‹ Œuvres de J. Delille (volume 3)Chapitre 33 sur 36 · SEIZIÈME ET DERNIER TABLEAU · texte numérisé non relu

SEIZIÈME ET DERNIER TABLEAU

At C.Tsar triplici iiivectus romana trimnplio Ma'iiia, etc.

Auguste, conquérant et pacificateur,

Par trois fois a couduit son char triomphateur, etc.

Sévèrement asservie à l'unité de temps et de sujet, la peinture a dû choisir ici la circonstance principale de ce mémorable triomphe; et le poète la lui avoit indiquée, dans ce beau vers,

Dona recognoscit populorum, aptatque superbis PostLbus.

Elle nous représentera donc Auguste assis sous le portique d Apollon, et recevant les hommages des rtations vaincues. Elles occupent le devant de la scène et vortt successivement passer sous les yeux du vainqueiu-. La coutume, je ne Tignore pas, étoit, dans ces sortes d'occasions , de porter en triomphe les images des fleuves et des divinités des peuples conquis : mais connue il seroit difficile de les distinguer dans la confusion de tant d'autres figures, le peintre pourra sans inconvénient personniher allégoriqucment le Hhin , l'Euphrate et TAraxc, en leur donnant toutefois leurs attributs caractéristiques : des cornes seront le symNole du Rhin, Eh('mis(pi(; bicontis ; une |)alme désignera l'Euphrate; et l'Araxe, qui n'a point, que je saihe, d'attribut particidier, s'appuiera sur les débris du pont que sa fureur a brisé : ponlrm indùjnatus Jraxes.

HsL'c inter tumidi late maris ibat imago Aurea, etc.

Le peintre n'avoit qu'une manière de traduire ici le poëte : c'étoit de représenter la mer par une zone qui séparât les douze compartiments circulaires des quatre du milieu; d'y figurer des vagues, et d'y placer des dauphins qui se jouent sur les ondes :

Et circum argento clari delphines in orbem iEquora verrebant caudis aestumque secabant.

(îette description (*) est très ingénieuse, sans doute; mais il est juste d'en réclamer l'idée première en faveur des lettres françaises , et de la rendre au savant académicien auquel elle appartient. Passionné pour Homère, qu'il avoit pris pour sujet de ses leçons au Collège de France, Jean Boivin avoit fait depuis longtemps pour le bouclier et Achille i^*), ce que le docteur anglais fait ici pour celui d'Énée. Entre autres objections dirigées contre Homère pàt l'ignorance et la mauvaise foi, les détracteurs du grand poëte lui opposoient l'impossibilité de renfermer dans l'espace d'un bouclier, le grand nombre de figures et de tableaux dont il compose celui d'Achille. Boivin répondit à l'objection, en faisant dessiner et graver un bouclier, qui rassembloit sans confusion, quoique dans un cadre assez étroit, tous les objets décrits par Homère. Ce travail ne fut point soumis d'abord à l'Académie des Inscriptions, dont Boivin éioit membre: ce n'est pas là sans doute qu'Homère avoit besoin d'être défendu; il

(*) Tout ce qui suit a])particnt au nouvel éditeur des œuvres de Débile.

('*) Sa dissertation parut en lyiS.

étoit justifié d'avance devant un pareil tribunal : cependant quelques années après , le comte de Cayliis reproduisit ridée de son savant confrère, et en lit une application é{i,aleinent heureuse au bouclier d'Hercule, attribué à Hésiode, et à celui que Virgile donne à son Enécf). C'étoit servir à-la-fois et les lettres et les arts , et resserrer de nouveau les rapports si naturellement établis entre la Poésie et la Peinture, sa sœur; ce n'est pas la seule occasion oii le crayon d'un artiste habile a prouvé, en les copiant fidèlement, que les grands poètes ont toujours été de grands peintres.

