‹ Œuvres de J. Delille (volume 5)Chapitre 7 sur 13 · RÈGNE ANIMAL · texte numérisé non relu

RÈGNE ANIMAL

Jadis quand je lisois les fastes de la gloire, Des peuples et des rois j'interrogeois l'histoire ; Je marchois à travers les états ébranlés, Les empires détruits, les remparts écroulés; Je suivois dans leur course, en merveilles féconde, Ces Grecs, pères des arts ; ces Romains, rois du monde.

Mais ce n'est plus le temps : les divers animaux, Ayant ainsi que l'homme et leurs biens et leurs maux ; Dont une loi constante éternise la race, Dans mes vers à leur tour demandent une place. Déjà j'entends de loin le fier taureau mugir, Les oiseaux gazouiller, et le tigre rugir ; En replis tortueux le ver rampant se traîne, La fourmi va creusant sa grange souterraine , L'aigle altier fend les cieux ; brillant de pourpre et d'or, L'hôte léger des fleurs prend son volage essor.

Buffon, de la nature éloquent interprète, Fut leur historien ; je serai leur poëte.

Dans ce vaste sujet, si nous ne trouvons pas De grandes passions, d'illustres attentats, Ni cette illusion et ce charme magique Qu'ont reçu l'épopée et la muse tragique ; L'homme avec intérêt y verra quelquefois L'image de ses mœurs, de ses arts, de ses lois ; Les sentiments du cœur, la tendresse des pères, Les transports des amants, le doux instinct des mères ; L'ordre de l'univers, la grace, la beauté, Et l'immense trésor de la variété.

Ainsi, qu'un autre Eschyle, ensanglantant la scène, De malheurs en malheurs péniblement se traîne ; D'Orosmane jaloux qu'il trouble la raison ; Qu'il aiguise le fer, prépare le poison : Moi, le chantre innocent des arbres et des plantes, Je chante aujourd'hui l'homme et lès races vivantes. Mais une autre couleur convient à ces objets : Ce ne sont plus ici les végétaux muets, Leur languissant instinct, leur sentiment débile, Leur race sédentaire et leur pompe immobile ; Le ciel aux animaux comblés de ses bienfaits Donne un instinct plus noble et des sens plus parfaits. Suivons donc ses travaux dans le monde sensible. Il est temps de marquer la limite invisible Qu'aux régnes différents assignèrent les dieux. Les végétaux en vain semblent vivre à nos yeux ;

Aucun deux ne choisit, aucun ne délibère : D'un principe inconnu la force involontaire En vain prête à leur vie un air de sentiment : Chacun, sans le juger, saisit son aliment; Et cet aveugle instinct qu'aucun doute n'égare, Se décide toujours et jamais ne compare. L'animal voit, connoît, délibère . et les dieux Par ce signe éternel les séparent entre eux.

C'est peu : du souvenir la faculté puissante, Donnée à l'animal, refusée à la plante, Montre à l'un l'avenir écrit dans le passé; Pour l'autre, ce qui fut est d'abord effacé. Tous deux ont des amours, des sexes et des pères ; Mais l'instinct paternel et les doux soins de mères , La plante les ignore, et ses aveugles soins Elèvent ses enfants sans juger leurs besoins. Sur tous les deux, enfin, un Dieu créateur veille, Mais l'un en est l'ouvrage et l'autre la merveille ; Et nous vantant ses arts, sa police, ses lois, Souvent à l'homme même il dispute ses droits. Sous quelque forme enfin que s'offre la matière, Rien ne marche par sauts dans la nature entière ; Et le sage attentif voit l'empire animal S'éloigner par degrés du monde végétal.

Nous retrouvons encor dans les races vivantes Les éléments divers qui composent les plantes ; Ces alcalis féconds, ces acides, ces sels, Des trois régnes rivaux agents universels :

L ammoniaque seul distinguant leur essence('), A l'empire animé prête encor sa puissance. Qui l'eût dit que notre art, ainsi que des rameaux (2), L'un sur l'autre auroit pu greffer des animaux ? Qui l'eût cru, que des corps de ce vivant empire (3) Les membres mutilés pussent se reproduire? Eh bien ! cet animal aux longs crocs, au pas lent, Dont le cours rétrograde, avance en reculant, Montre au sage étonné, que ce prodige enchante, Les débris renaissants de sa serre tranchante. Ne voit-on pas du cerf, par un art merveilleux (4), Renaître tous les ans le branchage orgueilleux? Ces crins, du fier coursier ondoyante parure, De nos fronts ombragés la longue chevelure, La laine des brebis et le poil des chevreaux Repoussent, sous le fer, des rejetons nouveaux : Tout naît, végète i^t meurt pour végéter encore. Observez dans nos cours ce chantre de l'aurore Qui conduit fièrement son sérail emplumé : Cet éperon aigu dont les dieux l'ont armé(5), Qu'un art capricieux le greffe sur sa crête, En corne végétale il grandit sur sa tête ; Et l'oiseau, tout honteux des progrès de son front, De ce triste ornement montre à regret l'affront.

Vous parlerai-je encor de tant d'autres merveilles Dont cent fois le récit a frappé vos oreilles ? Ce reptile gluant qui traîne sa maison (6), Qu'avilit l'ignorant, qu'admire la raison,

Et dont le double étui par degrés développe Ou renferme, à son gré, son double télescope : Qu'avec ces nerfs sans fin où tant d'art est caché, L'organe de ses yeux par le fer soit tranché ; Ces yeux, pour l'œil de l'homme admirable spectacle, Dont les nôtres à peine égalent le miracle, Et que Dieu seul peut-être une fois pût former, Coupés vingt fois, vingt fois ils vont se ranimer ; Et du front mutilé, toujours prompts à renaître, Au bout de leur long tube on les voit reparoître.

Sur le ver à son tour abaissons nos regards (7). Que le tranchant acier le divise en cent parts ; Ma main peut à son choix, quelle surprise extrême ! L'enter sur d'autres vers, le greffer sur lui-même : Sous les ciseaux féconds prompte à fructifier, Chaque part du reptile est un reptile entier. Par un pouvoir secret qu'aucun pouvoir n'arrête, Il aiguise sa queue, il arrondit sa tête : Ainsi l'arbre taillé repousse en rejeton; Tel un germe caché vit dans chaque bouton.

Mais du régne vivant O7iblions les nuances : Hâtons-nous ; avançons vers ces peuples immenses , Qui, du monde animé citoyens moins douteux, D'organes plus parfaits sont doués par les dieux. C'est là que , déployant de plus brillantes scènes, La vie offre à nos yeux ses plus beaux phénomènes. Eh ! qui peut sans effroi compter tous les ressorts Dont l'ouvrier suprême organise leurs corps !

