REGNE MINERAL
Oh ! que le temps sait bien, dans sa marche féconde, Sous mille aspects nouveaux reproduire le monde (') ! Qui l'eût cru qu'un amas de légers sédiments Brilleroit en cristaux, luiroit en diamants (2) ! Que la terre, oubliant sa vertu végétale, Des sucs dus à la fleur coloreroit l'opale (3) ! Qu'un ver emprisonné formeroit le corail (4) ) ! Mais ce noble arbrisseau, ces pierres, cet émail, Ne sont que l'ornement et le luxe du monde : En biens plus précieux notre terre est féconde. Pénétrez dans son sein : d'abord s'offre aux regards Ce sel , dans la nature abondamment épars (5). Le temps, qui l'accumule en de vastes carrières, En forme lentement des montagnes entières ; Et ces riches trésors, qu'ignore l'œil du jour , De la mer vagabonde annoncent le séjour.
J'atteste, ô Wiliska! tes carrières fécondes^.
Tremblant et suspendu sur tes voûtes profondes,
Le voyageur descend, et son œil enchanté
Dans ces antres obscurs voit toute une cité.
Des murailles de sel se montrent à sa vue .
Le sel se forme en voûte, en colonne, en statue :
Le sel se creuse en temple, et se dresse en autel ;
Le travailleur s'assied à des tables de sel.
Au milieu d'un ruisseau court l'onde salutaire
Que jamais de ces lieux l'amertume n'altère (7) :
Telle on dit qu'Aréthuse, au sein des flots amers,
Sans perdre sa douceur, voyageoit sous les mers.
Au-dessus, distillée en larmes abondantes,
L'eau des sels congelés brille en gouttes pendantes.
Là, chacun a son chef: il commande ; à sa voix
Des milliers de marteaux résonnent à-la-fois.
Tous, d'un égal effort, tous, d'une ardeur commune,
Attaquent ces remparts, ouvrage de Neptune :
Leurs pans tombent en blocs confusément épars.
Là, glissent des traîneaux : ici, roulent des chars.
Le tonneau suit dans l'air le tonneau qui s'élève ;
La mobile poulie, en criant, les enlève.
Chaque bloc est un prisme, et l'éclat des flambeaux
En palais de cristal a changé ces tombeaux.
L'œil voit sans se lasser ces brillants phénomènes. •
Du métal à son tour parcourons les domaines. Là, de plus grands tableaux frappent encor nos yeux ; Là, tout est plus savant et plus mystérieux :
Entrons. Le vent mugit sous ces voûtes profondes ; Des torrents souterrains j'entends gronder les ondes. Tout-à-coup jusqu'à moi parviennent d'autres sons; C'est le bruit des travaux, c'est le bruit des chansons, C'est la voix des humains. Alors de ces lieux sombres Je crois voir s'éclaircir et s'égayer les ombres : Aussi, malgré leur triste et ténébreuse horreur, Mes regards assurés s'y plongent sans terreur. Je descends, je parcours la longueur de ces routes, Je mesure de l'œil la hauteur de ces voûtes ; J'aime à voir ces grands blocs, ces rochers suspendus, En arceaux naturels sur ma tête étendus. C'est là, c'est encor là que, cachant sa puissance, L'éternel ouvrier, dans un profond silence, Compose lentement et décompose tout :
Il colore, il distille, il unit, il dissout.
Là, différents de poids, de forme, de figure (8), Dans la dure épaisseur de leur matrice obscure, Se forment ces métaux qu'on tâche d'arracher Aux veines de la terre, aux fentes du rocher : Le fer cultivateur, et le bronze qui tonne (9), Et ce métal docile où l'onde s'emprisonne (,0) ; L'étain, l'argent, et l'or qui brille sans rivaux (' ') ; Et ce nouveau métal, le plus lourd des métaux (12), Que long-temps à nos yeux déroba la nature, Et de nos arts féconds la richesse future ; Et le mercure enfin, qui, connu par son poids (l3), En globules roulants glisse et fuit sous nos doigts.