Tous les critiques néanmoins ne se rendirent pas à ce genre de preuve, qui paroissoit sans réplique , puisqu'il mettoit la chose même sous les yeux. Le bouclier d'Etiée sur-tout parut pécher contre la vraisemblance, contre toutes les régies de l'art; et le commentateur illustre de l'Iliade et de l'Enéide, le célèbre Ileyne, se chargea de le démontrer d'une manière victorieuse: c'est l'objet de VExcu7\';us IV sur le VIII*^ livre.

Tout en rendant justice au mérite de la dissertation anglaise, qu'il trouve ingénieuse, et trop ingénieuse peiU-être [niniis ingeniosa), il craint qu'elle ne repose sur une idée trop gratuitement supposée dans le poète : celle de nous offrir une histoire abrégée des grandes destinées de Rome, dans une série de faits choisis et rassemblés dans cette unique vue. Il falloit, selon lui, prouver d'abord deux choses : que telle avoit été en effet l'intention du poëte, et que les faits, ramenés sous les yeux du lecteur, avoient réellement fondé, accru et consolidé la puissance des Piomains.

(*) Voyez le tome XXVII des Mémoires de [Académie des inscriptions et belles-lettres.

L'exécution ne satisfait pas davantage notre savant critique, sous le rapport de Tart; et il n'accorde à Virgile aucune connoissance du dessin, de la peinture, ni de la gravure. Ce qui le prouve, ajoute-t-il, c'est cette foule d'objets que le poëte décrit, et que le pinceau ou le burin de l'artiste ne sauroit ni saisir, ni exprimer. Quelle idée, par exemple, peut-on supposer de Fart du dessin , à celui qui nous montie les dauphins se jouant entre eux sur une mer, qui est, pour le moment, le théâtre de l'un des plus affreux combats qui se soient jamais livrés? Heyne croit en pouvoir conclure que jamais Virgile n'a songé à faire ce qu'on suppose qu il a fait; qu'il n'a eu pour objet dans cette composition, si riche de poésie , mais si étrangère à la peinture, que d'imiter Homère, et de flatter l'orgueil des Piomains. Si l'art du peintre étoit entré pour quelque chose dans ses combinaisons, il se fût bien gardé de diviser son bouclier en autant de petits comr partiments; il eût négligé la plupart des accessoires, et rapporté tous les autres au grand, à l'unique objet qu'il se proposoit, la bataille d'Actium. Ainsi ï imité eût été l'cspectée, et Virgile auroit rempli à-la-fois les conditions de la peinture et celles de la poésie.

Quelques épisodes néanmoins, tels que Rémus et Romulus pressant les mamelles de la louve; l'enlèvement des Sabines; Horatius Coclès sur son pont; les danses des Saliens, les courses des Luperques, etc., s'offroient d'eux-mêmes au crayon du peintre ou au ciseau du sculpteur, et les arts s'en étoient depuis long-temps emparés : ils se trouvoient là dans leur domaine; ils en fussent évidemment sortis en essayant

de rendre ce qui opposoit une invincible résistance à leurs efforts.

Essayons de Hxer par quelques exemples les limites précises de la poésie et de la peinture, dans la même description. Virgile nous dit :

Inredunt victac longo ordiue gentes.

Le peintre nous représentera bien ce long cortège de vaincus ; il leur donnera l'attitude du mouvement : mais le poëte seul les fait marcher, incedtint. Nous Tentendons parfaitement , quand il ajoute : quam variœ limjuis , habitu tam vestis et a nuis ; ces derniers traits sont du ressort de la peinture ; où trouvera-t-elle des couleurs pour rendre le variœ Unguis ? Peut-être ces mêmes limites sont-elles encore plus sûrement indiquées dans ce magnifique tableau ,

Arcuin intendebat Apollo Desuper !

C'est TApollon du Belvédère tout entier: c'est le prodige de la sculpture: mais la poésie seule a pu nous peindre l'effet subit de cette action du dieu ; l'épouvante soudaine qu'elle répand dans la flotte ennemie, et sa fuite précipitée :

Oinnis eo terrore iEgj'ptus et InJi, Omnis Arabs, omnes vertebanl lerga Sabœi.

