‹ Œuvres de J. Delille (volume 5)Chapitre 9 sur 13 · BUFFON · texte numérisé non relu

BUFFON

(') L'ammoniaque seul distinguant leur essence, A l'empire animé prête encor sa puissance.

Les végétaux se composent en général d'oxigène , d'hy-

drogène et de carbone; l'azote n'y existe qu'en petite quantité, ou dans un petit nombre.

Il entre au contraire plus abondamment dans la composition animale, et comme son union avec l'hydrogène forme l'ammoniaque, ou l'alcali volatil, les matières animales traitées par le feu donnent beaucoup plus de cette dernière substance que la plupart des végétaux.

L'ammoniaque est donc, jusqu'à un certain point, l'un des caractères du règne animal.

(*) Qui l'eût dit que notre art , ainsi que des rameau* , L'un sur 1 autre auroit pu greffer des animaux ?

Trembley, en tenant deux polypes rapprochés pendant quelque temps, les a vus se souder et n'en former plus qu'un seul , dont la volonté et toutes les autres fonctions étoient revenues à l'unité. C'est une des plus grandes merveilles de la nature.

(3) Qui l'eût cru , que des corps de ce vivant empire , Les membres mutilés pussent se reproduire?

La salamandre aquatique, l'écrevisse reproduisent leurs pattes autant de fois qu'on les leur coupe, avec tous leurs os, tous leurs muscles, tous leurs vaisseaux et tous leurs nerfs. Il y a long-temps qu'on le sait pour l'écrevisse. Spallanzani et Bonnet l'ont démontré par des expériences réitérées à l'infini pour la salamandre.

(4) Ne voit-on pas du cerf, par un art merveilleux, Renaître tous les ans le branchage orgueilleux?

Le bois du cerf est de nature osseuse. C'est une proéminence de l'os frontal, qui naît et tombe régulièrement tous les ans dans les cerfs de nos pays; mais dont les chutes et les reproductions ont lieu à des époques plus variables dan* ceux de la zone torride.

On voit d'abord paroître un tubercule encore à demi cartilagineux , et recouvert de la même peau velue que le reste de la tête, jusqu'à ce qu'il ait acquis son parfait accroissement. Sous sa peau est un véritable périoste sur lequel rampent des vaisseaux souvent gros comme le petit doigt, qui pénétrent dans tous les sens la masse du cartilage. Celle-ci s'ossifie petit à petit comme tout autre os; elle passe par les mêmes états qu'un os de fœtus ou d'enfant, et elle finit par devenir un os parfait. Pendant ce temps, le bourreiet de sa base, entre les dentelures duquel passent les vaisseaux, se développe aussi. Ces dentelures, en grossissant, resserrent les vaisseaux, et enfin les obstruent. Alors la peau et le périoste du bois se dessèchent, meurent et tombent, et l'os se trouvant à nu, ne tarde pas à tomber lui même pour renaître de nouveau, et toujours plus considérable. On juge de l'âge des cerfs par le nombre des branches de leur bois, par sa grosseur et ses inégalités.

(5) Cet éperon aigu dont les dieux l'ont armé, Qu'un art capricieux le greffe sur sa crête, En corne végétale il grandit sur sa tête.

La greffe de l'ergot du chapon sur son crâne, est encore un de ces phénomènes mille fois observés et toujours inexplicables. 11 y devient beaucoup plus long que s'il étoit resté à la jambe, où la nature l'avoit placé; mais comment les vaisseaux du crâne se rattachent-ils à ceux de l'ergot? comment le sang passe-t-il régulièrement des uns aux autres? rien ne nous le fait encore concevoir clairement.

(5) Ce reptile gluant qui traîne sa maison , Qu'avilit l'ignorant, qu'admire la raison.

La reproduction des cornes, des yeux, du museau, d'une partie de la bouche de l'escargot, est aussi bien constatée que celle des jambes de la salamandre et de l'écrevisse.

On a même dit que cet animal reproduit son cerveau ; mais je pense qu'il seroit bon de répéter l'expérience avec plus de soin. Son cerveau est placé tellement en arrière, que les premiers observateurs, qui n'étoient pas anatomistes, ont pu l'épargner, sans s'en apercevoir, quand ils ont coupé sa tête.

(7) Sur !e ver à son tour abaissons nos regards.

Le ver de terre, l'espèce de ver d'eau douce qu'on appelle naïade, se multiplient par la section presque aussi complètement que les polypes.

Si on coupe le ver en deux , la moitié antérieure repousse une queue et la postérieure une tête; si on le coupe en trois, la portion du milieu pousse une tête d'un côté et une queue de l'autre. Bonnet est l'auteur de ces étonnantes découvertes.

(8) Ces muscles...

Les muscles sont les organes du mouvement volontaire, lequel résulte toujours des contractions de quelques uns d'entre eux. Leur substance est ce qu'on nomme la chair; elle se compose de fibres remarquables par la propriété exclusive d'être irritables, c'est-à-dire de se raccourcir avec effort quand elles sont touchées par quelque corps étranger, ou quand la volonté le leur commande par l'intermède des nerfs. L'irritabilité musculaire est le ressort, général de tous les mouvements du corps animé.

(9) Ces tendons, ces membraues ductiles,

De l'esprit qui les meut instruments si dociles.

Les tendons sont des faisceaux de fibres blanches argentées non irritables, qui forment d'ordinaire les extrémités

des muscles, et qui servent à les attacher aux os et aux autres parties que les muscles sont chargés de mouvoir.

(lo) Ce vélin délicat qni recouvre leurs os.

C'est le périoste, membrane fine et serrée qui enveloppe tous les os, et qui donne soutien et passage aux vaisseaux qui les nourrissent.

(") De leurs emboîtements les fortes ligatures.

Les ligaments, cordons ou rubans de substance fibreuse, qui joignent ensemble les os et les empêchent de se luxer.

(12) Cette huile dont le suc assouplit leurs jointures.

L'intérieur des articulations est rempli de synovie, liqueur onctueuse qui amortit les effets du frottement que les os exercent les uns contre les autres. Des organes très déliés , semblables à des filaments de velours , la séparent de la masse du sang, et la versent dans la cavité qu'elle

occupe.

(,3) Le foie épuiateur, dont le crible en passant Se saisit de la bile et tamise le sang.

La fonction du foie est de séparer la bile de la masse du sang. Par-là, il prépare non seulement un liquide essentiel à la digestion , mais il débarrasse le sang de principes inflammables qui lui seroient nuisibles, et par conséquent il concourt au même but que le poumon.

('*) Le cœur sur-tout, le cœur, ce viscère puissant, Le réservoir, la source , et le ressort du sang.

Chacun connoît aujourd'hui, au moins d'une manière

générale, la circulation perpétuelle du sang, mise dans tout son jour par le célèbre Harvey, dans le milieu du dixseptième siècle.

Le cœur est un composé de quatre muscles creux, dont les cavités se dilatent et se contractent alternativement pour admettre le sang dans leur intérieur ou pour l'en faire sortir. Des soupapes, placées à leur entrée et à leur sortie, dirigent constamment dans le même sens la marche rapide de ce fluide, et il parcourt ainsi un double circuit dont nous allons donner une légère idée.

La cavité nommée ventricule gauche, pousse, quand elle se contracte, le sang dans l'aorte et dans toutes les artères, qui le distribuent à toutes les parties du corps sans exception, en se subdivisant en une infinité de petits vaisseaux.

Il revient de tous ces points par des veines originairement aussi petites que les dernières arterioles, mais qui, se réunissant toujours les unes aux autres, finissent par former un gros vaisseau nommé veine-cave, lequel verse le sang dans l'oreillette droite du cœur. Celle-ci, en se contractant, chasse le sang dans le ventricule droit, qui, à son tour, le chasse dans le poumon, par l'artère pulmonaire.

En circulant dans le poumon , le sang éprouve l'action de l'air nécessaire à la respiration; il retourne ensuite par les veines pulmonaires dans l'oreillette gauche du cœur, qui le conduit dans le ventricule gauche, d'où il reprend son cours ainsi que nous venons de le dire.

Le circuit que le sang fait dans tout le corps, se nomme la grande circulation, et celui qu'il fait au poumon, la petite. C'est par la grande circulation que le corps est nourri. La petite n'a pour objet que d'aller puiser dans le poumon les principes nécessaires au renouvellement du sang altéré par la nutrition même à laquelle ce fluide a concouru.

Cette petite circulation est telle qu'aucune goutte du sang qui vient des parties, ne peut y retourner sans passer par le poumon.

(l5) Un fluide, dit-on, dans les nerfs enfermé, Poursuit rapidement son cours accoutumé ; Extrait divin du sang, esprit de la matière , Aussi pur que l'éther, plus prompt que la lumière. Les sens parlent: soudain ces globules subtils , etc.

Cette belle théorie du mécanisme des organes de la pensée, offre quelque analogie avec celle décrite par l'auteur du poëme de la Nature. Le ministère des sens, l'action imprimée par Fame sur la mémoire obéissante, peuvent être comparés aux trois agents dont le poète romain compose Fame; il dit, chant III :

De l'ame et de l'esprit telle est donc l'alliance : Mais l'esprit cependant, source d'intelligence , A l'ame comme au corps peut imposer sa. loi : 11 les meut, les dirige , il leur commande eu roi. Le cœur même est son trône, en tyran il l'habite; Là frissonne la peur, là le plaisir palpite ; Des vices, des vertus, là couve le ferment, Dans le cœur tout entier siège le sentiment. Répandue en nos corps, puissance subalterne, L'ame attend de l'esprit l'ordre qui la gouverne ; Mais l'esprit, de lui-même arbitre et confident, Seul s'afflige , jouit , et règne indépendant.