Il est d'autres métaux moins purs dans leur essence, Tous différents de poids, de couleur, de puissance : Le tung-stène grisâtre^) , et l'arsenic rongeur (x5), Qui du cuivre blanchi déguise la rougeur, Et par deux attentats sert, doublement perfide, Le monnoyeur coupable et le lâche homicide (l6); Mais qui, par ses couleurs réparant ses forfaits, A nos arts innocents prodigue ses bienfaits ('7). Ailleurs c'est le nickel (l8) ; le douteux molybdène (l9), Dont nul ne connoissoit la substance incertaine, En grains noirs et brillants se montrant à nos yeux, S'évaporant à l'air, et résistant aux feux ; Le cobalt qui, de l'art sujet involontaire (20), Garde dans le creuset sa roideur réfractaire, Et, par les feux ardents lentement pénétré, Se fond avec le verre en fluide azuré ; Le bismuth peu ductile et peu rebelle aux flammes (2I), Qui se forme en cristal et se déploie en lames ; Le manganèse à peine entamé par les feux, Mais au contact de l'air tombant en grains poudreux (22) : Et le zinc Indien, qui, lorsqu'un grand théâtre Etale à tout Paris ces jeux qu'il idolâtre, De si riches couleurs, de rayons si brillants, Pare ces faux soleils dans l'ombre pétillants, Dont Tivoli plaintif à regret s'illumine (23) , Et, pour Ruggieri, fait déserter Racine ; Et l'antimoine, enfin, utile aux animaux, Proscrit par des arrêts, ordonné par nos maux,
Et qui, de vains débats source long-temps féconde, Avant de le guérir, scandalisa le monde (24) : Tant les vieux préjugés fascinent nos regards, Et dans leur cercle étroit emprisonnent les arts !
Je ne citerai point tous ces métaux modernes De leurs nombreux aînés familles subalternes ; J'attends que le savoir, parmi leurs vieux parents, A leur race nouvelle ait assigné les rangs.
De ces métaux récents dont Fart fit la conquête, Chacun a son pouvoir : le chrome est à leur tête; Peintre des minéraux, de nos plus belles fleurs Il distribue entre eux les brillantes couleurs ; L'éméraude par lui d'un beau vert se colore; 11 transmet au rubis la pourpre de l'aurore ; Quelquefois du plomb vil fidèle associé, Teint d'un vif incarnat son obscur allié; Tantôt rival heureux des coideurs japonaises, Avant qu'elle ait de Sevré enduré les fournaises, Il peint la porcelaine, et lui prête à nos yeux Ces fonds verts et brillants qui résistent aux feux. [Notre siècle en est fier, et, par un juste hommage, Un jour de Vauquelin y gravera l'image (a5).
Tous ces métaux divers sont pesants ou légers, Ou purs, ou se mêlant de métaux étrangers; Les uns cassants et durs, d'autres avec souplesse En fils longs et brillants déployant leur richesse ; L'un prompt à s'amollir aux feux les moins brûlants, L'autre à peine dompté par des feux violents;
L'un fier de son éclat, l'autre de sou usage ;
L'un vil aux yeux du peuple, et l'autre aux yeux du sage.
Souvent ils sont cachés sous des masques trompeurs ;
Souvent des minéraux les subtiles vapeurs
Pénétrent lentement dans le sein de la terre ;
Le métal à son tour couvre souvent la pierre.
Du monde minéral étonnants végétaux, Les uns sont dessinés en bouquets, en rameaux; D'autres sont en plumage arrangés avec grace (z6) ; Ceux-ci n'offrent aux yeux qu'une grossière masse: Tous, destinés pour nous, passent à nos regards Des ateliers du temps aux ateliers des arts ; Et notre œil voit sortir de cette nuit profonde, L'espoir, les biens, les maux, et les crimes du monde.
Mais la mine s'épuise, et dans son sein muet La nature sommeille et le travail se tait. Que dis-je? la nature en tout temps agissante, Répare incessamment leur source renaissante. Déjà sa main reprend en secret ses travaux, Et fait de nouveaux plans pour des siècles nouveaux : Mais l'espoir pour long-temps de ces antres s'exile. Quelquefois seulement ils deviennent l'asile De l'infâme assassin., du brigand ténébreux, Hélas ! et quelquefois l'abri du malheureux; Sur-tout quand les tyrans sur leurs listes sanglantes Inscrivent sans pitié leurs victimes tremblantes. Essayons ce récit des publiques horreurs ;
11 convient à mes chants, il convient à nos mœurs.
