BUFFON
('4) Au lion dans les bois, à l'aigle dans son aire, Qui ne reconnoît pas le même caractère?
Ce rapprochement de l'aigle et du lion n'est pas un simple jeu de l'imagination du poète; voici en quels termes s'exprime Buffon.
« L'aigle a plusieurs convenances physiques et morales avec le lion : la force , et par conséquent l'empire sur les autres oiseaux , comme le lion sur les quadrupèdes : la magnanimité ; ils dédaignent également les petits animaux et méprisent leurs insultes ; ce n'est qu'après avoir été longtemps provoqué par les cris importuns de la corneille ou de la pie, que l'aigle se détermine à les punir de mort; d'ailleurs, il ne veut d'autre bien que celui qu'il conquiert, d'autre proie que celle qu'il prend lui-même : la tempérance; il ne mange presque jamais son gibier en entier, et il laisse, comme le lion, les débris et les restes aux autres animaux. Quelque affamé qu'il soit, il ne se jette jamais
sur les cadavres. Il est encore solitaire comme le lion, habitant d'un désert dont il défend l'entrée et l'usage de la chasse à tous les autres oiseaux; car il est peut-être plus rare de voir deux paires d'aigles dans la même portion de montagne, que deux familles de lions dans la même partie de forêt; ils se tiennent assez loin les uns des autres pour que l'espace qu'ils se sont départi leur fournisse une ample subsistance; ils ne comptent la valeur et l'étendue de leur royaume que par le produit de la chasse. L'aigle a de plus les yeux étincelants et à-peu-près de la même couleur que ceux du lion, les ongles de la même forme, l'haleine tout aussi forte, le cri également effrayant. Nés tous deux pour le combat et la proie, ils sont également ennemis de toute société , également féroces , également fiers et difficiles à réduire; on ne peut les apprivoiser qu'en les prenant tout petits. »
(l5) Combien la liberté, rebelle oti dépendante,
Ouvre encore à mes vers une source abondante ! En vain , des animaux se proclamant le roi , L'homme à tout ce qui vit croit imposer la loi ; Des êtres animés dont l'univers abonde , Peu vivent avec nous : leur foule vagabonde Cherche dans les forêts ou dans les autres sourds Un sort indépendant et de libres amours.
» L'empire de l'homme sur les animaux, dit Buffon, est un empire légitime qu'aucune révolution ne peut détruire; c'est l'empire de l'esprit sur la matière; c'est non seulement un droit de nature, un pouvoir fondé sur des lois inaltérables ; mais c'est encore un don de Dieu , par lequel l'homme peut reconnoitre à tout instant l'excellence de son être; car ce n'est pas pareequ'il est le plus parfait, le plus fort ou le plus adroit des animaux, qu'il leur commande : s'il n'étoit que le premier du même ordre, les seconds se réuniroient pour lui disputer l'empire; mais c'est par supériorité de nature que l'homme régne et com-
mande; il pense, et dès-lors il est maître des êtres qui ne pensent point.
« Cependant, parmi les animaux, les uns paroissent être plus ou moins familiers, plus ou moins sauvages, plus ou moins doux , plus ou moins féroces : que l'on compare la docilité et la soumission du chien avec la fierté et la férocité du tigre; l'un paroît être l'ami de l'homme, et l'autre son ennemi : son empire sur les animaux n'est donc pas absolu. Combien d'espèces savent se soustraire à sa puissance par la rapidité de leur vol, par la légèreté de leur course, par l'obscurité de leur retraite, par la distance que met entre eux et l'homme l'élément qu'ils habitent! Combien d'autres espèces lui échappent par leur seule petitesse! Et enfin, combien y en a-t-il qui, loin de reconnoitre leur souverain, l'attaquent à force ouverte; sans parler de ces insectes qui semblent l'insulter par leurs piqûres; de ces serpents, dont la morsure porte le poison et la mort, et de tant d'autres bêtes immondes, incommodes, inutiles, qui semblent n'exister que pour former la nuance entre le mal et le bien , et faire sentir à l'homme combien , depuis sa chute, il est peu respecté. »
(,6) Le faucon obéit à notre art meurtrier...