Ces muscles (8) , ces tendons, ces membranes ductiles (a),

De l'esprit qui les meut instruments si dociles ;

Ce vélin délicat qui recouvre leurs os (10) ,

L'art de leur action, celui de leur repos,

De leurs emboîtements les fortes ligatures (ll),

Cette huile dont le suc assouplit leurs jointures (l2);

Ces tubes si nombreux l'un sur l'autre posés,

L'un à l'autre soumis, l'un à l'autre opposés ;

Le dédale des nerfs et le réseau des fibres ;

La route des humeurs, leurs savants équilibres ;

Ces mobiles poumons, dont le jeu toujours sûr,

Chassant l'air altéré, rapporte un air plus pur ;

Ces pores si nombreux chargés par la nature

D'aspirer, d'exhaler, d'attirer et d'exclure;

Le foie épurateur, dont le crible en passant (l3)

Se saisit de la bile et tamise le sang ;

Et ce foyer brûlant, avide de sa proie,

Qui reçoit l'aliment , le saisit et le broie ;

Les filets chatouilleux des houppes du palais;

L'oreille, écho des sons ; l'œil , miroir des objets ;

Les nerfs si délicats dont le tissu compose

Ce sens voluptueux pour qui fleurit la rose :

Le cœur sur-tout, le cœur, ce viscère puissant (' 4),

Le réservoir, la source, et le ressort du sang,

Qui, pour y retourner par des routes certaines,

De l'artère sans cesse emporté dans les veines,

De détour en détour, de vaisseaux en vaisseaux,

De sa pourpre en courant épure les ruisseaux ;

Rencontre dans son cours ces valvules légères

Qui rouvrent tour-à-tour et ferment leurs barrières ;

Une fois introduit tâche en vain de sortir,

Au cœur qui l'envoya revient pour repartir;

Et, reprenant sa marche incessamment suivie,

Roule en cercle éternel le fleuve de la vie.

Admirons et tremblons ; de ces fils délicats Un seul en se brisant peut donner le trépas. Eh! pouiTois-je oublier l'inexplicable organe Où l'ame qui l'habite échappe à l'œil profane ! Les yeux sur chaque fibre , et le scalpel en main, Nos regards obstinés l'y poursuivent en vain : Les nerfs, du sentiment secrets dépositaires, Dans leurs derniers rameaux vont cacher ces mystères Ainsi le Nil, dit-on, dérobe son berceau. Mais comment de ces nerfs le mobile faisceau De notre ame à nos sens, de nos sens à notre ame, Va-t-il du sentiment communiquer la flamme ? Pour expliquer ces faits, les sages de nos jours, D'un système nouveau nous offrent le secours : Osons de l'art des vers lui prêter le langage, Et parsemer de fleurs la route où je m'engage. Toujours, pour éclairer et charmer l'univers, La raison emprunta le prestige des vers ; Toujours la poésie habilla la sagesse : Les faux dieux ont péri, détrônés par Lucrèce ; Le modeste Virgile aux superbes Romains Recommande le soc, ennobli par ses mains ;

Bolingbroke dans Pope admira son système, Et le dogme embelli rendit grace au poëme ; Horace donne en vers les préceptes des mœurs , Et Despréaux rima contre les plats rimeurs. De ces maîtres fameux osons suivre les traces : Le bon sens fait sans honte un sacrifice aux graces.

Un fluide, dit-on, dans les nerfs enfermé (l5), Poursuit rapidement son cours accoutumé ; Extrait divin du sang, esprit de la matière , Aussi pur que 1 ether, plus prompt que la lumière, Les sens parlent ; soudain ces globules subtils Du sensible faisceau vont ébranler les fils, Et les nerfs, parcourant leur obscur labyrinthe, Des objets au cerveau vont apporter l'empreinte. La mémoire attentive écoute leurs rapports; Et, fidèle archiviste, en garde les trésors : Ainsi des corps vivants Dieu créa le système. Mille fois, admirant sa sagesse suprême, Je contemplai l'Olympe et son astre enflammé : Mais son plus bel ouvrage est un être animé ; Et, de cet humble inonde admirant l'architecte, Même à l'apect du ciel, j'admire encor l'insecte.

Observonsmaintenant de quels tableaux divers Leur foule variée embellit l'univers.

Voyez au fond des eaux ces nombreux coquillages (l6); La terre a moins de fruits, les bois moins de feuillages : Tout ce que le soleil prodigue de couleurs, Les sept rayons d'Iris, l'émail brillant des fleurs,

Les jets de la lumière et les taches de l'ombre, S épuisent pour former leurs nuances sans nombre. Dans leurs contours divers quelle variété ! Chacun deux a sa grace et son utilité. Volutes, chapiteaux, fuseaux, navette, aiguilles, Quelles formes n'ont pas leurs nombreuses familles ! Par-tout le grand artiste a varié son plan. Ici c'est un étui, là se montre un cadran (I7); L'un en casque brillant est sorti de son moule, L'autre en vis tortueuse élégamment se roule; L'autre de l'araignée a la forme et le nom ; Un autre imite aux yeux la trompe ou le clairon; Là, c'est une massue, ailleurs une thiare, Celui-ci d'un long peigne offre l'aspect bizarre, L'autre en boîte de nacre est joint à son rocher. Cet autre est un vaisseau dont le petit nocher (l8), Son instinct pour boussole, et son art pour étoile, Est lui-même le mât, le pilote et la voile : Un autre, moins heureux, sous un toit emprunté (x&) Est contraint de cacher sa triste nudité ; Et contre ses rivaux dispute une coquille. Observons des oursins Fépineuse famille (20) Qui, de longs javelots s'armant de toutes parts, Chemine, au lieu de pieds, sur des milliers de dards; Et, de ses aiguillons dirigeant la piqûre, Atteint ses ennemis, ou saisit sa pâture. Quelle diversité de races, de tribus I Chacun a son instinct, ses mœurs, ses attributs;

La nature, économe ou prodigue pour elles,

Refuse à l'un des pieds, donne à l'autre des ailes.

Nul être, nul insecte à l'autre n'est pareil :

Dieu borne ici la vie au plus simple appareil;

Là, déployant un luxe où sa richesse brille,

D'innombrables leviers meuvent une chenille (21).

Le ciel d'un télescope arme le limaçon (22),

Donne à l'oiseau des dents, donne un bec au poisson.

Doué par la nature, instruit à son école,

Chacun marche ou gravit, court, saute, rampe ou vole.

Au bruit le plus léger, voyez-vous le chevreuil

Fuir plus prompt que l'éclair, plus rapide que l'œil?

L'herbe à peine fléchit sous le daim qui l'effleure;

Tandis que, parcourant une toise en une heure,

Prisonnier dans l'espace, et veillant endormi (23),

Le paresseux n'existe et ne vit qu'à demi.

Ce superbe coursier, votre esclave farouche,

Que votre main légère interroge sa bouche :

Il répond à l'instant ; et, docile à vos lois,

Comprend chaque signal du frein et de la voix;

Tandis que sous vos coups le baudet imbécile

Conserve obstinément sa paresse indocile.