PoNGERVILLE.

C6) Voyez au fond des eaux ces nombreux coquillages;

La terre a moins de fruits, les bois moins de feuillages : Tout ce que le soleil prodigue de couleurs, I es sept rayons d'Iris, l'émail brillant des fleurs, Les jets de la lumière et les taches de l'ombre, S'épuisent pour former leurs nuances sans nombre.

Ces beaux vers peignent admirablement bien l'étonnante

variété des formes et des couleurs des coquilles, dont Pline a fait dans sa langue un tableau si énergique.

In quibus magna ludentis naturœ varietas , tot colorum differentia* , tot figurœ, planis, concavis , longis , lunatis, in orbem circumactis , dimidio orbe cœsis, in dorsum elatis, levibus, rugatis, denticulatis, striatis: vertice muricatim intorto, margine in mucronem emisso,foris effuso, intus replicato. Jam distinctione virgulata, crinita, crispa: cuniculatim, pectinatim divisa: imbricatim undata, cancellatim reticulata: in obiujuum, in rectum expansa: densata, porrecta, sinuata : brevi nodo ligatis , toto latere connexes, ad plausum apertis , ad buccimtm recurvis.

Pline, lib. IX.

(■7) Là se montre un cadran ;

L'un en casque brillant est sorti de son moule , L'autre en vis tortueuse élégamment se roule...

La toupie cadran, trochus solarium. La partie inférieure de cette coquille est creusée en une spirale évasée si régulière, qu'elle rappelle tout-à-fait l'objet que son nom indique.

Les casques, les vis, sont d'autres coquillages qui ont reçu leurs noms de leurs formes.

\J araignée est un strombe dont les bords se découpent en digilations longues, grêles et tortueuses, qui ressemblent un peu aux jambes des araignées.

La massue est un murex, la tiare une volute, etc.

Les peignes sont des bivalves communément nommés pèlerines.

('') Cet autre est un vaisseau dont le petit nocher, Son instinct pour boussole et son art pour étoile, Est lui-même le mât, le pilote et la voile.

Il s'agit ici de Y argonaute : c'est une coquille légère qui ressemble à une petite chaloupe; elle est habitée par un

poulpe, animal dont la tête est entourée et couronnée de huit longs bras charnus. Les deux les plus voisins du dos, •e terminent par de larges membranes que l'animal étend au vent et qui lui servent de voile; il abaisse les six autres bras, et s'en sert comme d'autant de rames pour voguer à la surface des flots quand ils sont paisibles. S'il survient quelque agitation , il se retire tout entier dans le creux de sa coquille, et en la remplissant la fait aller à fond.

Delille se rappeloit probablement le vers de Léandre, dans son épître à Héro ,

Idem navigium, navita, vector ego.

vers que Musée a littéralement emprunté d'Ovide.

('9) Un autre moins heureux sous un toit emprunté, Est contraint de cacher sa triste nudité.

Le bernard-C ermite, sorte d'écrevisse de mer, dont la queue est molle et sans écailles, mais qui a l'instinct de se loger dans quelque coquille vide qu'elle rencontre sur le rivage , et qu'elle traîne par-tout avec elle. Quand elle devient trop grande pour sa maison d'emprunt, elle en choisit une autre sans s'arrêter de préférence à des espèces déterminées.

(20) Observons des oursins l'épineuse famille ,

Qui, de longs javelots s'armant de toutes parts, Chemine au lieu de pieds sur des milliers de dards.

Les oursins , ou hérissons de mer, ont à peine la figure d'un animal : ils représentent plutôt des châtaignes ou d'autres fruits épineux. Leur corps rond et pierreux est hérissé d'une quantité de piquants également pierreux, mais mobiles sur leurs articulations. Entre eux sont des pieds charnus, plus nombreux encore, disposés très régu-

lièrement et susceptibles de se contracter ou de s'étendre presque comme les cornes des limaçons : c'est sur eux que se meut l'oursin.

(*') D'innombrables leviers meuvent une chenille.

Lyonnet a compté plus de quatre mille muscles discernables dans la chenille du bois de saule.

(") Le ciel d'un télescope arme le limaçon,

Donne à l'oiseau des dents , donne un bec au poisson.

Les points noirs que l'on aperçoit à l'extrémité des cornes supérieures des escargots et des limaces , sont de véritables yeux, dans lesquels Swammerclarn a reconnu des membranes et des humeurs analogues à celles des yeux de l'homme et des grands animaux.

(23) Prisonnier dans l'espace et veillant endormi , Le paresseux n'existe et ne vit qu'à demi.

Quoique l'on ait exagéré la lenteur du paresseux, elle suffit encore pour justifier ces vers. Ses cuisses écartées horizontalement, ses pieds emmanchés avec ses jambes par le côté , lui refusent tout appui solide pour la course ; ses longs bras l'embarrassent dans sa marche; ses doigts, enveloppés jusqu'aux ongles par la peau, ne peuvent s'écarter, et leurs articulations ont si peu de mobilité, qu'elles se soudent entre elles, etc.

(2*) Le loir six mois entiers s'endort d'un doux repos.

La léthargie à laquelle certains quadrupèdes , comme les marmottes et les loirs, sont sujets pendant l'hiver, est un des phénomènes les plus curieux du règne animal. Il s'établit non seulement un repos absolu , une abstinence com-

plête, mais une insensibilité telle, que l'on peut quelquefois les brûler, les déchirer en morceaux, sans qu'ils s'en aperçoivent; leur respiration et leur circulation diminuent encore par degrés au point de devenir presque nulles, et ils perdent la plus grande partie de cette chaleur animale, l'un des caractères les plus marqués de leur classe. En un mot , leur vie paroit complètement arrêtée ; tous les ressorts qui retiennent ou qui agitent les éléments de l'organisation semblent avoir perdu leur activité , et cependant cette vie est maintenue : elle peut même être prolongée par cette léthargie au-delà de ses bornes naturelles. Il n'y a ni mort ni décomposition , et pour peu que le froid ou les autres circonstances nécessaires viennent à cesser, l'animal se réveille et reprend toutes ses autres fonctions ordinaires.

(25) Cet immonde animal , enfant d'une eau dormante , Duraut trois jours entiers fatigue son amante.

Le crapaud : il tient sa femelle embrassée quelquefois plusieurs semaines avant qu'elle ponde.

(l6) Epoux tendre et fidèle ,

Accoucheur vigilant, il veille à côté d'elle.

Il n'est rien de plus surprenant que les instincts variés des diverses espèces de crapauds, pour faire venir leurs œufs à bien, et sur-tout que les soins pénibles que les mâles prennent pour cet objet.

Dans l'espèce la plus commune, le mâle tire lui-même les œufs du corps de la femelle, enveloppés dans deux longs cordons de matière gluante.

Dans une autre espèce de notre pays, le mâle attache les œufs à ses cuisses, et les porte ainsi avec lui jusqu'à ce qu'ils soient près d'éclore, époque ou il les dépose dans

quoique eau dormante, seul séjour où les têtards qui doivent en naître puissent subsister.

Il en est enfin une troisième espèce en Amérique, \epipa, dont le mâle fixe les œufs sur le dos de sa femelle. La peau de ce dos se renfle alors, et forme des cellules où les œufs et les petits restent enferme's jusqu'à ce qu'ils n'aient plus besoin de la protection de leur mère.

(27) Ailleurs le kanguroo , dont 1 étrange famille Sort de son sein , y rentre, en ressort et sautille.

Le kanguroo est le plus grand animal de la Nouvelle- Hollande; il se tient le plus souvent sur ses pieds de derrière et sur sa queue, qui est très grosse et très vigoureuse. De cette manière, il s'élance à de grandes distances; mais ses extrémités antérieures sont petites et foibles. Quoiqu'il ait quelquefois cinq ou six pieds de haut, ses petits naissent longs tout au plus d'un pouce et à peine formés. La mère les retire dans une poche qu'elle a sous le ventre, comme les sarigues , où ses mamelles sont renfermées, et ils y reviennent au moindre danger long-temps après qu'ils ont cessé de téter ; alors on a souvent le spectacle de la mère paissant en même temps que son petit, qui sort pour cela son museau de la poche. On croiroit voir un animal portant une seconde tête sous le ventre.

Le kanguroo est sociable, assez doux, et réussit fort bien dans nos parcs d'Europe; mais sa chair n'est point agréable, et sa fourrure n'a point d'utilité.

(28) Comparez cet oiseau qui, moins tu qu'entendu, Ainsi qu'un trait agile à nos yeux est perdu , etc.

Cette admirable peinture du colibri n'est pas moins étonnante par son exactitude que par son éclat.

On ne sera pas fâché de la comparer avec celle de l'oiseaumouclie, par Buffon.

« De tous les êtres animés, voici le plus élégant pour la forme , et le plus brillant pour les couleurs. Les pierres et les métaux polis par notre art ne sont pas comparables à ce bijou de la nature; elle l'a placé, dans l'ordre des oiseaux, au dernier degré de l'écbelle de grandeur: maxime miranda in minimis. Son chef-d'œuvre est le petit oiseau-mouche; elle l'a comblé de tous les dons qu'elle n'a fait que partager aux autres oiseaux : légèreté, rapidité, prestesse, grace, et riche parure, tout appartient à ce petit favori. L'émeraude, le rubis, la topaze, brillent sur ses habits; il ne les souille jamais de la poussière de la terre, et, dans sa vie tout aérienne, on le voit à peine toucher le gazon par instants: il est toujours en l'air, volant de fleurs en fleurs; il a leur fraîcheur comme il a leur éclat; il vit de leur nectar, et n'habite que les climats où sans cesse elles se renouvellent.