De mille factions mère désordonnée, Florence à leurs fureurs vivoit abandonnée ; Dans ses murs, sans repos, sans police et sans lois, Sur les partis rivaux se promenant sans choix, Des bourreaux fatigués la hache indifférente, De leur sang confondu sans cesse étoit fumante ; Et le meurtre, toujours nommant leur successeur, Jetoit sur l'opprimé le superbe oppresseur. Un vain peuple à-la-fois et féroce et volage, Après lavoir formé, détruisoit son ouvrage; Et toujours entraîné, croyoit toujours choisir. Chacun de sa faveur ardent à se saisir, Du nom de liberté flattoit sa servitude ; Lui, dans son orageuse et vague inquiétude, Instrument et jouet de vingt partis rivaux, Passoit de trouble en trouble à des tourments nouveaux. Ainsi de tous côtés lorsque souffle l'orage, La mer doute à quels vents doit obéir sa rage.
Ormond régnoit alors ; sa tête en cheveux blancs Annoncoit et le calme et le froid des vieux ans. Mais la paix de son front n'étoit point dans son ame; L'ardente ambition le brûloit de sa flamme ; Ainsi sous les frimas FEtua cache ses feux. Si l'orgueil pouvoit l'être, Ormond étoit heureux. Une fille charmante, aux succès politiques Ajoutoit la douceur des plaisirs domestiques. Elvire étoit son nom ; et son cœur, et ses traits, A toutes les vertus joignoient tous les attraits.
Florence dans ce temps, au milieu des tempêtes, Aimoit encor les jeux, les pompes et les fêtes ; Et dans le même jour, et dans les mêmes lieux, Où des scènes de sang a voient frappé les yeux, Le bal étoit ouvert, et le plaisir barbare Passoit des cris de mort aux sons de la guitare. Elvire soupiroit, et, pleurant son pays, Fuyoit l'œil du public. Tel un sauvage lis, Confiant au désert les parfums qu il exhale, Cache aux vents indiscrets sa beauté virginale; Ou tel, aux pieds d'Athos où gronde l'aquilon, Se renferme et se tait un modeste vallon. Seulement, pour charmer sa tranquille retraite, Sa jeune main tenoit l'aiguille ou la navette. Tantôt, de son pays peignant les longs malheurs, Elle en chargeoit la toile et l'arrosoit de pleurs ; Tantôt, de ses aïeux réveillant la mémoire, De leur vieille discorde elle lisoit l'histoire; Et dans ces souvenirs le présent retracé , Lui montroit l'avenir écrit dans le passé.
Un jour enfin au cirque ayant suivi sa mère, Elvire aux spectateurs se montra la dernière, Et des autres beautés l'éclat s'évanouit. Ainsi lorsque des fleurs l'essaim s'épanouit, La rose entre ses sœurs, plus tardive et plus belle, Se montre, et tout éclat disparoît devant elfe. Le jeune et beau Dolcé vint, la vit, et l'aima ; D'un feu non moins rapide Elvire s'enflamma :
Ainsi d'un même essor, lune à l'autre fidèles, Se suivent dans leur vol deux jeunes hirondelles; Ou tels, se rencontrant, deux amoureux ruisseaux Unissent leur murmure et confondent leurs eaux. Auprès du vieil Ormond, jaloux de son empire, Le sensible Dolcé brigua la main d El vire : Ormond lui préféra l'ambitieuse ardeur D'un jeune audacieux soutien de sa grandeur. Jusqu'au fond de son cœur Dolcé sentit l'offense, Et l'amour dans son ame alluma la vengeance. Dolcé jusqu'à ce jour aux beaux arts, aux plaisirs, Avoit abandonné ses innocents loisirs ; Mais lorsqu'enfin l'amour, l'affront fait à sa flamme, A cette douce paix eut arraché son ame, Rien ne le contint plus, et son cœur outragé, Par l'honneur, par l'amour jura d'être vengé. Tout ce qui peut gagner la faveur populaire, La noblesse du sang, l'heureux désir de plaire, Le talent rehaussé par d'aimables dehors, La vertu qu'embellit la grace d'un beau corps, L'art touchant des bienfaits, l'art brillant du langage ; Le trop heureux Dolcé reçut tout en partage : Il en arma sa haine, et, bientôt renversé, Par son jeune rival Ormond fut remplacé.