Le lion de son sang ne peut calmer les flots;

Le loir six mois entiers s'endort d'un lourd repos (24).

Cet immonde animal, enfant d'une eau dormante (a5),

Durant trois jours entiers fatigue son amante;

Et, dans un seul instant, l'hôte léger de l'air

Vient, voit, aime, jouit, et part comme l'éclair.

Mais cet oiseau volage errant dans la campagne

Pour de nouveaux amours néglige sa compagne :

Et l'autre, par ses soins réparant sa laideur,

Quand elle met au jour les fruits de son ardeur,

Ne quitte point leur mère; époux tendre et fidèle (?fl),

Accoucheur vigilant, il veille à côté d'elle;

Et ses doigts recourbés, secourable instrument,

De sa ponte tardive abrège le tourment.

Quel contraste de goût, d'aliment, de parure !

Comparez pour les mœurs, la couleur, la figure,

Pour le charme des sons, l'agilité du vol,

Le corbeau qui croasse au brillant rossignol;

Le tigre au doux agneau, l'aigle au pigeon timide,

Le faon pusillanime au lion intrépide,

Le front nu, le long cou, le long pied des chameaux

Au cerf agile , et fier de ses pompeux rameaux;

Le sot oiseau de l'Inde et sa maussade roue

Au paon où des couleurs l'essaim brillant se joue,

Qui, d'astres tout couvert, et de lui-même épris,

Offre, en traînant Junon , tous les rayons d'Iris.

Rapprochez la corneille et ses couleurs funèbres,

Le lugubre hibou, triste amant des ténèbres,

De ces brillants oiseaux que, sous un ciel vermeil,

Du luxe des couleurs embellit le soleil.

Combien des animaux l'inégale structure De ses variétés pare encor la nature ! Sur ses deux courts jarrets accroupissant son corps, La giraffe en avant reçut deux longs supports;

Ailleurs le kanguroo, dont letrange famille (27) Sort de son sein, y rentre, en ressort et sautille, Sur ses deux longs appuis en arrière exhaussé, Est sur sa double main en avant abaissé. Enfin, pour achever ces nombreux parallèles, Avec la lourde autruche et ses mesquines ailes Comparez cet oiseau qui, moins vu qu'entendu (28), Ainsi qu'un trait agile à nos yeux est perdu, Du peuple ailé des airs brillante miniature Où le ciel, des couleurs épuisa la parure; Et pour tout dire enfin, le charmant colibri, Qui, de fleurs, de rosée et de vapeurs nourri, Jamais sur chaque tige un instant ne demeure, Glisse et ne pose pas, suce moins qu'il n'effleure : Phénomène léger, chef-d'œuvre aérien, De qui la grace est tout, et le corps presque rien; Vif, prompt, gai, de la vie aimable et frêle esquisse, Et des dieux, s'ils en ont, le plus charmant caprice (39),

Tous contre l'ennemi sont armés avec art : L'un contre le danger est muni d'un long dard ; De sa noire liqueur teignant la mer profonde (3o), L'autre plonge, s'esquive et disparoît dans l'onde. Par un bruit qu'accompagne une obscure vapeur (3l), L'autre, à son ennemi pour renvoyer la peur, Fait jouer d'un ressort la détente secrète, Se détourne , s échappe , et cherche une retraite. Celui-ci sur son dos promène sa maison ; Le ciel enseigne à l'autre à bâtir sa cloison,

CHANT VIÏ. 129

Donne à l'un sa tarière, à l'autre sa tenaille, Revêt l'un d'une croûte, et l'autre d'une écaille. Nul d'eux ne vit, n'habite et ne couve au hasard; Tous ont leurs mets, leur couche et leur asile à part. Les uns vivent cachés dans le sein de la terre (32), Plusieurs percent le bois, plusieurs creusent la pierre; Et d'autres, à nos frais insolemment nourris, Habitent l'homme même et vendent ses mépris.

N'oublions point ces vers dont les races brillantes (33) Montrent sur l'Océan des lumières flottantes, Et sous chaque aviron qui fend les flots mouvants, Offrent aux nautonniers des phosphores vivants. Les bois mêmes, les bois, quand la nuit tend ses voiles (34). Offrent aux yeux surpris de volantes étoiles, Qui, traçant dans la nuit de lumineux sillons, Partent de chaque feuille en brillants tourbillons. Les airs sont étonnés de leur clarté nouvelle, La forêt s'illumine et la nuit étincelle : Ils s'arrêtent; soudain meurt ce rapide jour, Et l'ombre et la clarté renaissent tour-à-tour.

C'est peu; fécond chez soi, par-tout ailleurs stérile, Aucun impunément de ses champs ne s'exile : Chacun a sa patrie, et chacun ses climats; L'un aime le soleil, et l'autre les frimas. Le lion de Barca ravage la Nubie; Le chameau voyageur traverse l'Arabie ( ;5) , Et ses cinq estomacs, réservoirs abondants, Bravent l'aridité de ces sables ardents.

Le renne vit de mousse aux plages boréales (36) , Le lama s'apprivoise aux régions australes (3?); L'Ohio sur son rivage admire le castor, Et du Ghimboraço s'élance le condor (38). D'animaux faits pour lui chaque pays abonde : L'homme, leur roi commun, est citoyen du monde. Dans la durée encor même variété, Chacun jouit un temps de la douce clarté : Un soleil voit périr le fragile éphémère (39) ; L^n long âge blanchit la carpe centenaire.

Souvent, sans le briser suspendant son ressort, La vie à nos regards prend les traits de la mort. Ce crin rouge et vivant dont chaque source abonde (4°), Privé durant six mois de l'aliment de l'onde, Si ma main l'y rejette, ô prodige inouï ! De son débris séché renaît épanoui, Et sillonnant les flots de sa course folâtre, Reprend avec ses jeux sa vie opiniâtre. Ridé, durci, flétri, ce ver poudreux des toits(4') Se ranime dans l'onde une seconde fois; Et, cédant à la mort une entière victoire, L'homme à son avenir refuseroit de croire ! Lui qu'ont doué les dieux de l'immortalité !

Combien, soigneuse encor de leur postérité, Par des moyens divers la nature puissante Conserve chaque espèce à jamais renaissante ! L'un met au jour ses fils déjà tout animés, L'autre pond ses enfants dans leur coque enfermés ;

CHANT Vl[. 131

Souvent l'insecte ailé répand ses œufs sur Tonde (42) ; Souvent l'hôte des eaux à l'arène féconde Vient confier les siens, et laisse au feu du jour Couver de ses rayons les fruits de son amour. Chaque espèce a ses lois, ses régies, ses caprices. Dans les naseaux du cerf, dans le cuir des génisses (4J) , Les uns vont déposer les germes créateurs; Les uns peuplent la fange et les autres les fleurs; L'autre cherche un cadavre, et son amour confie Aux débris de la mort les germes de la vie.