C'est dans les contrées les plus chaudes du nouveau monde que se trouvent toutes les espèces d'oiseaux-mouches. Elles sont assez nombreuses , et paroissent confinées entre les deux tropiques; car ceux qui s'avancent en été dans les zones tempérées n'y font qu'un court séjour : ils semblent suivre le soleil, s'avancer, se retirer avec lui, et voler sur l'aile des zéphyrs à la suite d'un printemps éternel.»

(29) Et des dieux, s'ils en out, le plus charmant caprice.

Ce vers, fautivement imprimé dans un extrait du poème des Trois règnes, où l'on faisoit dire à Delille:

Et des dieux, s'il en est, etc.

attira au poète l'honneur d'une visite et d'un compliment qu'assurément il n'avoit pas cherché à mériter. Un savant distingué, mais qui joignoit à de vastes connoissances le travers d'un athéisme qui étoit dans sa tête beaucoup plus que dans son cœur, arrive chez Delille, transporté de joie, se jette à son cou, et le pressant étroitement dans ses bras :

Je le savois bien, lui dit-il, que vous seriez tôt ou tard îles nôtres l Quanti l'enthousiasme du premier moment eut permis au savant d'expliquer le motif de sa joie et de sa visite, Delille eut beaucoup de peine à le désabuser, et à ne lui laisser voir qu'une faute d'impression (un peu grave, il est vrai) dans ce qu'il avoit pris d'abord pour une authentique profession de foi.

(30) De sa noire liqueur teignant la mer profonde, L'autre plonge, s'esquive, et disparoît dans l'onde.

La seiche, le poulpe, le calmar, répandent au moindre danger une liqueur noire qui obscurcit au loin l'eau de la mer et les dérobe aux yeux. Les peintres s'en servent sous le nom de sepia. La bonne encre de la Chine est celle d'un poulpe des mers d'Orient. On trouve ces substances noires, épaisses et presque pâteuses, dans un sac membraneux caché dans le ventre de l'animal.

(31) Par un bruit qu'accompagne une obscure vapeur, L'autre à son ennemi pour renvoyer la peur Fait jouer d'un ressort la détente secrète.

C'est le carabus crepitans, petit insecte qui repousse pour quelques instants , par ce procédé , une autre espèce de carabus attaché à sa perte et qui le poursuit avec acharnement.

(î2) Les uns vivent cachés dans le sein de la terre,

Plusieurs percent le bois, plusieurs creusent la pierre.

L'espèce de coquillage nommé taret détruit tous les bois placés sous l'eau, et a menacé l'existence de la Hollande, en perçant de toutes parts les pilotis de ses digues.

La pholade est un autre coquillage de la même famille, qui se loge dans les pierres calcaires et les mine en tout sens.

(33) N'oublions point ces vers dont les races brillantes Montrent sur l'Océan des étoiles flottantes.

Un très grand nombre de mollusques et de zoophytes répandent une lumière plus ou moins vive pendant la nuit. Il y a des cantons où ils font paroître la mer tout en feu. Cette manifestation de lumière est un des produits les plus extraordinaires de la vie, car ce n'est pas, comme on l'a cru, après leur mort et en vertu d'une putréfaction commencée que ces animaux luisent: ils offrent en grand le même phénomène que nos vers luisants en petit.

(H) Les bois même, les bois, quand la nuit tend ses voiles , Offrent aux yeux surpris de volantes étoiles...

Ceci est vrai sur-tout de la luciole ou ver luisant d'Italie et de Grèce, dont les deux sexes volent et brillent également. Dans l'espèce de notre pays, la femelle, qui brille beaucoup, n'a point d'ailes: le mâle vole, mais brille peu. Au reste, il y a dans la zone torride plusieurs autres espèces d'insectes lumineux, bien supérieurs à ceux d'Europe pour l'éclat.

(35) Le chameau voyageur traverse l'Arabie , Et ses cinq estomacs , réservoirs abondants , Bravent l'aridité de ces sables ardents.

Le chameau a , de plus que les autres ruminants , un appendice de la panse qui peut être compté pour un cinquième estomac. C'est un amas de petites cellules où se tient en réserve une certaine quantité d'une eau limpide que l'animal peut faire revenir à sa bouche quand il lui plaît pour se rafraîchir. Cette organisation donne au chameau plus de facilité qu'à tout autre animal pour supporter la soif, et pour traverser les vastes déserts sablonneux de l'Afrique et de l'Arabie.

DTI CHANT VII. 173

(j6) Le renne vit tie mousse aux plages boréales.

Espèce de cerf à très grands bois, dont la nourriture favorite est un lichen blanc filamenteux, très commun dans le Nord. Le renne sait creuser la neige en hiver pour

trouver cette plante.

(37) Le lama s'apprivoise aux régions australes.

Espèce de petit chameau sans bosse qui habite toute la chaîne des Andes , et qui étoit la seule bête de somme de l'Amérique méridionale avant l'arrivée des Espagnols.

(38) Et du Chimboraço s'élance le condor.

Vautour des Andes, le plus grand oiseau de proie connu.

(39) Un soleil voit périr le fragile éphémère.

L'éphémère vient d'un ver aquatique qui passe assez longtemps dans son premier état, mais qui, une fois métamorphosé en mouche, s'accouple, pond et meurt souvent dans l'espace de quelques heures.

(4°) Ce crin rouge et vivant dont chaque source abonde , Privé durant six mois de l'aliment de l'onde...

Le gordius. Desséché dans la vase, il reprend du mouvement quand on l'humecte.

(*') Ridé, durci, flétri, ce ver poudreux des toits Se ranime dans l'onde une seconde fois.

La même chose arrive au rotifère, petit animal microscopique; une goutte d'eau lui rend la vie suspendue plusieurs mois par la sécheresse. Au reste, c'est un phénomène assez général pour les animaux infusoires.

(■i1) Souvent l'insecte ailé répand ses œufs sur l'onde.

Les demoiselles, les éphémères , les phryganes , en un mot toutes les mouches, tous les insectes aériens, dont le ver ou la larve doit vivre dans l'eau, sont dans ce cas.

(43) Dans les naseaux du cerf, dans le cuir des génisses, Les uns vont déposer leurs germes créateurs.

Les œstres sont des mouches dont le ver ne peut vivre que dans la chair ou les intestins des animaux vivants. L'oestre du cheval, par exemple, pond son œuf à l'anus de ce quadrupède. Le ver qui en naît remonte l'immense canal intestinal, pour aller se fixer dans l'estomac, où il s'en rassemble quelquefois assez pour faire périr un cheval.

Une autre espèce place le sien dans le fond de la gorge du mouton, et des naseaux du cerf. La peau du cerf est souvent criblée par ces vers, qui causent un ulcère par-tout où ils se fixent.

(H) Plus étonnants encor, ces minces serpents d'eaux Qui, l'un à l'autre unis par de vivants anneaux, Et par nous appelés du beau nom de naïades, Promènent sur les eaux leurs flottantes peuplades.

Les naïades sont de petits vers aquatiques et à sang rouge, qui ne se métamorphosent point en insectes; elles se reproduisent par division comme beaucoup d'autres vers, et même il en est une espèce, nais proliféra, où la division se fait spontanément. Les derniers anneaux du corps deviennent petit à petit un animal entier, et se séparent alors des autres anneaux.

(45) Libre d'un nœud si doux ,

Le puceron n'a point d'épouse ni d'époux.

lies pucerons sont de petits insectes qui vivent sur les

Feuilles. En automne, il y a parmi eux des mâles et des femelles, et celles-ci pondent des œufs, mais il n'en éclôt que des femelles au printemps. La première fécondation suffit à sept générations , toutes composées de femelles , toutes produisant sans mâles, et toutes vivipares. A la septième, les mâles reparoissent. Dans les monocles, petits insectes aquatiques , il y a des espèces où un seul accouplement suffit à plus de douze générations, suivant M. de Jurine.

(^} Rassemblant deux organes féconds,

Des deux sexes divers cet autre unit les dons.

Les escargots, les limaces, et plusieurs escargots d'eau douce, sont pourvus des deux sexes; mais il leur faut une union réciproque, d'où chaque individu sort fécondé et va pondre de son côté. H y a des espèces où chaque individu sert de mâle à l'un, de femelle à l'autre, et où il se forme ainsi des chaînes très nombreuses.

L'un des jeunes poètes qui eussent fait peut-être le plus d'honneur à l'école de Delille, s'il ne se fût arrêté, pour ainsi dire, dès le premier pas, dans une carrière où il débutoit avec succès, M. La Lanne, nous paroît avoir rendu ces mêmes idées avec infiniment de bonheur, dans son poème du Potager. Il s'agit, comme dans Delille,

De l'insecte rampant ; à figure hideuse,

Qui souille et corrompt tout de sa bave écumeuse,

Et dans le potager répandant son poison ,

Se traîne à pas tardifs, chargé de sa maison.

Cet insecte pourtant que notre orgueil écrase ,

Des feux d'un double amour chaque printemps s'embrase;

Et goûtant des plaisirs aux mortels inconnus,

Darde ensemble et reçoit l'aiguillon de Vénus.

C'est à-la-fois peindre en poète et caractériser en naturaliste.

(47) Lui-même à son amour souvent se sacrifie, Et son premier amour est payé de sa vie.

C'est, à peu d'exceptions près, le sort de tous les insectes.

(48) Son instinct l'y ramène , et dans leur sein fidèle Vient déposer l'espoir de sa race nouvelle.