Heyne va plus loin encore: il prétend, contre l'opinion du comte de Caylus(*), et de quelques autres savants, que les traits les. plus sublimes, les plus bril-

(*) Tableaux tirés Je FEnéide de Viicjile, p. 369.

lants de poésie, de cette belle description, sont ceux précisément qui seroient les moins accessibles au génie de Fartiste ; et il en donne plusieurs exemples.

La matière même du bouclier, miraculeusement composé d'un mélange d'or, d'argent et de fer, est pour notre critique une nouvelle et dernière preuve, que Virgile n'a tenu absolument aucun compte des procédés de l'art. En effet, puisque le tout se compose de la fusion de ces différents métaux, comment des oies d'argent, anser argenteus, voltigent-elles sous des portiques d'or, auratis porticihus? Comment les dau. phins sont-ils d'argent, argento clori delphines ? Un peu plus loin , Mars est représenté par le fer , cœlatus ferro, etc.

Conclusion : c'est donc à tort que l'on a supposé à Virgile des intentions ou des connoissances qu'il n'eut point: c'est comme poëte, et non comme peintie, qu'il a conçu et exécuté son ouvrage : il a été dirigé dans le clioix de ses sujets, parle sentiment de la poésie, et non par les régies de l'art : il a exposé enfin une suite de narrations poétiques, et ne paroît pas H voir voulu faire une galerie de tableaux.

Homère, aux yeux du célèbre académicien de Gottingue, a montré beaucoup plus de goût et de jugement, dans la conception, ainsi que dans l'exécution du bouclier d'Achille. Il a sur son brillant rival l'avantage de l'importance des sujets et de la vérité des couleurs : ce ne sont point telles ou telles mœurs, telle ou telle contrée qu'il décrit: c'est la vieille société qu'il représente dans toute son énergie primitive ; c'est 1 homme, successivement placé dans une. suite de scènes, où ses vices, ses passions et ses vertus natu-

relies se déploient avec une é{;alc liberté. Aussi lorsnue Milton place Adam sur une colline du Paradis terrestre, pour dérouler à ses yeux Thistoire futiue de sa niallieiueuse postérité (B. XII, 639), ce n'est point de Virgile, c'est d'Homère qu'il emprunte les plus beaux traits de sa description. On sent trop cpie le cbautre d'Énée n'a pas voulu laisser écbapper une aussi belle occasion de lutter contre le chantre d'Achille; et cette idée généreuse a pu lui faire illusion sur l'infériorité des moyens d'exécution. Et d'abord, la nécessité d'une armure divine pour le héros du poëme , n'est pas aussi bien motivée, à beaucoup près, dans l'Enéide, que dans l'Iliade. Le bouclier d'Achille est entre les mains d'Hector, et ce ne sont pas des armes mortelles qui peuvent le lui arracher. Énée, au contraire, n'a aucun besoin pressant de ce secours divin; et, si l'on en excepte son dernier combat contre Turnus, il ne court, dans le reste du poëme, aucun danger qui exige une aussi puissante protection.

Nous n'entrerons point ici dans l'examen détaillé du bouclier homérique : il n'est aucun de nos lecteurs qui ne connoisse parfaitement , et n'ait apprécié depuis long-temps l'épisode qui termine si richement le XVIII>= livre de 1 Iliade. Mais Hésiode est beaucoup moins lu qu'Homère; et le bouclier d'Hercule, qu'on lui enlève et qu'on lui rend tour-à-tour, depuis plusieurs siècles, n'est guère connu que des philologues et des commentateurs de profession. C'est parmi eux une grande question de savoir, si, en supposant d'abord ce fragment d'Hésiode, le bouclier d'Hercule a été le modèle, ou n'est qu'une imitation de celui d Achille. Nous ne nous engagerons point dans cette discussion, trop

étrangère à notre objet, assez oiseuse quant au fond, et inutile pour le plus grand nombre des lecteurs : mais nous leur donnerons, dans la traduction suivante, une idée du bouclier d Hercule , qu'ils pourront alors comparer avec ceux à' Achille et àEnée.