La chasse à l'oiseau, l'un des exercices les plus inutiles, est un de ceux où il a fallu de la part de l'homme le plus d'industrie et de patience. Rendre notre esclave, assujétir à nos ordres celui de tous les êtres qui sembloit le plus indépendant de nous, faire revenir au moindre signe l'oiseau qui vole le mieux, et à qui sa force et ses armes donnent tous les moyens de se procurer à chaque instant une subsistance abondante: tel étoit le problème. On y parvient en faisant veiller et jeûner le faucon, en lui couvrant les yeux, et ne lui rendant le jour que lorsqu'on lui montre l'appât, en lui vidant l'estomac pour augmenter sa faim , en lui plongeant la tête dans l'eau quand il est
trop revêche. On peut voir clans les ouvrages de fauconnerie la suite de tous ces procédés; leur succès est tel, qu'un bon fauconnier doit avoir dressé son oiseau en un
mois.
(■7) Une bourse, d'un fil plus délicat encor, Renferme de ses œufs le précieux trésor.
Une petite araignée noire, commune dans les jardins, porte ses œufs dans un sac de soie attaché sous son ventre; elle les défend avec courage; et quand on les a détachés, elle s'empresse de les reprendre et de les fixer de nouveau.
C8) Quand l'hymen étonné d'un tigre a fait un père.
L'auteur du poëme de Y Amour maternel, l'intéressant Millevoie, si prématurément enlevé au bel art qu'il cultivoit avec tant de succès, a exprimé ce sentiment avec beaucoup de grace et de naturel :
Ce maternel amour, par des charmes secrets
Émeut la brute même au fond de ses forêts.
L'hyène épouvantable et l'affreuse panthère,
Sous leur farouche aspect, cachent uu cœur de mère.
Terrible en sa douleur, par de lugubres cris
La lionne au désert redemande ses fils.
Lorsque du doux printemps la présence féconde
Au souffle des zéphyrs ressuscite le monde ,
Renonçant à ses jeux, le peuple des oiseaux
Cherche au fond des bosquets les plus sombres rameaux;
Et la mère attentive arrondit et décore
Le nid de ses enfants , qui ne sont pas encore.
Philoméle en nos bois suspend l'hymne d'amour ;
En vain elle voit naître et voit mourir le jour :
L'écho ne redit plus sa finale légère,
Et son tendre silence avertit qu'elle est mère.
('9) Lyonnet! des savants le plus parfait modèle, Ton talent fut sublime et ton art fut humain.
Le traité anatomique de la chenille du bois de saule, par Lyonnet, est à-la-fois le chef-d'œuvre de l'anatomie et de la gravure; mais c'est sur- tout celui de la patience, et il n'y a point de livre plus propre à nous faire admirer la prodigieuse complication des ressorts qui animent des êtres organisés. Cet insecte, dont l'existence est à peine connue du vulgaire, a pour ses mouvements plus de quatre mille muscles, et un nombre peut-être double de rameaux reconnoissables de nerfs pour ses sensations et de trachées pour sa respiration ; le tout sans préjudice des viscères propres à digérer et à filer, ainsi que de ses nombreux organes extérieurs; l'imagination s'effraie, quand on songe que le moindre insecte , le moindre ver jouit d'une organisation au moins aussi développée, et que les naturalistes ont déjà compté plus de vingt mille espèces de ces petits êtres dont aucun ne ressemble complètement à l'autre.
Lyonnet, qui a mis dix années à faire son livre et à en graver les admirables planches , prend soin d'assurer ses lecteurs qu'il n'a eu qu'un très petit nombre d'individus à faire périr pour ses observations.
(30) Autrefois, dans Carthage, un roi syracusain,
Stipulant en vainqueur les droits du genre humain,
Abolit à jamais ces sanglants sacrifices ,
Que de ses dieux cruels exigeoient les caprices.
Gêlon, roi de Syracuse, ayant contraint par ses victoires les Carthaginois à conclure la paix, leur imposa, pour principale condition , de renoncer aux sacrifices humains.