Un insecte parfait dépose toujours ses œufs dans les lieux et sur les substances convenables pour les vers qui doivent en éclore, quelque peu de rapport que ces lieux et ces substances aient avec la vie actuelle de cet insecte. C'est un des effets les plus admirables de ces penchants imprimés aux animaux par la nature pour la conservation de leurs espèces , et auxquels les naturalistes ont donne' le nom d'instinct.

(*9) Aussi du grand Leibnitz l'aimable fantaisie Osoit aux animaux promettre une autre vie, Un destin plus heureux et presque un paradis. A ce dogme touchant de bon cœur j'applaudis ; J'aime à voir l'animal, qui des races humaines Ainsi que les plaisirs a partagé les peines , Dans son humble Elysée attendre un sort plus doux.

Leibnitz, né à Leipsick, en Saxe, le 23 juin 1 64 6 , mort le ily novembre 1716, entra dans la carrière des sciences avec un talent très distingué, une imagination ardente, et une forte passion pour la gloire. Très jeune encore, il dédaigne de se trainer dans les routes battues, il s'élance dans des sentiers inaccessibles aux esprits vulgaires, et lorsqu'il fait des chutes , elles ont un caractère de hardiesse et de grandeur qui atteste la présence du génie.

A peine âgé de vingt ans, époque de la vie où la plupart de ceux qui se livrent à l'étude des sciences sont à peine familiarisés avec leur partie élémentaire, Leibnitz forma,

et exécuta , le plan vaste et hardi d'une physique générale complète. Elle parut, en 167 1, sous ce titre: Hypothesis physica nova, ou Theoria motus. Elle repose sur des idées qui charment l'esprit, par la simplicité et la généralité qui les distinguent. Leihnitz les fait servir, avec adresse, à établir une théorie du mouvement neuve, subtile, facile à saisir, et elles se divisent ensuite, pour ainsi dire, à l'infini, pour embrasser isolément tous les phénomènes de la nature.

Il n'est point de branche de physique qui n'ait exercé la sagacité de Leibnitz : tantôt il veut établir une nouvelle mesure de la force, lorsqu'elle agit contre un obstacle qui cède ; tantôt , en partant du fameux principe des causes finales, il essaie, avec le secours du calcul, d'expliquer le phénomène de la réfraction de la lumière et des lois qui la maîtrisent. Mais le calcul fondé sur un principe hypothétique ne conduit presque jamais à la vérité : aussi l'explication de Leibnitz, quoique ingénieuse, cessa de paroître satisfaisante, lorsque Newton dévoila la véritable cause de la réfraction de la lumière , qu'il en déduisit les lois qui maîtrisent cette réfraction, et qu'il eut fait voir qu'un rayon lumineux ne choisit, en 6e x'éfractant, ni le temps le plus court, ni le chemin le plus facile.

Les actes de Leipsiek renferment un grand nombre d'autres écrits de Leibnitz, et tous laissent apercevoir des traces de cette originalité piquante qui caractérise un esprit supérieur. Il est fâcheux qu'un penchant pour les subtilités métaphysiques lui ait fait dédaigner, ou du moins négliger, les secours de l'expérience, qui doit être le premier guide de celui qui se livre à l'étude de la nature.

Ce qui fait le plus d'honneur a Leibnitz, c'est sans doute d'avoir eu, et réalisé, l'heureuse idée du calcul de la quantité considérée dans ses dernières divisions : mais lorsque l'Allemagne, fière de lui avoir donné naissance, le proclame auteur de cette belle invention, toute l'Angleterre

savante se lève pour assurer a Newton la priorité de la découverte.

Leibnitz accordoit aux animaux quelques facultés morales , telles que la mémoire et l'intelligence , renfermées sans doute dans d'étroites limites ; il les regardoit comme susceptibles d'attachement, comme capables d'éprouver le sentiment de la reconnoissance, et il en avoit la preuve dans l'exemple du plus féroce des animaux, caressant la main de celui qui lui offre cbaque jour les aliments nécessaires à sa subsistance. Si Leibnitz leur a promis une autre vie, elle est sans doute bien différente de celle qui est réservée à l'homme, possédant la faculté de juger, de raisonner, et jouissant du précieux don de la parole, double avantage qui lui donne sur les animaux une juste prééminence.

Leibnitz fut honoré par sa patrie, et l'Allemagne épuisa en sa faveur tous les genres de considération. Il avoit formé le plan d'une société académique, rivale dé celles que Londres et Paris vovoient fleurir dans leur enceinte. Frédéric Ier-, roi de Prusse, en commanda l'exécution. La célèbre académie de Berlin reçut, en 1710, une forme régulière et légale, et Leibnitz fut choisi pour la présider jusqu'à sa mort.

(>0) Là s'arrêtent les yeux : mais graces à ce verre

Qui nous déploie en grand et les cieux et la terre , Au-dessous du ciron je regarde et je vois Des milliers d'animaux plus petits mille fois.

Telle est la nature physique de l'homme, qu'il ne peut voir, ni les objets très éloignés, ni ceux qui sont très petits, lors même qu'ils sont situés au voisinage de l'œil. L'humanité réclamoit l'invention d'un instrument capable d'augmenter la puissance, d'agrandir le domaine de cet organe, le plus délicat et le plus noble que nous ayons reçu de la na-

ture, et bientôt le verre, dont parle le poète, ou, pour mieux dire, le télescope et le microscope, ont pris naissance. Le premier fait évanouir les distances qui nous séparent des objets les plus éloignés; le second fait disparaître l'extrême petitesse de ceux qui nous avoisinent. L'un nous transporte dans les cieux, et nous y fait découvrir des mondes aussi féconds en phénomènes que celui que nous habitons ; l'autre nous fait trouver autour de nous des richesses naturelles dont, sans son secours, nous n'eussions peut-être jamais soupçonné l'existence.

La Hollande est la patrie du télescope, et son origine date du commencement du dix-septieme siècle. Quel que soit le nom de son auteur, encore enveloppé dune profonde obscurité, cette belle découverte se répandit avec célérité dans toutes les contrées de l'Europe. Galilée s'en empara le premier, et avec deux verres, l'un concave, l'autre convexe, disposés convenablement dans deux tuyaux mobiles, il parvint à construire une lunette qui donnoit des images trente-trois fois plus grandes que les objets vus à œil nu. Cet instrument, manié avec adresse, lui dévoila la ressemblance de la lune avec la terre, en lui montrant les eminences et les cavités qui sillonnent leur surface, et il lui fit apercevoir les quatre satellites qui accompagnent Jupiter dans sa course autour du soleil.

Avec le secours de sa lunette, Galilée ne tarda pas à se convaincre de l'existence des taches semées sur le disque du soleil, et qui paroissent d'autant plus obscures, quelles contrastent avec l'éclat éblouissant de la lumière de cet astre; il observa les phases de Vénus, et il les fit servir à démontrer son mouvement de translation autour du soleil.

Le télescope imaginé, ou du moins exécuté par Galilée, reçut de Kepler des modifications avantageuses. Hevelius et Hughens agrandirent la sphère de son activité, et Dominique Cassini profita de cet agrandissement pour ajouter

au monde de Saturne quatre astres de diverse grandeur, qui l'accompagnent dans sa course. Malgré ces améliorations, le télescope conservoit des défauts que Newton, Grégori, et Dollond, parvinrent à faire évanouir; mais aucun n'eut l'idée d'étendre le domaine de sa puissance, en augmentant ses dimensions. Il étoit réservé à Herschell de réaliser cette entreprise, et de l'emplover avec adresse à faire dans le ciel les plus belles conquêtes au profit de la science. Saturne, enrichi de deux nouveaux satellites, et Uranus, suivi de six astres secondaires, furent les premiers fruits de ses observations.

Tel est l'instrument qui, pour me servir des expressions du poète, nous déploie en grand et les cieux et la terre. Celui qui nous fait voir, au-dessous du ciron, des milliers d'animaux mille fois plus petits, porte le nom de microscope , et il consiste en une lentille de verre , d'un foyer très court, ou en une petite sphère de verre, formée par la fusion d'un morceau de verre à la flamme d'une mèche imbibée d'alcool.

On peut encore faire une espèce de microscope avec une boule de verre pleine d'eau ; elle produit à-peu-près le même effet qu'une petite sphère d'eau.

L'existence de cet instrument, qu'on nomme microscope simple, date de la plus haute antiquité. Il en est un autre, qui a pris le nom de microscope composé, et dont l'invention est aussi récente que celle du télescope. Il est formé d'une lentille, d'un foyer très court, et d'un ou de plusieurs oculaires.

Au lieu d'un ou deux oculaires, on en emploie quelquefois un plus grand nombre. Les microscopes de Delbarre, composés d'un objectif et de cinq oculaires, produisent des effets étonnants, qui lui ont jusqu'ici obtenu une juste préférence.

(5l) Gloire te soil rendue après l'Etre suprême,

Profond Spallanzani ! toi dout l'adresse extrême Nous ouvrit ces trésors...

Lazare Spatlanzani, professeur d'histoire naturelle à Modène et ensuite à Pavie, né en 1729 à Scandiano, mort h Pavie en 1799, l'un des observateurs dont l'infatigable patience a été récompensée par les découvertes les plus singulières et les plus intéressantes. C'est à lui que l'on doit la connoissance de la reproduction des pattes de la salamandre aquatique, et de la tête et des cornes de l'escargot; celle de l'espèce de résurrection du rotifère; celle de la préexistence des germes dans les œufs de la grenouille, et de la manière dont ils sont fécondés; celle de l'universalité d'action du suc gastrique. Il est encore recommandable par une foule d'observations précieuses sur toutes les parties de la science de la nature. Il n'étoit ni un chimiste profond , ni un anatomiste habile, ni un savant nomenclateur; mais tout ce que l'on peut attendre de la patience unie à la sagacité, il le remplissoit. Ses ouvrages posthumes sur la respiration méritent d'être étudiés de tous les physiologistes, quoiqu'ils contiennent encore quelques expériences qui ont besoin de vérification.