(*) « Il (Hei'cule) saisit ce bouclier de diverses couleurs , prodige de l'art, qu'aucune force humaine ne peut rompre ni percer. L'éclat de l'or, la blancheur de l'ivoire, un mélange précieux d'or et d'airain étendus sur ce bouclier, répandent au loin une éclatante lumière; des lames d'azur renvironnent.

" Au centre est un dragon terrible , dont la parole ne peut exprimer la fureur. Ses yeux hagards brillent comme des lampes ardentes; sa gueule cruelle, sanglante, est remplie de dents dont la blancheur contraste avec le feu de ses mâchoires. Au-dessus du front de ce monstre , la Discorde soufflant dans les cœurs l'ardeur du carnage, égare ceux qui osent affronter le fds de Jupiter, précipite leurs âmes dans le sombre royaume de Pluton; leurs os sont desséchés, leurs coi'ps étendus sur la poussière sont la pâture des vers. On voit les guerriers se provoquer au combat, et fuir d'une course rapide. Le vainqueur les poursuit; le Trouble, la Terreur, le Meurtre, le Tumulte, la Parque fatale exercent leurs fureui's. L'un blessé est étendu sur le champ de bataille; un autre fuit sans blessures; le cadavre de celui-ci est entraîné hors de la mêlée. La tunique de la Discorde est teinte du sau{> des mortels; son regard est affreux, ses cris portent l'effroi dans les âmes. Près de cette furie, douze têtes de serpents hideux dissipent les phalanges armées qui osent affronter le fds de Jupiter; le bruit de leurs dents, le fracas de leurs horribles mâchoii'es se répand au loin, tan-

(*) Voyez le texle grec, v. i39-32l. Ed. de Carol. Frid. Heinrich. Uratislav. 1802.

dis.que le fils d'Amphitryon coinb.it. Nulle confusion n'alti^re l'efCet de ces fi(;iires. On distin/juc les t.iclies ]»leiies qui brillent sur le corps des serpents, le sanfj noir qui teint leurs ffueules béante^s.

«Près d'eux une troupe nombreuse de sangliers, et des lions cruels, jettent l'umsur l'autre de terribles rejjards. La fureur est dans leurs yeux ; ils marchent en troupe, se provoquent au combat; la terreur n'a point accès dans leurs cœurs; les soies des sangliers, les crinières des lions sont hérissées. Un grand lion expire. A ses côtés deux sangliers sont étendus sans vie sur la poussière; un sang noir déconle de leurs plaies; la terre en est imbibée; leurs têtes tombent anéanties sons le coup mortel de la dent meurtrière des lions aux yeux hagards. La fureur des leurs s'en accroît; la trovipe des sangliers, la troupe des lions se hâtent d'engager un nouveau combat.

« Un autre cadre offi'C à l'oeil étonné la sanglante mêlée des Lapithes armés de longs' javelots. Cétaée commande les Lapitlies. Autour de lui combattent Dryas, Pirithoiis, Hoplée, Exadius, Pbaleriis, Prolochus, ^lopsus, (ils d'Ampichus,Tirtarésius, rejeton de Mars, Thésée, fils d'Égéesemblable aux immortels, tous d'argent , aux arnnires d'or. Les Centaures marchent contre ces héros, guidés par le grand Pétrayus, et par l'augure Asbolus, suivi d'Arctus , d'Ourius, de Mimas h la chevelure noire, des deux fils de Peucée, Périmède et Urialus;tous d'argent armés de massues d'or; ils semblent vivants. Les deux troupes s'élancent l'une sur l'autre; les uns armés de longs javelots, les autres de lourdes massues. Au centre des deux armées, les légers coursiers de Mars, d'or massif, attendent les ordres de leur maitre. Monté sur son char, le terrible Mars dépouille les vaincus, soutient l'ardeur des vainqueurs. Sa tunique est teinte de sang; il agite dans ses mains un long javelot ; la Terreur, l'Effroi l'accompagnent. D'autre part la fillede Jupiter, la déesse qui préside à l'assemblée des nations, Trit-