Malheureux ! dans sa chute où trouver un asile ? Ce n'étoit plus le temps où le vaincu tranquille Pouvoit, cédant au sort un pouvoir abhorré, Tîetomber dans la foule, et s'y perdre ignoré.
L'implacable vengeance accabloit sa disgrace j
Le vainqueur au vaincu n'eût osé faire grace :
Dépendant des ressorts qu'il avoit fait mouvoir,
Lui-même obéissoit au faîte du pouvoir ;
Et, tremblant d'arrêter le cours de sa vengeance,
Étoit libre en sa haine et non dans sa clémence.
A l'aspect des bourreaux, du fer ensanglanté^
Le citoyen proscrit fnyoit épouvanté,
Confioit à la nuit son départ solitaire,
Du plus obscur réduit recherchoit le mystère.
Malheur à tout mortel, dont le zélé imprudent,
De son timide asile eût été confident !
Plus malheureux, celui dont le toit secourable
Eût osé recueillir cet hôte redoutable !
Tout se taisoit, le sang, l'amour et l'amitié;
Les larmes se cachoient dans l'œil de la pitié ;
Et l'hospitalité, dans ces malheureux âges,
N étoit plus qu'aux déserts et qu'aux antres sauvages.
Au milieu du tumulte, et du sang, et des cris Qui proclamoient le nom et la mort des proscrits, Ormond fuit, et, hâtant sa course vagabonde, Rencontre près d'un bois une mine profonde, Fréquentée autrefois, et déserte aujourd'hui; Antre affreux où du jour jamais l'astre n'a lui. D'effroyables ravins en gardent les approches ; Du sommet escarpé de ses hideuses roches On n'entend que les cris des oiseaux dévorants. Le murmure des bois, et le bruit des torrents.
Là, quittant ses foyers, ses amis, sa famille, Le malheureux vieillard s enfonce avec sa fille : Là, contre son vainqueur, contre le sort jaloux, En imprécations éclatoit son courroux.
Ainsi sur son rocher, jeté par des perfides, Philoctéte en fureur maudissoit les Atrides. Ormond marchoit, erroit sous ces rocs ténébreux : Leur silence désert, leur abandon affreux, Sembloient de son destin lui peindre la tristesse. « Autrefois, disoit-il, la soif de la richesse Attiroit dans ces lieux des cœurs intéressés ; Leur richesse n'est plus, les voilà délaissés : Tel est mon sort. Ma sombre et triste défiance, Enfant de la vieillesse et de l'expérience, M'a fait cacher à tous l'abri de mes malheurs; Pas un ami ne sait dans quel antre je meurs ! J'ai tout perdu ! Que dis-je ? en mon destin funeste El vire est avec moi, mon Elvire me reste ! »
Tout ce que la touchante et noble antiquité De la tendre Antigone autrefois a conté, N'a rien de comparable aux tendres soins d'Elvire. Tantôt, quand le sommeil reprenoit son empire, A son père assoupi ses soins compatissants Faisoient un doux chevet de ses bras innocents : Tantôt, s'ils le troubloient par leurs affreux mensonges, D'un regard inquiet elle épioit ses songes, Les lisoit sur son front, et, hâtant son réveil, Pour le rendre au repos l'arrachoit au sommeil :
Tantôt elle sortoit, et, d'une main tremblante,
Saisissoit à la hâte, ou la fraise odorante,
Ou le fruit savoureux que donne le figuier,
Ou de son fruit amer dépouilloit l'olivier.
Souvent ses beaux cbeveux, pour un plus noble usage
Courbant en arc ou l'if ou le cormier sauvage,
De leur tresse tendue envoyoient le roseau
Dont la pointe dans l'air alloit frapper l'oiseau;
Soudain elle rentroit, et sa timide joie
A son père attendri couroit porter sa proie.
D'autrefois, de sa soif pour apaiser l'ardeur,
Dans une coupe d'or, débris de leur splendeur,
Que jadis emplissoit de sa liqueur choisie,
De Smyrne ou de Chio Fodorante ambrosie,
Sur la croupe du mont ses mains alloient chercher
L'eau qui tomboit des cieux dans le creux du rocher.
Osaient-ils un instant quitter leur solitude ?
