop souvent avec le malabar; 4° 'e telougique ou warougique , dialecte du tamoul ; 5° le bakbanda ou mabrate ; 6° le canarien , et 7* te guzaratique; 8* avec le singalais; 9* le maldive; io*lenicobar,langues orientales étrangères; 1 1 'l'arménien; 13° le persan moderne; i3* le syriaque; 1 4° l'hébreu; 1 5° l'arabe; 1 6° le turc; i7°lepégouan; 18° le siamois ; 19* le chinois , si riche «1 traductions de livres sanscrits et en notions sur l'Inde et

1 Danisch's Missions , 1 1 , continuation 3* , p. 08 , cont. p. 3. a Idem, continnatîon a 3e, p. g44* Cont. 56, p. iZy*.

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sur les pays voisins ' ; ao° le malais mêlé de sanscrit, et non-moins pur k la côte de Malabar qu'il peut l'être à Malaca a . Langues européennes : aip le grec moderne; 220 le latin ; a3° le français; 34° l'italien ; ?59 l'espagnol ; 2 6° le portugais ; 37° l'allemand; 28e l'anglais; 39° l'irlandais ; 3o° le hollandais; 3i° le suédois ; 3a° le danois , et 33° le russe.

Dans cette liste , les missionnaires omettent des langues qui étaient, qui sont certainement connues k Madras , par exemple le bengali et ce portugais corrompu , devenu le langage commun des Européens dans l'Indostan, appelé en conséquence langue franque ou Phirangui , et que parlent encore des millions d'habitans : sur les deux côtes de la presqu'île et dans l'île de Ceylan, l'éthiopien vulgaire qu'apportent avec eux un grand nombre d'efr» claves transportés de T Abyssinie dans l'Indoustan, le malabar proprement ainsi nommé , bien distingué du tamoul; le talinga ou badaga, etc.

Si l'on voulait indiquer tous les idiomes en usage dans l'Hindosttn , ou seulement à Colombo ou k Ralcutta (KalwKotta ou Kali«Kata, forteresse du havre*, coûta, pointe de montagne), ville plus

1 MéxnQÏrst <fo MAê. des Belles-Lettres , \. XL, p. 187, 188,

* Adelungs Mitfrridates , t. I , p. i38.

* Je no sai* ptmqtltî r.MjteiH du Mémoire a jvgtf a propos d« remplacer par le mot havre t le mot cdlt, cra'il arait mis d'abord , et <rai est le nom d'une déesse indienne. Cotta signifie forteresse, cdtha, rocher, tlttff , pointa de rocher.

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populeuse avec sa banlieue énorme, que Londres même, et la seconde ville commerçante de tout le globe. Il faudrait nommer encore d'autres dialectes indous dérivés du sanscrit et les jargons montagnards indous , en un mot tous les idiomes et les jargons des nations et des peuplades policées, tant de Tlndostan que des pays et des îles circonvoisines; ces langages sont aussi nombreux que peu connus, en sorte qu'aujourd'hui même il serait impossible, en Europe du moins , d'en faire seulement l'énumé^ ration exacte et complète. Ceux des langages de l'Hindoustan qui sont dérivés du sanscrit , on les appelle Blidchâ ou Bhdsza , ou idiome pracrit (prâcrita), ou apabhranska.

Ainsi quatre idiomes sont généralement usités dans l'Hindostan : le sanscrit, langue morte, comme le latin en Europe , langue mère des dialectes hindous ; (k Bénarès les Pânditas ne parlent que le sanscrit. ) U hindi moderne ou Y hindous tani poli , appelé aussi haut hindostani, langue vivante et dérivée principalement du sanscrit; le maure ou hindostanique vulgaire, espèce de dialecte que Ton trouve partout comme le haut hindostanique , un peu différent selon les lieux ; enfin le persan moderne qui après l'hindostanique est le langage le plus commun dans l'Inde , et qui est d'ailleurs répandu sur presque tout le continent asiatique.

Si le persan moderne domine chez les Indiens , ce n'est pas seulement comme langue de leurs vainqueurs. Ceux-ci le firent admettre avec d'autant

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plus de facilite qu'il est une simple altération de l'idiome que les Perses appellent parsi-deri, originairement le dialecte du Parsistan devenu sous les Sassanides langue commune de l'empire de Perse , et que le parsi a, de même que le persan moderne et que leurs langues sœurs le zend et le pahlavî1, les plus grandes affinités avec le sanscrit.

Ces affinités sont si frappantes, qu'elles ont fait conjecturer h plusieurs savans que tous3 ces idiomes ne sont que des dialectes d'une plus ancienne langue commune autrefois à l'Inde et à la Perse, tandis qu'un autre3, croyant pouvoir trancher le nœud, a prétendu démontrer ce qu'avança le docte et hardi W il 1. Jones*, que le sanscrit est né du persan, comme d'autres encore soutiennent 5 que le persan est né du sanscrit. Quoi qu'il en soit, le persan est riche en ouvrages relatifs à l'Inde et en versions d'importans originaux sanscrits ; ce n'est que par des versions persanes ou par des versions européennes faites. sur le persan que nous connaissons

. ■ Le lend ëtait probablement la langue do nord de la Medie, et le pahlari ou peklevi était l'ancienne langue de la Médie méridionale, dialectes alliés du cbaldalque et de l'arménien. (P. Paulin. Ahqobtil )

* Adelungs Mithridates, t. I , p. ^5.

* De Persidis Lingua et Çenio, auetore Othm. Fiakce, Norimbergs», 1819, in-8°. Hagers Dissertation on the Babylonien Inscriptions , in^4*> London, 1801. Eickhorn, Geschiehteder Litteratur% roi. 5. Goetting, 1807, p. 194.

4 As, Bes.

* Musei Borgiani Coda}, mm, ss. , p. 170. Sidharubam, p. 33. Pdtris Paulini Dissert atio de Veterihus Indis,Romm, 1795, in-4% p. 1(8, 5o,5i , Sa.

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