(") Si je veu« remonter au régne végétal ,
Je vois cuire eux les talcs et leurs lames fibreuse», L'amiante alongeant ses membranes soyeuses, Qui, se changeant en fil, donne ce tissu si fin, Triomphant de la flamme et l'émule du lin.
Bonnet, qui a beaucoup insisté sur les nuances et les rapports par lesquels les êtres naturels sont liés en une sorte de grande chaîne, a présenté les minéraux lamelleux et fibreux, comme ressemblants, à quelques égards, aux corps organisés, et comme formant le chaînon qui unit le régne minéral au régne végétal.
Le talc est une pierre composée de feuillets minces et
souvent transparents; Y amiante , au contraire, se forme
de filets flexibles, et quelquefois susceptibles d'être filés. La
toile qu'on en fait résiste à la flamme. On la passe au feu
pour la blanchir.
(") La tendre sensitive, aux yeux surpris du sage, Semble lier entre eux par un plus doux passage La race qui végète et l'empire animé ; Le polype des eaux, prodige renommé, Dont tantôt je peignois la tige renaissante , Parut pour reunir l'animal à la plante.
Indépendamment de la sensitive et du polype, qui, appartenant à la classe des végétaux, se rapprochent par certaines propriétés de celle des animaux, le régne animal nous offre une multitude d'individus , tels que les insectes et les animaux microscopiques, ayant avec les plantes divers traits de ressemblance que ne partagent point les autres animaux.
,i° Les organes respiratoires des insectes sont, comme ceux des plantes, répandus sur toute leur surface.
2° Les insectes aspirent, comme les plantes, des fluides aériformes nuisibles aux animaux à poumon. Il suffit, pour s'en convaincre, d'observer les circonstances qui ac-
compagnent la fermentation de la vendange. Le végétal se décompose à l'aide d'une douce chaleur. Ses principes constitutifs, l'hydrogène, le carbone, et l'oxigène, se séparent ; le carbone se combine avec une portion de cet oxigène; il se forme du gaz acide carbonique qui va occuper , au-dessus de la matière en fermentation , une place marquée par sa pesanteur spécifique, et bientôt l'on voit un grand nombre d'insectes se précipiter et nager dans ce fluide, dont les autres animaux ne peuvent supporter la présence.
3° Les insectes transpirent, comme les plantes, du gaz oxigène dans certaines circonstances ; tandis que les animaux à poumon ne transpirent jamais que des gaz méphitiques. Les insectes peuvent donc servir à montrer la marche graduée de la nature, dans son passage du règne végétal au règne animal.
Ainsi, dans la chaîne immense des êtres matériels dont notre monde physique se compose, chaque anneau est lié à celui qui le précède et à celui qui le suit, par des rapports qui, quoique étrangers à la multitude, n'échappent point à l'œil attentif de l'observateur habile à les saisir.
(l3) Les lacs ont leurs oiseaux, la mer a ses serpents.
Les serpents d'eau , ou hydrophides , sont communs dans la mer des Indes ; on les reconnoît à leur queue comprimée, et on les rencontre souvent à de très grandes distances des terres. Il ne faut pas les confondre avec ce prétendu serpent de mer qui appartient au genre de l'anguille, et dont la grandeur a été ridiculement exagérée par Pontoppidan et par d'autres écrivains du Nord.
("-*) Et ses poissons ailés, et ses poissons rampants.
Des poissons de divers genres, tels que des trig lès , des
exocets, des scorpènes , ont les nageoires pectorales assez étendues pour se soutenir sur elles en l'air pendant quelques moments comme sur des parachutes.
D'autres poissons, tels que les raies, les turbots, etc., manquant de vessie aérienne , ont de la peine à s'élever dans l'eau et restent presque toujours au fond ou même dans la vase.
(,5) Quelques uns, habitants de la terre et de l'onde, Touchent à deux degrés de l'échelle du monde.
Les phoques, et autres animaux aériens qui passent la plus grande partie de leur vie dans l'eau, ont reçu depuis long-temps le nom d'amphibies, comme s'ils jouissoient à volonté de la vie de poissons et de celle de quadrupèdes; mais ils ne respirent point l'eau à la manière des poissons, et ne peuvent y plonger' que pendant quelques
minutes.