togéne, couverte de son éclatante arniuie , agite dans ses mains le pesant javelot. Un casque d'or à trois pans, brille sur sa tête; la terrible égide est suspendue à son épaule. Minei've marche à grands pas, soufflant dans l'ame des Lapitbes l'ardeur qui l'anime.

u Plus loin on assiste au festin sacré , aux danses légères des immortels. Le fils de Jupiter et de Latone, au milieu d'eux , pince cette cithare d'or dont les sons éclatants percent la voûte du palais de l'Olympe ; la joie se répand dans tous les cœurs. Les Muses habitantes du mont Piérius ouvrent une Iice célèbre de concerts hai'monieux. Au-dessous, le divin artiste a tracé sur l'airain le vaste contour d'un port inaccessible aux fureurs de l'indomptable élément ; un grand cex'cle d'étain , purifié par le feu , représente la mer sans bornes; des dauphins la parcourent, nageant, donnant la chasse aux poissons. Deux dauphins d'argent respirent au-dessus de la surface de l'onde salée, dévorant en paix la proie qu'ils ont saisie ; une foule de poissons d'airain fuient épouvantés. Assis sur le rivage, un pêcheur observe leurs mouvements. Son filet est tendu; il se dispose à le jeter.

(( Plus loin le fils de la belle Danaé, Persée, savant dans l'art de soumettre au frein un coursier indompté , vole aussi vite que la pensée. Prodige de l'art, suspendu sur la surface de ce bouclier, il ne le touche par aucun point. Ainsi l'oi'donna le dieu des arts, Vulcain. Des talonnières ailées le portent; une épée d'un noir acier est soutenue sur son épaule par vin vaste baudrier. Soulevée par ses serpents , la tête de Gorgone , monstre horrible , épouvantable, est dans ses mains. Un merveilleux réseau l'enveloppe ; des franges d'or V sont attachées. Le casque de Pluton couvre sa tête ; une nue obscure l'environne. Le fils de Danaé, l'intrépide Persée , fuit épouvanté à la vue des hideuses Gorgones qui le poursuivent, qui font effort pour l'atteindre; l'acier retentit du fracas de leur marche rapide , de leurs sifflements

aigus. Deux dragons pendent de la ceinture de chaque Gorgone; ils se courbent, se reploient, dardent leurs langues aigurs; la colère rend leurs dents plus actives, leurs regards plus affreux; la Terreur, J'Épouvante, planent sur la tète des Gorgones.

« Dans un cadre plus élevé, deux armées se livrent un sanglant combat. Ceux-ci défendent leurs pères, leurs enfants , font effort pour repousser Tennemi de leurs murailles; ceux-là pour livrer au pillage cette cité puissante. Grand nombre de guerriers sont étendus sans vie sur le champ de bataille; d'autres plus nombreux combattent avec fureur. Au sommet des tours de cette grande cité, des femmes déchirent leurs joues, jettent des cris perçants. Quoiqueinsensibles, ces figures semblent respirer, tant est vive l'expression que l'adroit Vulcain a su leur donner! Accablés sous le poids des ans , des vieillards sortent en foule des portes delà ville assiégée, tremblants pour leurs enfants, élevant vers le ciel leurs mains suppliantes. Cependant les guerriers combattent. Les Parques au regard louche, au teint livide, grinçant les dents, farouches, sanglantes, inaccessibles, Clotho, Lachésis, Atropos la plus petite des trois, mais l'aînée, et la plus cruelle , se disputent le sang des guerriers que Tairain homicide a moissonnés. On voit ces Furies étendre sur les blessés leurs ongles crochus, précipiter leurs âmes dans le froid royaume de Pluton, se rassasier du sang des mortels, jeter leurs corps loin d'elles, et se hâter de rentrer dans la mêlée. Il n'est aucun blessé qui ne soit l'objet de leurcruauté rivale. Se ngardant avec des yeux hagards, elles s'embrassent, se serrent, se disputent leur proie palpitante. La Tristesse livide, desséchée, consumée par la faim, est près d'elles. Ses joues sont terreuses; le sang en découle jusqu'à terre; ses dents claquent; la poussière couvre ses épaules; ses yeux sont mouillés de larmes.