Plus étonnants encor, ces minces serpents d'eaux (44) Oui, l'un à l'autre unis par de vivants anneaux, Et par nous appelés du beau nom de Naïades, Promènent sur les eaux leurs flottantes peuplades. L'enfant navigateur que la nymphe enfanta Ne sort point tout entier du corps qui le porta; Quelque temps retenu par le nœud qui l'arrête, Dans le sein maternel il cache encor sa tête. Sa mère l'y nourrit, et la fille à son tour Tient de même attaché le fruit de son amour; La troisième sur 1 eau remorque aussi sa fille ; Les naïades ainsi voyagent en famille , Et, formant un seul corps d'un long rang d'animaux, Trois générations se suivent sur les eaux : De leurs étranges nœuds la chaîne ici s'arrête. Quels qu'ils soient, de l'amour ils sont tous la conquête, Tous brûlent de s'unir, tous prompts à s'enflammer Ont leur temps pour produire, ont leur saison d'aimer.

De l'homme en tous les temps la race impériale Seule à se propager sent une ardeur égale : Comme si de nos sens l'instinct victorieux Veilloit pour conserver le chef-d'œuvre des dieux. Ne croyez pas non plus que constamment suivie La chaîne de l'hymen donne seule la vie : Plusieurs en sont exempts ; libre d'un nœud si doux (4V), Le puceron n'a point d'épouse ni d'époux; Et, de son chaste lit dérobant le mystère, Sans connoître l'hymen a le droit d'être mère. Que dis-je? rassemblant deux organes féconds (46), Des deux sexes divers cet autre unit les dons, Et, doublement heureux des pouvoirs qu'il rassemble, Est père, mère, épouse et mari tout ensemble. Ainsi, de ses moyens se réservant le choix, La nature maintient ou viole ses lois; Et, quand de ses desseins on croit tenir la chaîne, Nous échappe et se rit de l'ignorance humaine. Tel échappoit Protée aux regards indiscrets. Ce dieu qu'elle instruisit à cacher ses secrets, Ce dieu l'a peinte encor dans ses métamorphoses; J'en dirai les effets; nul n'en connoît les causes. Eh ! qui pourroit compter tous ces êtres sans fin Qui changent d'éléments, de forme, de destin, Qui naissent pour mourir, qui meurent pour renaître ! Venez, baissez les yeux; apprenez à connoître Ce ver miraculeux, qui, dans trois temps divers, Vit sur terre, dans l'onde, et vole dans les airs.

Dédaigneux de l'arène et déserteur de Tonde,

Cet autre étend aussi son aile vagabonde :

L'amour ne fixe pas son instinct pétulant;

11 vole à son amante et jouit en volant.

Les mers ont moins de flots, les fleurs moins de familles,

Qu'il n est de vers ailés , jadis humbles chenilles.

Voyez ce papillon échappé du tombeau, Sa mort fut un sommeil, et sa tombe un berceau; Il brise le fourreau qui l'enchaînoit dans l'ombre; Deux yeux paroient son front , et ses yeux sont sans nom bre ; Il se traînoit à peine, il part comme l'éclair; Il rampoit sur la terre, il voltige dans l'air; 11 languissoit sans sexe, et ses ailes légères Portent à cent beautés ses erreurs passagères ; Que dis-je? dès long-temps calomnié par nous, Moins infidèle amant que malheureux époux, Lui-même à son amour souvent se sacrifie (47), Et son premier plaisir est payé de sa vie. Ainsi son destin change, et passe tour-à-tour De la vie au tombeau, de la tombe au grand jour. Mais de son sort nouveau faveur plus merveilleuse, Sa tête, en rejetant sa dépouille écailleuse, Dans le même cerveau garde mêmes désirs : 11 chérissoit les fleurs, les fleurs font ses plaisirs; Son instinct l'y ramène, et dans leur sein fidèle (48) Vient déposer l'espoir de sa race nouvelle. Telle on dit que notre ame aux champs ély siens Garde ses souvenirs en brisant ses liens.

Aussi du grand Leibnitz l'aimable fantaisie (49) Osoit aux animaux promettre une autre vie, Un destin plus heureux et presque un paradis.

À ce dogme touchant de bon cœur j'applaudis; J'aime à voir l'animal, qui des races humaines Ainsi que les plaisirs a partagé les peines, Dans son humble Elysée attendre un sort plus doux; Et ce ver merveilleux, conservant tous ses goûts, Après un long sommeil son changement extrême, Son être transformé, quoique toujours le même, Excusent aisément ce rêve des bons cœurs.

Et si je parcourois l'échelle des grandeurs, De l'insecte invisible à l'immense baleine; De ces monstres des mers, dont la puissante haleine, Avec un bruit horrible élance en gerbes d'eaux L'océan revomi par ses larges naseaux, Jusqu'à l'humble tribu qui sous l'onde orageuse Vit dans les derniers grains de la vase fangeuse ; Si j'allois, descendant de l'aigle au moucheron, De l'énorme éléphant jusqu'à l'humble ciron ! Là s'arrêtent les yeux : mais graces à ce verre (5o) Qui nous déploie en grand et les cieux et la terre, Au dessous du ciron je regarde , et je vois Des milliers d'animaux plus petits mille fois. Là du verre à son tour s'arrête la puissance; J'admire avec effroi sa petitesse immense; Mais pour d'autres tribus que je n'aperçois pas, Cet insecte lui-même est peut-être un Atlas ;

La goutte qu il habite est une mer pro tonde, Chaque œil est un soleil et chaque fibre un monde. Que dis-je? sans chercher un nouvel univers, Dans l'atome animé combien d êtres divers ! Là sont un cœur, des nerfs, des veines, des viscères; Ces nerfs ont des esprits, et ces cœurs des artères, Ces veines des humeurs; ainsi de tout côté, Même auprès du néant trouvant l'immensité, Dans tous ces univers croissant de petitesse, L'imagination descend, descend sans cesse; Et, tel que ce mortel qu'en un sommeil profond Un rêve suspendit sur un gouffre sans fond, D'épouvante saisi tout-à-coup je m'éveille, Et du monde en tremblant j'adore la merveille.

Mais comment admirer le monde et son auteur, Sans nommer, sans chanter leur noble observateur ? Gloire te soit rendue après l'Être suprême (5l), Profond Spallanzani ! toi dont l'adresse extrême Nous ouvrit ces trésors; Herschell des animaux, C'est toi qui donnes l'être à ces êtres nouveaux, A tous qps vers nageurs, à ces peuples d'anguilles, D'une graine féconde innombrables familles. Ton verre créateur nous montre leurs combats , Leurs légers tourbillons, leurs amoureux ébats. Là, même en décroissant, les merveilles grandissent: Dans une bulle d'eau des baleines bondissent; La feuille, où plus d'un peuple a ses lois et ses mœurs, Et l'écorce des fruits , et la tige des fleurs ,

Et la vie et la mort à ta voix sont fécondes,

Et d'un grain desséché tu fais sortir des mondes.