Avec quelle attentive et tendre inquiétude
Elvire observoit tout, et, lui servant d'appui,
Lui choisissoit sa place et veilloit près de lui !
Du malheureux alors la douleur affoiblie
Quelquefois faisoit place à la mélancolie.
Un soir que dans ces lieux, avec un front riant, Diane aux doux rayons éclairoit lorient, Cet air frais, ce ciel pur, cette pâle lumière, Ce repos étendu sur la nature entière, Pénétrant par degrés dans le fond de son cœur, Par un charme inconnu suspendit sa douleur,
Tout à coup se tournant vers sa consolatrice :
« O charme de mes jours, ma douce bienfaitrice!
Je ne sais quel attrait ont ces riants tableaux;
Mais je sens moins ici la vengeance et mes maux !
L'homme devient plus calme auprès de la nature !
De Dolcé, dans ces lieux, j'oublie enfin l'injure :
Je suis las de haïr, et sans peine mon cœur
Excuse en lui l'amant, et pardonne au vainqueur.
Toi, pardonne un refus qui fit notre infortune !
Que la mienne à tes yeux ne soit pas importune !
S'il existe un pouvoir ami des malheureux,
Crois qu'il reconnoîtra des soins si généreux !
C'est toi dont le printemps console ma vieillesse;
C'est toi qui de mon antre adoucis la tristesse :
De l'astre qui nous luit l'aspect consolateur
Est moins doux à mes yeux que tes soins à mon cœur. »
Il dit, serra sa main, répandit quelques larmes. Dès ce moment, la vie eut pour lui plus de charmes; Et, respirant enfin du poids d'un long courroux, Son cœur fut plus tranquille, et son sommeil plus doux.
Cependant les partis, les vengeances, les haines, Troubloient encor l'état de leurs sanglantes scènes; Et Dolcé, par la force au plus haut rang monté, Par la force, à son tour, s'en vit précipité. De son régne plus doux les successeurs féroces Signalèrent sans fin leurs vengeances atroces. Il fallut par la fuite échapper à la mort. Mais, ô coups imprévus ! ô caprice du sort !
Dans le tumulte affreux du revers qui l'exile, Son unique ressourcé, et son unique asile, Ce fut cet antre même où s'étoit enfoncé Le malheureux vieillard par ses mains renversé : Tant à ses jeux cruels la fortune obstinée, Des mortels au hasard roule la destinée !
Sombre et pensif, il entre en cet affreux séjour, Furieux de regrets, de vengeance et d amour. L'amour, dont tant de soins n'ont pas éteint la flamme, Plus violent alors, se rallume en son ame. « Que fait Elvire? hélas ! en proie à ses douleurs, Elle pleure, et c'est moi qui fais couler ses pleurs ! Sort cruel, va, transporte où tu voudras l'empire, Les honneurs, les trésors; mais rends-moi mon Elvire ! Que je revoie Elvire, et je meurs consolé ! »
Ainsi Dolcé parloit, furieux, désolé.
Durant deux jours entiers, dans sa rage tranquille, Sur le même rocher il demeure immobile ; Mais enfin, excité d'un désir curieux, Il veut interroger et connoître ces lieux. Il entre, il se confie à ces lugubres voûtes, Il traverse à pas lents leurs ténébreuses routes. Tout-à-coup, ô surprise ! il croit entendre un bruit. 11 approche, on lévite ; il avance, on le fuit : Enfin il les atteint, et reconnoît sans peine La fille à son amour, et le père à sa haine. Interdits tous les deux, et muets un moment, Ces superbes rivaux restent sans mouvement:
A l'aspect l'un de l'autre, ils admirent ensemble
Le sort qui les unit, le lieu qui les rassemble.
Tels deux vaisseaux guerriers qui, dans un choe affreux,
Sur le vaste Océan se foudroyoient entre eux,
Jetés par l'aquilon sur le même rivage,
Confondent leurs débris et mêlent leur naufrage.
Elvire en pleurs gémit ; le jeune et fier Doicé .
Jette au superbe Ormond un regard courroucé.
D'un air calme et serein le vieillard l'envisage.
« Oui, lui dit-il enfin, je t'ai fait un outrage :
Mais de quoi t'a servi ton imprudent courroux?
Toi-même du destin tu ressens donc les coups !