« Non loin s'élève une vaste cité. Sept portes d'or v sont adaptées sur des seuils solides; ses peuples sont dans lajoie,

diins les danses, dans les festins. Ceux-ci sur un char brillant conduisent une jeune nymphe à son époux. Une troupe d'esclaves portent les flambeaux d'Hyménée, dont la splendeur le dispute à la clarté du jour. Déjeunes femmes, dans la fleur de l'aye, dans tout l'éclat de leur beauté, les précédent; des chœurs nombreux de jeunes hommes les suivent en dansant. Les uns font retentir l'air des doux sons de leui's flûtes, répétés par les échos; les autres guident, à l'aide de l'harmonieuse cithare, les pas cadencés delà troupe brillante. Ici au son des flûtes, déjeunes hommes goûtent les douceurs du festin; là d'agréables chansons, des voix sonores dirigent les danses légères; la joie est dans tous les cœurs. Chaque troupe est précédée d'un chantre divin; la danse, les chants harmonieux, les doux charmes d'une volupté pure s'étendent sur cette vaste cité. « Autour de ses murs, montés sui' de vigoureux coursiers, des cavaliers volent avec légèreté; des laboureurs ont relevé leurs tuniques, pour fendre le sein de la glèbe féconde; des épis serrés tombent sous la faux des moissonneui's. Les uns emportent dans leurs inaisons les dons de Cérès; d'autres lient les gerbes, les jettent sur l'aire. Armés de la serpe du vendangeur, ceux-ci coupent les raisins parvenus à leur maturité; ceux-là assemblent, dans des corbeilles, les grappes blanches et noires, chargées de feuilles d'argent que l'ardeur du soleil a flétries ; d'autres les emportent dans leurs maisons. Une vigne d'or est près d'eux, ouvrage de l'industrieux Vulcain. Sa tige est soutenue par des palis d'argent; ses feuilles semblent agitées; ses grappes la surchargent. Ici on foule le raisin dans la cuve; là on emplit les outres. Chaque troupe danse, dirigée par un habile Auteur. Des athlètes s'exercent aux durs combats du ceste et de la lutte. Des chasseurs, une meute nombreuse, poursuivent le lièvre timide, aux pieds légers, qui fuit devant eux. De hardis cavaliers se disputent la victoire. La fatigue est peinte dans leurs yeux.

oa.)

u D'autres montéssur des cliars ont rerutu les (juules; les sauts rapides de leurs coursiers enlèvent les chars, les moyeux des roues retentissent. Debout, ils pressent et du fouet et de la voix leurs agiles coursiers, la victoire flotte incertaine; un grand trépied d'or, l'ouvrage de Vulcain, est placé dans l'arène ; c'est le prix du vainqueur. Semblable à un fleuve qui a rompu ses digues, l'Océan environne ce bouclier. Des cygnes y nagent à fleur d'eau ; d'autres font entendre leur voix harmonieuse ; des poissons se jouent dans ses ondes. Ce vaste et impénétrable bouclier, digne de l'admiration de Jupiter même, dont le tonnerre effraie les mortels, et par l'ordre duquel Vulcain le construisit, est ajusté avec tant d'art à la main d'Hercule, qu'il le manie avec facilité, malgré son poids énorme (*). >i

(') Celte traduction est île M. Gin; elle a été revue avec soin sur le texte grec.

T. V. K.NKIDK. III.

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