Mais n'exagérons rien : l'un dans l'être vivant (5a) Veut voir de Vaucanson l'automate mouvant; L'autre, s'extasiant au moindre phénomène (53), Veut égaler l'instinct à la raison humaine, S'étonne de son singe et de son perroquet, Admire en l'un son geste, en l'autre son caquet, Et ne sauroit douter que, vu leur prud'homie, Les éléphants un jour n'aient leur académie. Evitons ces excès. Cet admirable don, L'instinct, sans doute est loin de l'auguste raison; Mais, quoique dépourvu de sa vive lumière,. L'instinct n'appartient pas à la vile matière. Voyez quels dons le ciel daigne lui dispenser, Comment l'être qui sent paroît presque penser : Non de cette pensée, indépendante et pure, Qui sonde Dieu, le ciel, le cœur et la nature, Mais de celle qui rampe esclave du besoin, Qui du bonheur des sens fait son unique soin, Et semble quelquefois dans les corps qu'elle anime Rapprocher leur instinct de notre ame sublime I Chaque sens des objets reçoit l'impression; Sur les pas du besoin marche l'attention; Les besoins répètes amènent l'habitude; De l'instinct vigilant l'utile inquiétude Compare les effets, les causes, les moyens; Ces chaînons chaque jour resserrent leurs liens,

Leur féconde union produit l'intelligence;

Celle-ci pèse tout dans sa juste balance,

Et jugeant les objets, leurs vices, leur bonté,

L'intelligence enfin produit la volonté.

Tel des êtres vivants Dieu créa le système:

Tels sont les animaux, tel est l'homme lui-même.

Ainsi que la raison, l'instinct a ses degrés (54). S'il faut que de nos sens les rapports assurés Nous peignent les objets que notre instinct compare, Plus ces rapports sont sûrs et moins l'instinct s'égare. Si donc respire un être en qui les dieux puissants (Sj) Aient dans un seul organe associé trois sens, Dont la flexible main, de ces trois sens pourvue, Corrigeant par le tact les erreurs de la vue, Des qualités des corps habile à s'assurer, Puisse à-la- fois sentir, et sucer, et flairer; Qui, toujours redoutable et souvent caressante, Tantôt renverse tout par sa force puissante, Tantôt, avec plaisir savourant les odeurs, Ainsi qu'un doigt léger sache cueillir des fleurs, Reconnoisse Fenfant du conducteur qu'il pleure, Enlève des fardeaux, ferme, ouvre sa demeure, Et, roulant, déroulant ses replis tortueux, Serve sa faim, sa soif, sa colère et ses jeux; Enfin, qui dans un point, dans un instant rassemble Trois forces, trois effets, trois jugements ensemble, Le monde admirera ce pouvoir triomphant; Et puisqu'il n'est point l'homme, il sera l'éléphant;

L admirable éléphant, dont le colosse énorme (56) Cache un esprit si fin dans sa masse difforme, Que, pour son rare instinct dans un corps si grossier, Presque pour ses vertus, adore un peuple entier; L'éléphant, en un mot, qui sait si bien connoître L'injure, le bienfait, ses tyrans et son maître. Chacun des animaux excelle dans son art : Le fermier connoît trop l'astuce du renard; Le cerf ingénieux dans ses frayeurs extrêmes Varie en cent façons ses adroits stratagèmes, Et, des chiens égarés déconcertant l'ardeur, De ses pas, en sautant, lui dérobe l'odeur. Le lapin a sa ruse; inspiré par la crainte, Il se creuse avec art un savant labyrinthe ; Et, chassant en commun, dans son poste marqué Le loup sait se tenir prudemment embusqué; Mais le noble éléphant ne voit rien qui l'égale. Sous lui, mais séparé par un court intervalle (57), Dans ses hardis travaux le peuple des castors Étale de l'instinct les plus riches trésors. L'éléphant dans les bois, et le castor dans l'onde, Sont tous deux à jamais l'étonnement du monde. S'il n'a point cette trompe , organe merveilleux Dont ce noble animal a droit d'être orgueilleux, Quatre dents, ou plutôt quatre terribles scies, Qu'en un tranchant acier la nature a durcies , Et sa queue aplatie, et ses agiles doigts, Voilà de ses travaux les instruments adroits :

D'autres les ont vantés, d'antres ont su décrire Tous ces grands monuments de leur petit empire; Ces arbres renversés, façonnés avec art, De leur digue à la vague opposant le rempart; Des écluses, des ponts l'habile architecture, Des voûtes, des cloisons la solide jointure; Ces soins si prévoyants et cet art merveilleux, Accommodés aux temps, appropriés aux lieux; Cette Hollande enfin et cette humble Venise, Sur ses longs pilotis solidement assise; L'étranger retrouvant l'homme dans le castor, Le voit, s'étonne, rêve, et le regarde encor.

Mais quel bourdonnement a frappé mes oreilles :' Ah ! je les reconnois mes aimables abeilles. Cent fois on a chanté ce peuple industrieux; . Mais comment sans transport voir ces filles des cieux ? Quel art bâtit leurs murs, quel travail peut suffire A ces trésors de miel, à ces amas de cire? Chacun voit par ses yeux leur police, leurs lois, L'un lui donne une reine, et les autres des rois. L'instituteur fameux du conquérant du monde (58) Voulut que sans époux l'abeille fût féconde (59), Et de sa chasteté Réaumur moins jaloux, Prostitua leur reine à de nombreux époux (6o) : Chacun l'aime à son tour; leur auguste maîtresse Entre tous ces rivaux partage sa tendresse , Et les adorateurs qu'enferme son sérail, Voués à ce doux soin, sont exempts de travail.

Mais du miel tous les ans ces artisans habiles (6l), Massacrant ces époux devenus inutiles, En dépeuplent la ruche; enfin juillet pour eux De notre affreux septembre est le retour affreux : Ainsi l'erreur crédule expliquoit le mystère. Enfin, de leur hymen savant dépositaire (6î), L'aveugle Huber l'a vu par les regards d'autrui, Et sur ce grand problème un nouveau jour a lui. La reine, nous dit-il, au jour de l'hyménée Sort, de ses nouveaux feux inquiète, étonnée, Aux portes du palais long-temps hésite encor; Enfin son aile s'ouvre, elle a pris son essor, Et, loin des yeux mortels, mystérieuse amante, Emporte dans les airs l'ardeur qui la tourmente : Son amant l'observoit, et, plein des mêmes feux, Il part, vole, l'atteint, et jouit dans les cieux : Elle s'élança vierge , elle descend féconde. Combien d'autres secrets cache une nuit profonde ! Je ne vous dirai point leurs combats éclatants (63) , Si la mort est donnée à l'un des combattants , Si ce peuple est régi par une seule reine, S'il peut d'un ver commun créer sa souveraine ; Si leur cité contient trois peuples à-la-fois, Epoux, reine, ouvrière, hôtes des mêmes toits; D'autres décideront : mais leur noble industrie, Mais les hardis calculs de leur géométrie , Leurs fonds pyramidaux savamment compassés, En six angles égaux leurs bâtiments tracés,

Cette forme élégante autant que régulière (64),

Qui ménage l'espace autant que la matière;

Cette reine étonnante en sa fécondité,

Qui seule tous les ans fait sa postérité,

Et les profonds respects de son peuple qui l'aime,

.Sont toujours un prodige et non pas un problème :

Aussi de nos savants le regard curieux

Souvent pour une ruche abandonne les cieux.