(5j) Mais n'exagérons rien : l'un dans l'être vivant Veut voir de Vaucanson l'automate mouvant.

Vaucanson , membre de l'académie royale des sciences , acquit une sorte de célébrité en construisant des pièces mécaniques qu'on appelle automates, et qui se composent de parties mises en jeu par une puissance quelconque, pourvu que cette puissance entre comme élément dans la construction de la machine.

Les automates de Vaucanson sont peut-être ce qui a été fait de mieux dans ce genre. Son flùteur joue différents airs de la flûte allemande avec une justesse étonnante, et cela

en faisant usage de ses lèvres pour l'embouchure de la flûte, et de ses doigts pour la modulation des tons. Son Provençal, en se servant de sa bouche et d'une de ses mains, joue du flageolet, et de l'autre y accorde le son du tambourin. Son canard pi-end du grain avec le bec, l'avale, le triture, et le rend par les voies ordinaires, dans l'état apparent d'un grain digéré.

Vaucanson ne donne pas cette digestion pour une digestion parfaite, propre à faire du sang et des sucs nourriciers pour l'entretien de l'animal , il prétend seulement imiter le mécanisme de cette action sur trois points , qui sont : i° d'avaler le grain; 2° de le macérer, cuire ou dissoudre; 3° de le faire sortir, après avoir éprouvé une altération sensible.

La construction des ailes du canard ne laisse rien à désirer. On a imité , os par os , toutes les eminences que les anatomistes appellent apophises. Elles y sont régulièrement observées , comme les différentes charnières , les cavités , les courbes. Les trois os, qui composent l'aile, y sont très distincts : le premier, qui est F humerus, a son mouvement de rotation en tout sens, avec l'os qui fait l'office d'omoplate; le second, qui est le cubitus de l'aile, a son mouvement avec F humerus par une charnière que les anatomistes appellent parginylyme; le troisième, qui est le radius, tourne dans une cavité de F humerus, et est attaché par les autres bouts aux petits os du bout de l'aile, de même que dans l'animal.

Pour faire connoître que les mouvements de ces ailes n'ont aucun trait de ressemblance avec ceux que l'on voit dans les chefs-d'œuvre du coq de l'horloge de Lyon et de Strasbourg, l'auteur, dont le dessein étoit plutôt de démontrer que de montrer une machine, faisoit voir à découvert tout le mécanisme de son canard artificiel.

On trouve, parmi les savants de l'antiquité, des hommes habiles à faire des pièces mécaniques; dans le treizième

siècle, on faisoit honneur à Roger Bacon d'un pigeon volant et de plusieurs statues qui articulaient des sons.

Regiomontanus, physicien mécanicien très distingué du quatorzième siècle, étoit regardé comme inventeur d'une mouche artificielle qui, quittant la main de son maître, faisoit le tour d'une table, et venoit se reposer au point même de son départ. Il construisit aussi un aigle qui vola bien loin au-devant de l'empereur, et l'accompagna en planant dans les airs jusqu'à l'entrée de la ville.

Si ces assertions étoient vraies, les automates de Vaucanson ne seroient pas ce qu'on auroit fait de mieux en ce genre. Elles doivent paroître fabuleuses à tout esprit judicieux. Ce qui semble les avoir accréditées, c'est d'un coté la grande réputation que Regiomontanus s'étoit acquise dans la mécanique, et, de l'autre, l'empressement que le vulgaire témoigne pour le merveilleux.

(53) L'autre , s'extasiant au moindre phénomène , Veut égaler l'instiuct à la raison humaine , S'étonne de son singe et de son perroquet, Admire en l'un son geste, en l'autre son caquet, Et ne saurait douter que, vu leur prud'homie, Les éléphants un jour n'aient leur académie.

Le corps du singe est à-peu-près semblable à celui de l'homme , et comme l'homme est le premier des animaux, on accorde presque généralement la seconde place au singe.

On accorde aux singes un instinct social, c'est-à-dire une tendance à demeurer ensemble, soit pour se défendre avec plus de facilité de leurs ennemis, soit pour l'avantage de leurs petits; ils vivent en communauté; ils se donnent des secours mutuels, sur-tout lorsqu'il s'agit de dévaster quelque jardin ou quelque champ; aussi établissent-ils certaines règles pour le pillage ou la maraude: les uns font sentinelle, les autres forment une chaîne, et font passer de main

en main les fruits qu'ils volent, pour les mettre plus prompternent en sûreté.

Les tropiques sont la véritable patrie des singes. C'est un spectacle agréable de voir, dans les vastes forêts de la zone torride, les singes s'élancer d'un arbre à l'autre, se balancer suspendus aux brandies, faire des gambades, prendre mille postures ridicules , se faire mutuellement des agaceries , se battre ou s'amuser ensemble , faire l'amour ou la guerre; et les femelles soigner leurs petits, les embrasser, les allaiter; pousser tous des cris de joie, de surprise, d'amour; se défendre contre les hommes avec des pierres, avec des bâtons, et même avec leurs excréments, qu'ils lancent de leurs mains à la tête de leurs ennemis; enfin offrir les scènes les plus risibles et les mœurs les plus singulières.

Le caractère des singes ne peut se plier à la servitude; ils y conservent toujours un fond d'ennui et de mélancolie profonde qui , dégénérant en une sorte de consomption , ne tarde pas à terminer leurs jours.

Tous les voyageurs attestent qu'il y a dans la capitale de Guzavate, dans Amadabad , des hospices, fondés par de pieux Indiens, pour y nourrir, y soigner, des singes invalides. Tous ceux qui, quoique bien portants, veulent se retirer et vivre dans ces hospices, sont assurés d'y trouver une retraite. D'autres fondations pieuses ordonnent, dans quelques villes, de fournir, deux fois la semaine, du riz, des cannes à sucre, des fruits, aux singes du voisinage; aussi ces animaux, accoutumés à cette généreuse distribution de vivres, accourent en troupes, et montent eux-mêmes sur les terrasses des maisons où les provisions sont déposées; et l'on assure que si ces singes ne trouvoient pas leur ration accoutumée, ils se vengeroient en brisant tout ce qu'ils rencontreroient sur leur passage.

Il n'est point rare de voir le singe faisant sentinelle à la porte d'une chaumière, qui est son propre ouvrage, pour

veiller à la conservation du petit sur le point de voir le

jour, et pour écarter la crainte d'une attaque imprévue,

qui pourroit troubler le repos de sa mère au moment de sa

délivrance.

(54) Ainsi que la raison l'instinct a ses degrés.

Il seroit intéressant de distinguer l'essence de la raison et de l'instinct, ainsi que les divers degrés de ces deux facultés. Communément on appelle instinct toutes les facultés intellectuelles des animaux; cela n'est point exact. Les animaux supérieurs ont une sorte de raisonnement très différent de l'instinct. Nous allons chercher à expliquer cette proposition.

On appelle raison cette faculté accordée à l'homme de raisonner et de se conduire d'après ses raisonnements. Le raisonnement a des jugements pour bases ; les jugements sont des comparaisons d'idées, et celles-ci des résultats de sensations ou d'images. La raison est donc la faculté de comparer ses sensations , d'en former des idées de plus en plus générales, de réunir ces idées suivant quelles se conviennent , de comparer enfin les jugements produits de ces réunions , et d'en déduire des propositions qui servent de régies : tout y consiste donc en abstractions successives , toujours plus élevées et plus générales.

Tout le monde sait qu'il y a des différences énormes entre un homme et un autre pour l'étendue de cette faculté, et que l'intervalle de Newton à un imbécile , ou seulement à un sauvage de la Nouvelle-Hollande, ou de telle île de la mer du Sud , est immense. Il ne manque cependant à ce sauvage que l'éducation convenable pour le rapprocher des hommes les plus civilisés.

Les animaux laissent entre eux et nous un intervalle bien plus grand. Les limites des facultés de chaque espèce sont fixées, et toute l'éducation imaginable ne leur feroit point passer certaines bornes.

Cependant, on ne peut méconnoître , quand on les observe, qu'ils ne se forment aussi des idées par l'expérience, qu'ils n'en conservent le souvenir, qu'ils n'en déduisent des règles de conduite, qu'ils n'évitent certaines actions et n'en exécutent d'autres malgré l'impulsion du plaisir et de la peine actuelle , et uniquement en vertu de la prévoyance qu'ils ont, par. l'expérience du passé, des suites qui les attendent.

Tels sont évidemment les ressorts qui agissent sur nos chevaux, sur nos chiens, sur nos autres animaux domestiques ; tels sont en partie ceux qui agissent sur les animaux sauvages voisins de ceux-là par le naturel. Ces êtres apprennent même la signification de plusieurs de nos mots , et obéissent à nos ordres verbaux sans se méprendre.

Il n'y a aucun instinct en tout cela; c'est une sorte de raisonnement assez analogue au nôtre pour le fond, mais renfermé dans des limites beaucoup plus étroites ; limites qui se resserrent de plus en plus à mesure que l'on descend dans l'échelle des êtres.