Déplorable désir de gouverner les hommes !
Dolcé, dans quel état et dans quel lieu nous sommes !
Regarde; ici vivoient des mortels malheureux,
Déterrant des trésors qui n'étoient pas pour eux ;
Dont les yeux ignoroient, dans cette nuit profonde,
S'il étoit un soleil, s'il existoit un monde :
Eh bien ! chargés de fers, accablés de travaux,
Ils chantoient, et leurs chants adoucissoient leurs maux.
Et nous, nous au milieu des discordes civiles,
Du ravage des champs, du pillage des villes,
L'un par l'autre abhorrés, Fun par l'autre abattus,
Oppresseurs sans pouvoir, malheureux sans vertus,
Privés des vrais plaisirs, des vrais biens de la vie;
Le moindre de nos maux eût consolé l'envie.
Vaincu, proscrit, jeté dans ce séjour d'effroi
Je t'ai haï long-temps; puis j'ai pleuré sur toi.
Toi, si ta haine encor peut conserver sa rage, Contemple ces lambeaux et regarde mon âge. » Dolcé long-temps se tait, regarde tour à tour L'objet de sa fureur, l'objet de son amour. El vire enfin laissa tomber d'un œil humide, Avec un doux regard, une larme timide.
Que ne peut sur l'amour une larme, un regard? Il s'élance, il se jette aux genoux du vieillard : « O toi, dont j'ai causé, dont j'ai plaint la misère. C'en est fait, à tes pieds j'abjure ma colère. Non, je n'étois point né pour sentir la fureur. Qu'un sentiment plus doux étoit fait pour mon cœur! Me voilà devant toi, mets ta main dans la mienne, Et puisse Elvire un jour y joindre aussi la sienne. Alors je ne suis plus proscrit ni malheureux; Alors je trouve ici ma patrie et mes dieux : Trop heureux si je puis, partageant vos disgraces, Cousoler le malheur, la vieillesse et les graces. » Ainsi Dolcé parloit, et, dans le même instant Vers l'issue opposée un bruit confus s'entend. Surpris et curieux, il approche, il écoute. Un mortel empressé marchoit sous cette voûte; Non point avec ce pas timide, suspendu, Qui craint de se trahir, tremble d'être entendu; Mais d'un pas ferme et sûr, mais avec ce visage, D'une nouvelle heureuse infaillible présage: C'est un confident sûr, de qui l'avis certain Vient instruire Dolcé de son nouveau destin.
Tout est change : le peuple, inquiet, et volagr, Pour la troisième fois a brisé son ouvrage ; Et du parti d'Ormond, du parti de Dolcé, Les débris réunis l'ont déjà remplacé.
S'ils veulent ressaisir les rênes de l'empire, A leur pouvoir nouveau l'état entier conspire ; Et déjà, ralliant toutes les factions, La faveur populaire a proclamé leurs noms.
An malheureux vieillard , de cet avis fidèle L'impatient Dolcé court porter la nouvelle. « Le ciel, dit le vieillard, a puni ces brigands ; Le ciel est juste enfin : mais. vois ces cheveux blancs, Dois-je à des chocs nouveaux exposer mon vieil âge? C'est assez d'une erreur, c'est assez d'un naufrage. Au bord d'une forêt, sur la rive des mers, Un vieux château me reste en des vallons déserts ; Là peut-être m'attend un destin plus tranquille. Si tu peux, jeune encor, supporter cet asile, Mon Elvire est à toi : vers ce nouveau séjour Un facile trajet nous conduit en un jour. >< Il dit, Dolcé l'embrasse ; et la douce rosée, Qui rafraîchit le sein de la terre embrasée, Apporte moins de joie au sillon altéré, Que Dolcé n'en goûta dans son cœur enivré. Mais avant son départ il veut que 1 hyménée Et d'Elvire et de lui fixe la destinée.