Les Geer, les Réaumur ont décrit ses merveilles (65),

Et le chantre d'Auguste a chanté les abeilles.

La guêpe de Cayenne, avec plus d'art encor(66) Sous des toits de carton sait cacher son trésor; Dun papier composé de la plus fine écorce, Qui joint dans son tissu la finesse à la force, Elle forme ses murs; et ses légers châteaux, Peuplés de ses enfants , remplis de ses gâteaux , Ne sont que des feuillets redoublés l'un sur l'autre. Son art, grace à Schceffer, vient d'enrichir le nôtre (6 Et d'un papier nouveau qu'il a su copier L'homme doit le modèle aux travaux d'un guêpier. Art charmant ! j'aime à voir la mouche papetière, Du bel art des Didot inventant la matière, Des cuves d'Annonay suppléer les chiffons, Un ver offrir sa toile aux plumes des Buffons, Qui peut-être bientôt, éternisant sa gloire, Sur ses propres feuillets vont tracer son histoire.

Souvent aussi l'instinct varie avec les lienx. Comparez ces fourmis, moins dignes de nos yeux,

Méconnoissant les arts de la paix, de la guerre,

Durant l'hiver entier sommeillant sous la terre,

Mais qui rôdent sans cesse, et d'un amas de grains

Remplissent à l'envi leurs greniers souterrains,

A ces nobles fourmis dont se vante l'Afrique (68) ,

En trois classes rangeant leur sage république ;

Peuple heureux d'ouvriers, de nobles, de soldats.

Que de grands monuments dans leurs petits états !

De leurs toits, dont dix pieds nous donnent la mesure,

Ijes yeux aiment à voir la ferme architecture ;

Sur leur cône aplati le buffle quelquefois

Guette, pour l'éviter, le fier tyran des bois.

Au-dedans quelle heureuse et savante industrie

Deleurs compartiments règle la symétrie,

Aligne leur cité, dessine leurs maisons;

Leurs escaliers tournants et leurs solides ponts,

Qui par-tout présentant de faciles passages,

Pour alléger leur peine, abrègent leurs voyages !

Au centre, tout entière à sa postérité,

Et mêlant la grandeur à la captivité,

Leur noble souveraine en une paix profonde

Ne quitte point sa couche incessamment féconde,

Et par son ventre énorme et son énorme poids

Surpasse ses sujets un million de fois.

Quatre-vingt mille enfants la connoissent pour mère ;

Au fond de son palais, auguste sanctuaire,

Des serviteurs, choisis entre tous ses sujets,

Dans sa chambre royale ont seuls un libre accès.

Leur foule emplit ses murs, et par une humble porte, Déposent en leur lieu les œufs qu'elle transporte. L'ordre régne par-tout : épars de tout côté Leurs riches magasins entourent la cité; Ailleurs sont élevés les enfants de la reine; La cour habite enfin près de sa souveraine; Le voyageur de loin découvrant leurs travaux D'une heureuse peuplade a cru voir les hameaux. O Nil ! ne vante plus ces masses colossales, Des sommets abyssins orgueilleuses rivales; L'insecte constructeur est plus grand à mes yeux Que l'homme amoncelant ces rocs audacieux; Et quand une fourmi bâtit des pyramides, Nos arts semblent bornés et nos travaux timides.

Je ne vous tairai point, vous, loyales fourmis, Que l'homme voit s'armer contre ses ennemis. De leur noir bataillon la terre au loin se couvre, Il marche : à son abord chaque demeure s'ouvre ; A peine le logis leur est abandonné, Rats, insectes, serpents, tout est exterminé. Tel, voyageur guerrier et vengeur redoutable, Hercule d'Augias jadis purgea 1 etable; Ou tels nos chevaliers alloient sur d'autres bords Châtier les brigands et redresser les torts : Aussi dans les cités des fourmis africaines L'œil croit voir de l'instinct les plus beaux phénomènes.

Le sage aime à passer, dans ses réflexions, Des portiques de Rome aux murs des Robinsons.

Je plains l'observateur qui ne voit de merveille Que l'homme ou l'éléphant, le castor ou l'abeille ; Et, jetant sur le ver un regard de mépris, De ses humbles travaux ne connoît point le prix. Non, les ponts du castor et ses riches bourgades, Non, des essaims actifs les nombreuses peuplades, Et les brillants travaux de leurs toits populeux Ne peuvent surpasser ces vers miraculeux, Qui, citoyens obscurs de notre grand domaine, Rivalisent d'adresse avec la race humaine. Ainsi que ses besoins leur vie a ses travaux : Là combien vont s'offrir de prodiges nouveaux ! L'un, habile sapeur, en minant les feuillages (69) S'en va de proche en proche avançant ses ouvrages; Et dans l'enfoncement de ses réduits secrets Trouve à-la-fois son nid, sa demeure et ses mets; Sage ouvrier, que dis-je? ingénieux artiste, L'autre, assemblant le bois en adroit ébéniste (7°), Dans sa maison qu'il taille et construit avec art, Loin des yeux importuns s'établit à l'écart; L'autre roule en cornet une feuille docile (7l), Et dans ce simple abri choisit son domicile. L'un d'une double coque a construit son palais: Cet autre daus les fruits se loge à peu de frais (72), L'autre dans son alcôve élégamment déploie (73) Sa tenture de gaze et ses tapis de soie. En adresse , en moyens , l'instinct ne tarit pas. Voyez cette fileuse, émule de Pallas (:4)

CHANT VI i. H!,

Et de l'onde aujourd'hui paisible citoyenne;

Là d'une bulle d'eau, demeure aérienne,

Elle a su se construire un séjour enchanté,

En sort, monte et replonge avec agilité

Et dans son palais d'eau que tapisse la soie

Vient goûter la fraîcheur ou rapporter sa proie.

Près d'elle est son époux; dans la saison d'amour

Pour celui dune amante il quitte son séjour : .

Il entre, il satisfait à l'ardeur conjugale,

Et la bulle se change en couche nuptiale.