(26) De l'autruche, trottant sur ses pieds de chameau, L'aileron emplumé la rejoint à l'oiseau.
L'autruche, le casoar, le touyou, sont de véritables oiseaux conformés en tout comme le reste de leur classe , mais dont l'aile est seulement trop courte pour soutenir leur poids.
(*7) De l'écureuil volant la famille douteuse.
Les polatouches, ou écureuils volants, dont on trouve une espèce en Russie, une autre en Canada, et une troisième, beaucoup plus grande, aux Indes orientales, ont la peau des flancs prolongée entre leurs jambes de devant et celles de derrière, et forment une large surface qui les soutient dans l'air et leur permet de s'élancer très loin d'un arbre à l'autre. C'est là tout leur vol.
(j8) L'oreillard déployant son aile membraneuse...
L'oreillard est une petite chauve-souris de notre pays, ainsi nommée parceque ses oreilles sont aussi grandes que tout son corps.
Les chauve-souris sont de vrais quadrupèdes , à bouche armée de dents et garnie de lèvres, à corps couvert de poils, produisant des petits vivants et les nourrissant du lait de leurs mamelles. Seulement leurs bras et leurs doigts sont excessivement alongés, et une membrane fine, occupant les intervalles des doigts et s'étendant jusqu'aux pieds et aux côtés de la queue, remplit les fonctions de véritables ailes et leur permet de voler presque comme des oiseaux.
(29) En vain, nous étalant sa forme presque humaine, Et sa large poitrine, gt sa taille hautaine, Et ses adroites mains, l'homme inculte des bois Sur nous des animaux revendique les droits.
On a en effet ridiculement exagéré la ressemblance de Y orang-outang avec nous; et quoiqu'un écrivain moderne soit allé jusqu'à dire que l'homme est un orang-outang dégénéré, la vérité est que le célèbre orang-outang de Bornéo, le singe qui s'approche le plus de l'homme, n'atteint qu'à trois ou quatre pieds de haut, est incapable de marcher debout sans l'aide d'un bâton , se traîne même à quatre pieds plutôt qu'il n'y marche, et ne jouit de quelque agilité, que lorsqu'il grimpe aux arbres.' Sa physionomie rappelle un peu celle du nègre quand on le voit de face ; mais de profil la saillie de son museau décèle bien vite la brute. La longueur démesurée de ses bras lui donne un air hideux d'araignée, et quoique ses mouvements aient quelque chose de moins brusque , de moins pétulant que ceux des autres singes, que son naturel soit plus doux, plus aimant, plus docile, il ne paroit pas qu'il soit beaucoup supérieur au chien par son intelligence-, mais sa con-
formation donnera toujours à ses actions et à ses gestes une ressemblance avec le.'i nôtres, faite pour frapper le
vulgaire.
(3o) Non que des animaux l'imparfaite eloquence N'ait ses propres accents et ses expressions, Signes de ses besoins et de ses passions. Même son ne rend pas leur joie et leur tristesse , etc.
Il y a, dans Lucrèce, (liv. V, v. 1062 et suiv. ), un passage très remarquable sur le sujet que traite ici Delille, qui en a probablement emprunté l'idée première au peintre éloquent de la nature : il en fait seulement une application différente. Voici le morceau de Lucrèce :
Enfin des animaux la muette éloquence , Par des sons variés exprime tour-à-tour Le plaisir, la douleur, la vengeance ou l'amour. Vers toi cette molosse approche menaçante ; La vois-tu soulever sa lèvre frémissante, Et, te montrant à nu sa redoutable dent, A son âpre fureur préluder en grondant? A-t-elle cette voix, lorsque sa vigilance Fait retentir des nuits le lugubre silence? De ses petits, foulés mollement sous ses pas, Quand sa langue assouplit les membres délicats; Quand elle les provoque avec de doux murmures , Leur imprime en jouant d'innocentes morsures; De l'amour maternel combien le tendre accent Diffère de ce cri douloureux et perçant Qu'elle exhale en rongeant le fer qui la captive, Ou des sous arrachés à sa terreur plaintive, Lorsque , rampante aux pieds de son maître irrité , Elle offre au châtiment sa docile fierté.
PONGERVILLE