Mais à mesure que l'on arrive aux animaux plus foibles , plus stupides, on leur voit faire, pour la conservation de leurs espèces , certaines actions plus compliquées , plus savantes , plus pénibles qu'aucunes de celles dont les animaux supérieurs sont capables. L'abeille met dans sa cellule la plus haute géométrie; il n'est point de ruses, point de plan ingénieux de conduite ou de bâtisse que quelque insecte ne suive; et ces opérations ne sont point apprises; l'individu les pratique dès qu'il vient d'éclore , sans avoir vu opérer ses parents , et cependant absolument comme eux ; souvent ces mêmes opérations sont désintéressées; ce n'est point pour lui que l'insecte travaille, mais pour une postérité qu'il ne verra jamais.

Tous les ressorts moraux manquent ici ; tous les moyens extérieurs d'instruction manquent également ; il faut bien qu'il y ait une impulsion intérieure donnée par la nature,

ou plutôt par son auteur, nou sans doute à chaque instant, mais probablement parle nioven de quelques linages intérieures innées, gravées primitivement dans le sensorium , comme elles auroient pu l'être par les impi'essions extérieures.

C'est à ces impulsions internes qu'il faut réserver le nom d'instinct. Elles sont toujours particulières dans leur objet, toujours semblables dans chaque espèce; incapables de perfectionnement, et chacune d'elles a été donnée en propre à une espèce d'animal , selon ce qu'exigeoit la conservation de celte espèce ; ce sont autant de suppléments à la force , à la fécondité, et à la perfection de l'intelligence.

(55) Si donc respire un être en qui les dieux puissants Aient dans un seul organe associé trois sens.

La trompe de l'éléphant est un prolongement de son nez :

elle est donc la voie des odeurs. D'une flexibilité extrême,

à cause des trente. ou quarante mille petits muscles qui

composent la partie charnue de son tissu ; terminée par un

petit appendice aussi délicat qu'un doigt; animée par deux

énormes branches de nerfs de chaque côté , elle est à tous

égards un excellent instrument du tact. Enfin , c'est par elle

que l'animal porte dans sa bouche presque tous ses aliments

et toutes ses boissons.

(->6) L'admirable éléphant , dont le colosse énorme Cache un esprit si fin dans sa masse difforme , Que , pour son rare instinct dans un corps si grossier, Presque pour ses vertus, adore un peuple entier; L'éléphant, en un mot , qui sait si bien connoître L'injure , le bienfait , ses tyrans et son maître.

L'éléphant est, si nous voulons ne nous pas compter, l'être le plus considérable de ce monde; il surpasse tous les animaux terrestres en grandeur, et il approche de l'homme, par l'intelligence, autant au moins que la matière peut

approcher de l'esprit. L'éléphant, le chien, le castor, et le singe, sont, de tous les êtres animés, ceux dont l'instinct est le plus admirable; mais cet instinct, qui n'est que le produit de toutes les facultés, tant intérieures qu'extérieures, de lanimal, se manifeste par des résultats bien différents dans chacune de ces espèces. Le chien est naturellement, et lorsqu'il est livré à lui seul, aussi cruel, aussi sanguinaire que le loup ; seulement il s'est trouvé dans cette nature féroce un point flexible, sur lequel nous avons appuyé; le naturel du chien ne diffère donc de celui des autres animaux de proie que par ce point sensible, qui le rend susceptible d'affection et capable d'attachement; c'est de la nature qu'il tient le germe de ce sentiment, que l'homme ensuite a cultivé 1 nourri, développé, par une ancienne et constante société avec cet animal, qui seul en étoit digne; qui, plus susceptible, plus capable qu'un autre des impressions étrangères, a perfectionné dans le commerce toutes ses facultés relatives. Sa sensibilité, sa docilité, son courage, ses talents, tout, jusqu'à ses manières, s'est modifié par l'exemple, et modelé sur les qualités de son maître : l'on ne doit donc pas lui accorder en propre tout ce qu'il paroit avoir; ses qualités les plus relevées, les plus frappantes, sont empruntées de nous; il a plus d'acquis que les autres animaux, parcequ'il est plus à portée d'acquérir; que loin d'avoir comme eux de la répugnance pour l'homme, il a pour lui du penchant; que ce sentiment doux, qui n'est jamais muet, s'est annoncé par l'envie de plaire, et a produit la docilité, la fidélité, la soumission constante, et en même temps le degré d'attention nécessaire pour agir en conséquence et toujours obéir à propos.

Le singe est indocile autant qu'extravagant; sa nature est en tout point également revêche; nulle sensibilité relative, nulle reconnoissance des bons traitements , nulle mémoire des bienfaits; de l'éloignement pour la société de l'homme, de l'horreur pour la contrainte, du penchant à toute es-

péce de mal, Ou, pour mieux dire, une forte propension à. faire tout ce qui peut nuire ou déplaire. Mais ces défauts réels sont compensés par des perfections apparentes; il est extérieurement conformé comme l'homme; il a des bras, des mains, des doigts; l'usage seul de ces parties le rend supérieur pour l'adresse aux autres animaux, et les rapports qu'elles lui donnent avec nous parla similitude des mouvements et par la conformité des actions nous plaisent, nous déçoivent, et nous font attribuer à des qualités intérieures ce qui ne dépend que de la forme des membres.

Le castor, qui paroît être fort au-dessous du chien et du singe par les facultés individuelles, a cependant reçu de la nature un don presque équivalent à celui de la parole; il se fait entendre de ceux de son espèce, et si bien entendre, qu'ils se réunissent en société, qu'ils agissent de concert, qu'ils entreprennent et exécutent de grands et longs travaux en commun; et cet amour social, aussi bien que le produit de leur intelligence réciproque, ont plus de droit à notre admiration que l'adresse du singe et la fidélité du chien.

Le chien n'a donc que de l'esprit (qu'on me permette, faute de termes, de profaner ce nom); le chien, dis-je, n'a donc que de l'esprit d'emprunt, le singe n'en a que l'apparence, et le castor n'a du sens que pour lui seul et les siens. L'éléphant leur est supérieur à tous trois; il réunit leurs qualités les plus éminentes. La main est le principal organe de l'adresse du singe; l'éléphant au moyen de sa trompe, qui lui sert de bras et de main, et avec laquelle il peut enlever et saisir les plus petites choses comme les plus grandes, les porter à sa bouche, les poser sur son dos, les tenir embrassées, ou les lancer au loin, a donc le même moyen d'adresse que le singe, et en même temps il a la docilité du chien; il est comme lui susceptible de reconnoissance, et capable d'un fort attachement; il s'accoutume aisément à l'homme, se soumet moins par la force que par les bons traitements, le sert avec zèle, avec fidélité, avec intelli-

gence, etc. Enfin l'éléphant, comme le castor, aime la société de ses semblables, il s'en fait entendre; on les voit souvent se rassembler, se disperser, agir de concert, et s'ils n'édifient rien, s'ils ne travaillent point en commun, ce n'est peut-être que faute d'assez d'espace et de tranquillité: car les hommes se sont très anciennement multipliés dans toutes les terres qu'habite l'éléphant : il vit donc dans l'inquiétude, et n'est nulle part paisible possesseur d'un espace assez grand, assez libre pour s'y établir à demeure. Nous avons vu qu'il faut toutes ces conditions et tous ces avantages pour que les talents du castor se manifestent, et que par-tout où les hommes se sont habitués, il perd son industrie et cesse d'édifier. Chaque être dans la nature a son prix réel et sa valeur relative; si Ton veut juger au juste de l'un et de l'autre dans l'éléphant, il faut lui accorder au moins l'intelligenee du castor, l'adresse du singe, le sentiment du chien, et y ajouter ensuite les avantages particuliers, uniques, de la force, de la grandeur, et de la longue durée de la vie; il ne faut pas oublier ses armes ou ses défenses, avec lesquelles il peut percer et vaincre le lion; il faut se représenter que sous ses pas il ébranle la terre ; que de sa main il arrache les arbres; que d'un coup de son corps il fait brèche dans un mur; que, terrible par la force, il est encore invincible par la seule résistance de sa masse, par fépaisseur du cuir qui la couvre; qu'il peut porter sur son dos une tour armée en guerre et chargée de plusieurs hommes; que seul il fait mouvoir des machines, et transporte des fardeaux que six chevaux ne pourroient remuer; qu'à cette force prodigieuse il joint encore le courage, la prudence, le sang-froid, l'obéissance exacte; qu'il conserve de la modération, même dans ses passions les plus vives; que dans la colère il ne méconnoit pas ses amis; qu'il n'attaque jamais que ceux qui l'ont offense; qu'il se souvient des bienfaits aussi long-temps que des injures; que, n'ayant nul ;;oût pour la chair, et ne se nourrissant que de végétaux, il

n'est pas ne l'ennemi des antres animaux; qu'enfin il est aime de tous, puisque tous le respectent, et n'ont nulle raison

de le craindre.

\('J") Sous lui, mais séparé par un court intervalle, Dans ses hardis travaux le peuple des castors Étale de l'instinct les plus riches trésors.

Celui qui a le mieux fait connoître l'instinct des castors est l'Anglais Hearne. Voici un extrait de ses observations :

u Ils choisissent pour bâtir des eaux assez profondes pour ne point geler jusqu'au fond, soit de petits lacs, soit de petites rivières ou des ruisseaux. Ils préfèrent en général les eaux courantes, pareequ'en coupant le bois au-dessus le courant l'amène sur le lieu où ils veulent l'employer. Ils établissent en travers du courant urffc digue de toute sorte de bois et de branches de peuplier, de saule et de bouleau mêlées de pierres et de limon ; mais il est faux qu'ils emploient de grands pieux enfoncés dans le sol. Ils donnent à cette digue une courbure convexe du côté du courant, quand il est rapide; et comme ils la réparent sans cesse, elle devient très solide au bout de quelques années : les branches y germent et finissent par former une haie où les oiseaux viennent nicher. L'objet de la digue est de tenir l'eau toujours au même niveau, aussi n'en font-ils point dans les eaux dormantes.