Quel art est plus magique, et quel enchantement

Eût fait pour l'heureux couple un boudoir plus charmant

De la bulle légère au sein des mers profondes Quels yeux iront chercher le grand peuple des ondes? Peu savent son instinct, ses armes et ses arts; Ses fastes sont obscurs et ses feuillets épars : Quelqu'iutérêt pourtant anime son histoire. Grace à leur queue agile, à leur prompte nageoire, Plus adroits que l'oiseau, les enfants de la mer Volent mieux dans les eaux qu'il ne nage dans l'air, Et leur court aileron peut défier ses ailes. Les races, je l'ai dit, offrent souvent entr'elles Quelques traits ressemblants. Ainsi que les oiseaux L'hôte des mers émigré en des pays nouveaux (75), Et voyageant ensemble en flottantes colonnes, De l'avide pêcheur s'en vont remplir les tonnes. A travers l'élément qui les cache à nos yeux L'œil surprend quelquefois leurs arts ingénieux :

Des fileuses des champs défiant les familles (7<s) , L'onde a ses Àrachnés et la mer ses chenilles, Dont la langue, pareille au doigt le plus subtil, Sait former, sait mouler et déployer son fil. Ainsi plus dun poisson, lorsque le flot l'accable, Sait s'amarrer lui-même et se filer son câble. D'autres filles des mers, avec plus d'art encor, D'un fil plus délié dévident le trésor; Et, livrant à nos arts sa souplesse docile, De ses légers tissus étonnent la Sicile.

Combien d'autres talents que l'œil n'aperçoit pas ! Que de pièges adroits ! que de savants combats ! Une guerre éternelle arme ce peuple immense. Les uns ont leurs épieux et les autres leur lance (77) ; L'un d'une encre cachée en de secrets vaisseaux Noircit l'onde, s'échappe, et s'enfuit sous les eaux; Dun large tablier qu'avec force il déploie L'autre enveloppe, étouffe, et dévore sa proie. Quel nocher n'a connu ce combat si fameux Qui trouble au loin d'effroi tout l'empire écumeux? Ces fiers dominateurs de la liquide plaine, Le terrible espadon et l'énorme baleine, Voyez-les s'attaquer, se heurter à-la-fois, L'un armé de sa scie, et l'autre de son poids. L'un agile et fougueux rapidement s'élance, Sur son lourd ennemi fond avec violence ; L'autre, avec pesanteur roulant son vaste corps, De sa queue effroyable arme tous les ressorts ,

Et malheur à celui que d'un coup redoutable Frapperoit en fureur ce fouet épouvantable ! Son ennemi l'esquive, et, sautant dans les airs, Tombe plus acharné sur le géant des mers, Et de son arme affreuse entame la baleine. Alors de l'Océan l'immense souveraine, Secouant l'ennemi sur son énorme dos, Presse, foule, soulève, et tourmente les flots. L'horrible scie accroît ses blessures profondes ; Le monstre ensanglanté se débat sur les ondes ; Des bords du Groenland aux rives de Thulé Il agite en mourant son empire ébranlé : La mer gronde, et du sein des humides campagnes Tout l'Océan s'élève et retombe en montagnes.

Habitant des forêts, et des monts, et des champs, Le serpent à son tour a des droits à mes chants ; Par ses beaux mouvements et sa riche parure, Cher à la poésie ainsi qu'à la peinture, Le serpent a ses mœurs, ses combats, ses amours, Son port audacieux, ses habiles détours; Mais il fuit nos regards : dans le sein des broussailles , Dans les fentes des rocs ou le creux des murailles, Il semble qu'affligé de son triste renom Il cache ses remords, sa honte et son poison.

Je n'en décrirai point les nombreuses espèces, Différentes d'aspects, de penchants et d'adresses : Je compterois plutôt les sables des déserts, Les feuillages des bois, et les vagues des mers,

Que les variétés de sa race effrayante.

Il court, nage, bondit, gravit, vole, ou serpente;

Tantôt, au bruit lointain des agrestes pipeaux,

Caché dans la moisson il attend les troupeaux,

Et des plis écaillés qu'avec force il déploie,

Saisit, étreint, étouffe, et dévore sa proie.

Le chevreau , la brebis, souvent un bœuf entier (78)T

Tout-à-çoup engloutis dans son large gosier,

Se débattent en vain dans sa gueule béante ;

Mais bientôt expiant sa fureur dévorante (79),

Il s'endort sous le poids de l'énorme festin,

Et, livrant au chasseur un facile butin,

Sous la lourde massue ou le fer du sauvage,

Tombe gonflé de sang et gorgé de carnage.

Tantôt au fond des bois, à l'en tour d'un vieux tronc,

Il enlace sa queue et redresse son front.

Ailleurs, au haut d'un arbre où sa race fourmille,

Superbe, il réunit sa hideuse famille.

L'œil voit avec effroi ces milliers d'animaux

Envelopper la tige, entourer les rameaux :

On croit voir les cheveux de l'horrible Mégère,

Ou les* crins hérissés de l'aboyant Cerbère

Qui défend jour et nuit le trône de Pluton,

Ou les serpents tressés dont se coiffe Alecton.

Me préserve le ciel d'aller dans le bocage Respirer la fraîcheur ou dormir sous l'ombrage, Lorsqu'en un jour d'été, de son obscur séjour Il sort brûlant de soif, de colère et d'amour !

Sur la cime des bois, sur les monts, dans la plaine, Les animaux tremblants levitent avec peine : Contre eux il a du ciel reçu ses yeux ardents, Son étouffante haleine et ses terribles dents. Telle est de son poison la violence extrême (8o), Souvent par sa piqûre il se détruit lui-même. Son venin dans la plaie à peine s'est glissé, La chair tombe en lambeaux et le sang est glacé. Pour son rapide élan il n'est point de distance ; Il part comme l'éclair, atteint comme la lance. Quels contrastes frappants il présente à nos yeux? Reptile sur la terre, étoile dans les cieux, Ici nous déguisant son approche mortelle (8l), Ailleurs faisant crier sa bruyante crécelle, Couvé dans sa coquille ou formé tout vivant (8a), Assaillant furieux, tacticien savant, Sinon astucieux , Polyphème vorace , Victime quelquefois et bourreau de sa race ; Formidable aux oiseaux, à l'hôte des forêts, Aux reptils criards qui peuplent les marais ; Du tigre affreux lui-même affrontant la colère ; Redoutable poison, remède salutaire (83) ; Paresseux en hiver, plein d'ardeur au printemps (8*) ; Favori d'Esculape, et l'emblème du temps (85) ; Ancien dominateur des forêts d'Amérique, Détesté dans l'Europe, adoré dans l'Afrique ; De l'Indien, pour lui toujours hospitalier, Convive caressant et démon familier ;

Prudent et courageux, vigoureux et flexible,

Célébré par la fable , et maudit par la bible ;

Dans les vers de Milton, organe de Satan,

Il ravit l'innocence à l'épouse d'Adam,

Avec elle perdit l'homme, hélas ! trop fragile;

Par lui Laocoon est puni dans Virgile,

Et son supplice encore, objet de nos douleurs,

Sur un marbre souffrant nous fait verser des pleurs.