Sur la cime du mont un agreste ruisseau, Dont l'onde souterraine y cachoit son berceau ,
A travers les rochers de leurs sombres retraites Se glissant lentement par des routes secrètes, Baignoit leur antre obscur; et ses flots épaissis, Suspendant aux rochers leurs sédiments durcis, De spaths (26) et de cristaux différents de figure Ornoient du noir lambris la brute architecture. Des siècles et des eaux ouvrage naturel, Au milieu s elevoit un magnifique autel, Que le suc minéral, distillé de la voûte, En colonne d albâtre a bâti goutte à goutte (27) ; Et lorsque dans l'horreur de cet obscur séjour Des brandons allumés reproduisoient le jour, De leurs reflets divers la pompe éblouissante, De rochers en rochers au loin rejaillissante, Défîoit dans la nuit les rayons du soleil. Là, sans suite, sans faste, et sans vain appareil, Pour temple les arceaux de cette voûte obscure, Ces prismes pour flambeaux, pour témoin la nature. Pour offrande leur cœur, un rocher pour autel, Le dieu d'hymen reçut leur serment mutuel ; Et jamais, dans l'éclat de ses plus riches fêtes, Ce dieu n'avoit reçu de plus nobles conquêtes. Enfin ils sont unis : la nuit vient, et l'amour Aux mystères d'hymen les appelle à son tour. Là, ne se montra point cette pompe qu étale Des riches et des grands la couche nuptiale ; Ces superbes rideaux, ces coussins fastueux, Des amours opulents trône voluptueux :
L'art ne profana point cette union si douce ;
La nuit prêta son ombre, et les rochers leur mousse.
Dans les.cieux cependant l'aurore est de retour : Il est temps de partir pour leur nouveau séjour ; Il est temps de quitter cette grotte chérie, Dès long-temps leur asile, et déjà leur patrie. Mais, ô douleur nouvelle ! en désertant ces toits Ils pensent s'exiler pour la seconde fois. En vain ce lieu lugubre, arrosé de leurs larmes, De la société leur refusoit les charmes; En vain les profondeurs de cet antre écarté Des doux rayons du jour ignoroient la clarté : Ils l'aimoient; chaque jour la puissante habitude Rendoit sa nuit moins sombre et son séjour moins rude. Témoin de leurs plaisirs, témoin de leurs douleurs, Cet antre le premier adoucit leurs malheurs, Accueillit leur misère. Eh ! quel rocher sauvage Ne plaît au malheureux échappé du naufrage ! Ils partent cependant, et, les larmes aux yeux, Sur le seuil de la grotte ils lui font leurs adieux. Une nacelle est prête : ils voguent, et peu d'heures Leur montrent de plus près leurs nouvelles demeures, Qu'en cercle environnoit un rivage charmant. A peine ils l'ont touché, dieux, quel ravissement ! La, soudain de leurs cœurs s'apaise la tempête ; L'air plus calme et plus pur pèse moins sur leur tête ; Des vainqueurs, des vaincus, des bourreaux, des proscrits. Leurs tranquilles bosquets n'entendent point les cris.
Bien loin deux vont mourir les clameurs populaires
Et le rugissement des factions contraires.
Aucun fiel n aigrit plus ces deux rivaux fameux .
El vire est le lien qui les unit entre eux.
Telle entre deux couleurs > médiatrice heureuse,
Glisse d'un ton plus doux la teinte harmonieuse.
11 falloit cependant par d'utiles plaisirs, Par d'aimables travaux varier leurs loisirs : Le crayon, le pinceau, la lyre, la lecture, De leur nouveau séjour l'agréable culture, Des coteaux, des vallons l'aspect délicieux, Les trésors de la terre et l'étude des cieux , Charmoient innocemment leur douce solitude. Sur-tout des minéraux l'intéressante étude Occupoit leurs moments : tous rangés avec art, Et classés avec ordre, instruisoient leur regard. A leur tête éclatoit sur ce brillant théâtre Un fragment précieux de cet autel d'albâtre, Dépositaire heureux de leur premier serment, Et de leur tendre amour fidèle monument. Dès lors tous trois sans soins, sans trouble, sans envie, Crurent ou retrouver ou commencer la vie. Plus de jours malheureux , plus d'inquiètes nuits : Leurs nuits étoient sans trouble et leurs jours sans. ennuis. Tel un fleuve rapide, enfant d'un mont sauvage, Qui, tourmentant ses eaux, son lit, et son rivage,
Parmi d'affreux rochers mugissoit en courroux, Arrivé par degrés sur un terrain plus doux Se calme, s'abandonne à sa pente insensible. Et, de torrent fougueux, devient ruisseau paisible.