« Les huttes sont moins bien bâties et proportionnées à la quantité des habitants. Elles reçoivent le plus souvent deux ou quatre adultes et six ou huit jeunes; quelquefois le double. Quand il y a des cloisons, elles sont accidentelles, et les chambres ne communiquent presque jamais ensemble: il n'y a qu'une seule porte ouverte sous l'eau et aucune communication avec la terre. Les castors se tiennent sous le dôme dans la partie élevée au-dessus de l'eau; ils y portent leur nourriture après l'avoir prise dans la partie inférieure, c'est-à-dire sous l'eau.

«Ils n'y emploient pas de pieux, mais seulement des branches croisées, sans autre règle que de laisser un vide au milieu. Les branches qui saillent en dedans sont coupées avec les dents. A mesure que la charpente avance, on la garnit d'un mélange de morceaux de bois, de terre, et de pierres , quand il y en a à portée. La terre se prend au rivage ou au fond de l'eau, et les castors l'apportent entre les pieds de devant et la gorge. Quant au bois, c'est entre les dents qu'ils le tiennent. Ils ne travaillent que la nuit et très rapidement.

« Ils recouvrent chaque année leur hutte d'une nouvelle couche de limon, et presque toujours quand il commence à geler, afin que le tout se solidifie plus tôt. Au dégel, ils abandonnent leur demeure, et s'éparpillent pendant l'été; mais ils y reviennent aux«premiers froids, à moins qu'ils n'en trouvent de plus commodes. Pour fonder ou agrandir leur colonie, ils abattent le bois dès la fin de l'été; mais ils ne commencent à bâtir que vers les gelées. Ils ont toujours pjusieurs terriers le long du rivage, où ils se réfugient quand ils sont attaqués. Leur principal ennemi est le glouton, qui cherche même à démolir leurs huttes. »

(58) L'instituteur fameux du couquérant du monde.

Aristote, précepteur d'Alexandre, et le premier des naturalistes, en même temps que l'un des plus grands philosophes.

(59) Voulut que sans époux l'abeille fût féconde; El de sa chasteté Réaumur moins jaloux...

René-Antoine Ferchault de Réaumur, né en i683 a La Rochelle, mort en 1767, a été l'un de nos plus ingénieux naturalistes. Ses mémoires pour servir à l'histoire des insectes, quoique diffus, sont clairs, élégants, pleins de cet intérêt qui vient de la curiosité sans cesse piquée par des

détails nouveaux et singuliers. L'auteur porte au plus haut degré la sagacité dans l'observation, et rend à chaque instant la nature plus admirable par la sagesse et l'espèce de prévoyance de détail dont il trouve des preuves dans l'instinct et la structure des plus petits animaux. Réaumur jouit pendant sa vie de toute la considération due à des travaux aussi utiles et aussi constants que les siens. On le regarda comme le premier naturaliste françois, jusqu'à l'époque où le réputation de Buffon vint un peu éclipser la sienne, quoiqu'elle se fondât sur des titres d'un genre bien différent.

(60) Prostitua leur reine à de nombreux époux.

Chaque ruche n'a qu'une femelle, dont l'existence entretient seule l'activité des autres individus. On compte cinq ou six cents mâles et plusieurs milliers de neutres, ou d'abeilles ouvrières qui n'ont aucun sexe, et dont l'occupation est de loger, de nourrir, et de soigner la progéniture de la femelle unique, connue sous le nom de reine. L'anatomie a fait connoître que les ouvrières sont des femelles non développées.

(61) Mais du miel tous les ans ces artisans habiles , Massacrant ces époux devenus inutiles,

En dépeuplent la ruche.

Quand la reine a été suffisamment fécondée, les ouvrières chassent les mâles de la ruche : ils périssent de faim à l'arrivée des froids ; plusieurs sont même tués au moment de l'expulsion.

(6a) Enfin, de leur hymen savant dépositaire,

L'aveugle Huber l'a vu par les regards d'autrui , Et sur ce grand problème un nouveau jour a lui.

M. Huber, de Genève, l'un des plus ingénieux observa-

T. XI. I,ES TROIS REGNES. II. l3

teurs qui se soient occupés des abeilles, étoit privé de la vue; mais un domestique fidèle qu'il dirigeoit, faisoit pour lui, et d'après ses idées , les recherches nécessaires. Une de leurs découvertes est celle que la mère abeille est fécondée dans les airs.

(Ci) Je De vous dirai point leurs combats éclatants, Si la mort est donnée à l'un des combattants, Si ce peuple est régi par une seule reine, S'il peut d'un ver commun créer sa souveraine.

Quand on enferme un morceau de rayon avec de petits vers éclos et un certain nombre d'abeilles ouvrières sans reine , ces ouvrières choisissent un des petits vers , lui construisent une cellule de reine , lui donnent une nourriture plus riche, et au lieu d'une simple ouvrière qu'il auroit produit, il en résulte une reine, c'est-à-dire une femelle susceptible de fécondation ; nouvelle preuve que les abeilles ouvrières sont des femelles dont le sexe n'est point développé. Cette découverte appartient à un observateur de Lusace , nommé Schirach.

(6J) Cette forme élégante autant que régulière , Qui ménage l'espace autant que la matière.

On prouve, par la géométrie de l'infini , que la forme que les abeilles donnent à leurs cellules est de toutes les formes possibles , dans un système comme le leur, celle qui renferme le plus d'espèce avec le moins de cire.

(65) Les Géer, les Reaumur ont décrit ses merveilles, Et le chantre d'Auguste a chanté les abeilles.

Charles de Géer, maréchal de la cour de la reine de Suède, imitateur de Réaumur et contemporain et ami de Linnaeus, a donné six volumes in~4° d'observations intéres s-antes sur les insectes.

Virgile parle , dans le huitième chant de ses Géorgiques , des abeilles et de tout leur gouvernement.

(66) La guêpe de Cayenne , avec plus d'art encor. Sous des toits de carton sait cacher son trésor.

La guêpe cartonnière suspend sa ruche aux arbres, et l'entoure d'une épaisse enveloppe du carton le plus fin et le plus dense , quelle fabrique, comme toutes les autres guêpes font le leur, avec des fibres ligneuses broyées dans ses mâchoires.

(67) Son art, grace à Schœffer, vient d'enrichir le nôtre.

M. Schœffer, naturaliste de Ratisbonne , est un des premiers qui aient cherché à préparer du papier immédiatement avec les écorces de diverses plantes, sans attendre qu'elles aient passé par l'état de fil et par celui de linge. Jusqu'à présent, ces essais n'ont point eu de résultat important.

(58) A ces nobles fourmis dont se vante l'Afrique , En trois classes rangeant leur sage république.

Les thermes, ou fourmis blanches, insectes qui désolent les pays chauds en détruisant tous les meubles , et même les bois et les charpentes, mais dont l'industrie est vraiment admirable.

L'économie de l'espèce la plus remarquable a été décrite par l'anglais Smeathman. Ses édifices s'élèvent à dix ou douze pieds au-dessus de la terre, et s'enfoncent autant audessous. Dans le milieu est la femelle unique , dont le ventre devient, par le développement de ses œufs, long de quelques pouces , et gros à proportion , tandis que sa tête et ses pattes restent celles d'un fort petit insecte. Sa chambre n'a que des petits trous pour issue, et lui sert de prison; mais

une infinité de larves de thermes y entre et en sort sans cesse pour la nourrir, ou pour porter les œufs qu'elle pond dans les diverses parties de l'édifice. Ces larves se changent ensuite en nymphes ou soldats, armées de fortes mâchoires pointues , qui semblent avoir pour charge de défendre la société, et qui se présentent en effet les premières toutes les fois qu'on fait une brèche à l'édifice. Elles se métamorphosent à leur tour en insectes parfaits, mâles et femelles, pourvus d'ailes qui leur tombent facilement. Ces individus des deux sexes s'échappent aussitôt de la ruche , et souvent en si grand nombre , que l'air en est obscurci ; mais les oiseaux , et vingt autres sortes d'animaux , en dévorent la plus grande partie , et il n'échappe au plus que quelque femelle fécondée que des larves auront rencontrée et enfermée pour devenir la source d'une nouvelle peuplade.

Les larves de thermes ne marchent jamais à découvert; mais elles sont toujours dans des canaux qu'elles se creusent , ou dans des chemins couverts qu'elles se construisent en avançant : c'est ce qui les rend si dangereuses pour les édifices et pour toutes les sortes d'ustensiles.

(fi9) L'un, habile sapeur en minant les feuillages,

S'en va de proche en proche avançant ses ouvrages.

Les chenilles mineuses de feuilles sont les larves de certains petits papillons de nuit. A peine sorties de l'œuf, elles pénètrent dans la feuille sur laquelle leur mère les avoit déposées ; et , se tenant toujours entre ses deux surfaces , en dévorent le parenchyme. Elles se font donc dans son épaisseur un canal plus ou moins tortueux, et qui va toujours en grossissant comme elles, jusqu'au moment où elles cessent de manger pour devenir chrysalides et ensuite papillons.

DU CHANT VII. I'll

(7») L'autre, assemblant le bois en adroit ébéniste , Dans sa maison, qu'il taille et construit avec art , Loin des yeux importuus s'établit à l'écart.