Mais plus digne de nous un peuple entier m'appelle; C'est vous, charmants oiseaux, de nos chants le modèle Bientôt je chanterai vos mœurs et vos penchants ; Maintenant vos arts seuls sont l'objet de mes chants. Combien d'adroits pêcheurs et de chasseurs habiles! Observez cet oiseau redouté des reptiles (86) ; Si du plus haut des airs il découvre un serpent, Aussitôt, pour saisir son ennemi rampant, Sur lui, d'un vol rapide, il s'élance avec joie, L'emporte dans les airs, laisse tomber sa proie, Descend, la ressaisit, prend de nouveau l'essor; La jette, la reprend, et la rejette encor, Et ne s'arrête pas que sa chute fréquente N'abandonne à sa faim sa victime mourante. Ainsi qu'adroits chasseurs, architectes savants, Contre leurs ennemis, les frimas et les vents, Avec combien d'adresse, instruits par la nature, Ils savent de leur nid combiner la structure ! Chaque race choisit et la forme et le lieu ; L'une en ces longs canaux où pétille le feu(87),

Sous nos toits, sous nos murs hospitaliers pour clle(88),

Construit de ses enfants la demeure nouvelle.

L'un au chêne orgueilleux, l'autre à l'humble arbrisseau.

De ses jeunes enfants confia le berceau ;

Là, des œufs maternels nouvellement éclose,

Sur le plus doux coton la famille repose;

Et la laine et le crin, assemblés avec art,

De leur tissu serré leur forment un rempart

Dont le tour régulier, l'exacte symétrie,

Défieroit le compas de la géométrie.

Par un soin prévoyant d'autres placent leurs nids

Au lieu le plus propice à nourrir leurs petits ;

Ici l'amour craintif les cache sous la terre (8s) ,

Là, de leurs ennemis pour éviter la guerre (9°),

Les suspend aux rameaux mollement balances,

Et dans ce doux hamac les enfants sont bercés.

Quelques uns ont leur toit, leur auvent, leur issue,

Qui de leurs ennemis ne peut être aperçue :

Chacun a son instinct inspiré par l'amour.

Voyez, de ses enfants préparant le séjour (9 ')

En architecte adroit, mais en père timide,

Cet oiseau leur construire une humble pyramide

Mille fois préférable à celles de l'orgueil.

Son air mystérieux d'abord étonne l'œil ;

Introduit par la porte au sein du vestibule,

L oiseau monte et descend dans une autre cellule

Où, cachés et bravant les pièges, les saisons,

Reposent mollement ses tendres nourrissons.

Ainsi nos toits, nos murs, les forêts, les charmilles, Tout a ses constructeurs, ses berceaux, ses familles, Tout aime, tout jouit, tout bâtit à son tour. Protège, Dieu puissant, ces enfants de l'amour, Le doux chardonneret, la fauvette fidèle, Le folâtre pinson, et sur-tout Philoméle !

Dirai-je encor comment, pour chercher d'autres cieux, L'oiseau quitte les champs qu'habitoient ses aïeux? À peine à cet exil le vent les sollicite, Je ne sais quel instinct en secret les agite, Mène les nouveau-nés qui, par de foibles sons(92) Scmbloient, en gazouillant, essayer leurs chansons, Tout-à-coup avertis par une voix secrète, Expriment à l'envi leur ardeur inquiète ; Tout se meut, tout s'empresse, et du sommet des toits, De la pointe des rocs, de la cime des bois, De mille cris confus le bizarre mélange, Des oiseaux voyageurs appelle la phalange. Ainsi dans leur saison les cannes du Lapland Partent, formant dans fair un triangle volant : Chaque oiseau tour-à-tour à la pointe se place, Un autre le relève aussitôt qu'il se lasse ; Chacun du dernier rang se transporte au premier, Chacun du premier rang se replace au dernier. Ils abordent : les bois, les monts et les rivages, Retentissent du vol de ces vivants nuages, Que l'instinct, le besoin, aidés d'un vent heureux Poussent dans des climats qui n'étoient pas pour eux.

Revenez, peuple heureux, revoir votre patrie, Revenez habiter votre rive chérie :

Quel bien manque à vos vœux, intéressants oiseaux? Vous possédez les airs, et la terre, et les eaux ; Sous la feuille tremblante un zéphyr vous éveille, Vos couleurs charment l'œil, et vos accents l'oreille ; Vos désirs modérés ignorent à-la-fois Et les vices du luxe, et la rigueur des lois ; Un coup d'aile corrige une amante coquette, Un coup de bec suffit à sa simple toilette. Si vous prenez l'essor vers des bords reculés, Vous êtes voyageurs et non pas exilés ; Le bocage qui vit votre famille éclore, Sur le même rameau vous voit bâtir encore ; Même ombrage revoit vos amoureux penchants, Et les mêmes échos répondent à vos chants. Hélas ! à notre sort ne portez point envie ! Un seul de vos printemps vaut toute notre vie. Sans planter, ni semer, vos errantes tribus Sur l'apanage humain prélèvent des tributs : Vous avez comme nous vos moissons, vos vendanges ; Du grain de nos sillons, des gerbes de nos granges, Vous prenez votre part; le poil de nos brebis Compose vos berceaux et tapisse vos nids; Pour vous, aux espaliers, aux rameaux de la treille Pend la grappe dorée et la pomme vermeille. Tantôt, loin des cités et des riches lambris, Pour chercher vos amours, vos mets et vos abris,

Libres, vous voltigez de bocage en bocage; Tantôt, fiers d'habiter une brillante cage, Déserteurs des forêts et transfuges des bois, Paisibles casaniers, vous vivez sous nos toits. Là, sans aller au loin quêter à l'aventure De vous, de vos enfants, l'incertaine pâture, D'une jeune maîtresse esclaves favoris, Par elle caressés et par elle nourris, Au lieu du ver rampant, de la sale chenille, Le sucre, le mouron, nourrit votre famille ; Chaque jour la beauté revient d'un air riant Vous offrir le biscuit et Téchaudé friand; Porte sur vos besoins une vue attentive, Soigne la propreté du lieu qui vous captive, A vos maux passagers assure un prompt secours, Prépare vos hymens et soigne vos amours; Vous apprête du bain la fraîcheur délectable : Vous buvez dans sa coupe, assistez à sa table, Folâtrez sur son sein, perchez sur ses cheveux, Et son amant lui-même est jaloux de vos jeux.

Tel ce moineau fameux, digne sujet de larmes (s3). Dont la triste élégie, en des vers pleins de charmes, Nous fait pleurer encor le destin rigoureux, D'une belle Romaine ami tendre, hôte heureux, Aimable parasite, et compagnon fidèle, Sautilloit, babilloit, tourbillonnoit près d'elle,

Sur ses lèvres de rose accouroit à sa voix, Baisoit son cou d'albâtre ou becquetoit ses doigts ; Et, des jeunes Romains voluptueux émule, Fut pleuré par Lesbie, et chanté par Catulle.

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