Les larves de phryganes, ou teignes aquatiques, se font une petite demeure cylindrique , avec des fragments de l><>is coupés et rassemblés très régulièrement, au moyen d'une soie qu'elles filent. Elles traînent par-tout cette maison avec elles , et quand elles veulent se métamorphoser , elles s'y enferment en fabriquant aux deux bouts un petit grillage de soie qui permet bien à l'eau de s'y renouveler, mais qui n'y laisse pénétrer aucun animal nuisible.

(71) L'autre roule en cornet une feuille docile, Et dans ce simple abri choisit son domicile.

Les chenilles rouleuses de feuilles se tiennent dans un rouleau qu'elles forment en contournant le bord d'une feuille , et en l'assujettissant avec de la soie.

C1) Cet autre dans les fruits se loge à peu de frais.

Chacun connoît les vers qui se logent dans les pommes , les prunes, etc. , et qui en dévorent la substance.

(73) L'autre dans son alcove élégamment déploie Sa tenture de gaze et ses tapis de soie.

L'abeille tapissière : elle creuse un trou cylindrique dans la terre, le tapisse avec les pétales écarlates du coquelicot ou pavot sauvage, y dépose son œuf avec la provision de miel nécessaire pour nourrir le ver qui doit en sortir, reploie dessus les extrémités de ces pétales, recouvre le tout d'un peu de terre , et l'âbondonne pour en laisser éclore un ver qui deviendra abeille à son tour, et emploiera en faveur de sa progéniture les mêmes procédés que sa mère.

(74) Voyez cette fileuse, émule de Pallas.

Les araignées aquatiques : il n'y a rien à ajouter au tableau que l'auteur fait de leur instinct.

(73) L'hôte des mers émigré en des pays nouveaux, Et voyageant ensemble en flottantes colonnes, De l'avide pêcheur s'en vont remplir les tonnes.

Qui n'a entendu parler des voyages des harengs , des sardines , des maquereaux , et des thons , voyages qui ont enrichi des peuples entiers par les produits abondants qu'ils fournissent à la pêche. C'est la pêche du hareng qui a été la première origine de la splendeur d'Amsterdam.

(76) Des fileuses des champs défiant les familles , L'onde a ses Arachnés et la mer ses chenilles.

Les pinnes marines, sorte de coquillages bivalves, filent une soie plus brillante qu'aucune autre , et que l'on fait entrer dans la composition des draps les plus précieux. Cette soie sert à suspendre l'animal aux roches. Nos moules communes s'attachent également par un fil qu'elles produisent, et dont elles tirent, comme les pinnes. la substance de leur propre corps; mais il est beaucoup plus grossier.

(77) Les uns ont leurs epieux et les autres leur lance.

Parmi les animaux marins pourvus de ces armures, on peut citer le narwhal, sorte de cétacée, dont la mâchoire supérieure porte une dent droite , pointue et longue de sept à huit pieds , que l'on connoît vulgairement sous le nom de corne de licorne ; le xiphiar espadon , ou empereur, dont le museau lui-même s'alonge en forme d'épée ; enfin le squale scie, espèce de chien de mer, dont le bec alongé est armé de chaque côté d'un grand nombre de dents pointues dirigées en dehors.

(7») Le chevreau , la brebis , souvent un bœuf entier, Tout-à-coup engloutis dans sou large gosier.

Le serpent devin {boa constrictor), qui a quelquefois

jusqu'à quarante pieds de longueur, fait sa proie des plus

grands animaux.

(79) Mais bientôt expiant sa fureur dévorante , Il s'endort sous le poids de l'énorme festin.

Tous les serpents , quand ils ont avalé quelque animal , considérable pour leur volume , passent quelques jours à le digérer dans une sorte de stupeur léthargique.

(80) Telle est de son poison la violence extrême , Souvent par sa piqûre il se détruit lui-même.

Dans les temps chauds , la morsure du serpent à sonnette est quelquefois mortelle en peu de minutes, et la mort qu'elle procure est promptement suivie d'une décomposition générale. Si on irrite ce reptile, et qu'en se débattant il vienne à se piquer lui-même , il se tue.

(81) Ici nous déguisant son approche mortelle, Ailleurs faisant crier sa bruyante crécelle

Le serpent à sonnette est nommé ainsi , pareequ'il porte à l'extrémité de sa queue une suite d'anneaux mobiles, d'une substance écailleuse , mince , et sèche, qui font , lorsqu'il rampe, un bruit capable d'avertir les passants de son approche , mais à quelques pas seulement.

(S2) Couvé dans sa coquille ou formé tout vivant.

Les couleuvres pondent des œufs , mais les petits des vipères éclosent dans leur corps ; c'est même de là qu'elles ont tiré leur nom : vipère est une contraction de vivipare.

(83) Redoutable poison, remède salutaire.

L'ancienne pharmacie employoit beaucoup l'aicali volatil tiré de la vipère, et le croyoit sur-tout propre à guérir les blessures de ce serpent. L'on sait aujourd'hui que toutes les substances animales donnent le même alcali, et l'on n'ordonne plus guère que des bouillons de vipère ; encore est-ce un de ces remèdes fondés plutôt sur des anciennes traditions que sur des expériences bien certaines.

(S4) Paresseux en hiver, plein d'ardeur au printemps.

Dans nos climats tempérés , les serpents passent la saison froide dans une léthargie plus ou moins complète; au retour de la chaleur, ils changent de peau, et reparoissent ornés de couleurs plus vives.

(85) Favori d'Esculape, et l'emblème du temps.

Plusieurs des peuples de Guinée ont un serpent pour fétiche ou dieu local; mais les peuples les plus éclairés ont aussi rendu des hommages à cet animal. C'étoit lui qui représentoit Esculape à Épidaure; et les' Egyptiens ont placé sur tous leurs monuments le serpent Ajé , parcequ'il se relève quand on l'approche, comme s'il vouloit défendre le champ où il se trouve. Ils en avoient fait en conséquence l'emblème du dieu conservateur de l'univers. On sait assez; le rôle précisément contraire que lui fait jouer la Genèse.

(86) Observez cet oiseau redouté des reptiles.

La cigogne.

(87) L'une en ces longs canaux où pétille le feu.

L'hirondelle de cheminée.

(•s8) Sous nos toils, sur nos murs hospitaliers pour elle, Construit de ses enfants la demeure nouvelle.

L'hirondelle de fenêtre , le martinet.

(89) Ici l'amour craintif les cache sous la terre.

Le troglodyte, le plus petit de nos oiseaux de France, niche dans des trous souterrains.

(9°) Là, de leurs ennemis pour éviter la guerre,

Les suspend aux rameaux mollement balancés , Et dans ce doux hamac les enfants sont bercés.

La mésange panduline suspend , par quelques brins d'herbe , à une branche flexible , son nid , qu'elle forme des

plus doux duvets.

(91) Voyez , de ses enfants préparant le séjour, En architecte adroit, mais en père timide ,

Cet oiseau leur construire une humble pyramide.

Le plus remarquable de tous les nids d'oiseaux est celui d'une espèce de troupiale d'Amérique.

Il est suspendu par un long cordon tissu d'herbe; sa forme est celle d'une bourse étroite en haut , élargie en bas ; l'entrée est par le côté ; mais loin de consister dans un simple trou , c'est un canal , une sorte de cheminée renversée, dont l'orifice est vers le bas. L'oiseau qui vole y pénétre aisément; mais les reptiles ou les quadrupèdes qui seroient grimpés le long des branches ne peuvent y arriver.

(92) Même les nouveau-nés qui, par de foibles sons, Sembloient en gazouillaut essayer leurs chansons.

Les migrations des oiseaux , et sur-tout l'inquiétude que manifestent subitement à l'époque de ces voyages déjeunes oiseaux couvés et éclos dans une maison, où ils n'ont jamais vu d'autres individus de leur espèce, sont au nombre des

effets les plus marqués et les plus extraordinaires de ce que nous avons nommé l'instinct.

(93) Tel ce moineau fameux, digne sujet de larmes.

Celui de Lesbie, si bien chanté par Catulle, qui lui est redevable de deux pièces charmantes. Elles sont si connues, que nous pourrions nous dispenser de les reproduire ici ; mais elles sont si jolies , que ceux mêmes qui les connoissent le mieux nous saurons gré de les leur faire relire encore.

AD PASSEREM.

Passer, deliciae meae puella;,

Quicum ludere, quem in sinu tenere

Quoi primum digitum dare adpetenti,

Et acres solet imitare morsus ,

Quum desiderio meo nitenti

Carum nescio quid libet jocari,

Ut solatiolum sui doloris ,

Credo, ut tum gravis acquiesçât ardor:

Tecum ludere , sicut ipsa , possem ,

Et tristes animi levare curas ,

Tarn gratum nnihi quam ferunt puellae

Pernici aureolum fuisse malum,

Quod zonam soliiit diu ligatam.

Heureux moineau, délices d'une amante Qui te réchauffe en son sein caressant, Qui sur ton corps glisse sa main charmante, Et de son doigt nargue un bec agaçant, Quand loin de moi sa flamme la tourmente : Ah ! laisse au moins ce plaisir innocent Charmer un peu l'ennui qu'elle ressent ! Heureux moineau! délices d'une amante , Si tes ébats calmoient l'ardeur brûlante. La soif d'aimer qui dévore mon cœur, Je me croirois plus heureux qu'Atalante , Au doux moment que d'un jeune vainqueur La pomme d'or effleurant la verdure , Conquit enfin sa pudique ceinture.

MOLLEVAt'T.

FUNIS PASSEIUS

Lugete, o Veneres, Cupidinesque,

Et quantum est hominutu venustiorum !

Passer mortuus est meae puellae,

Passer deliciae mes puellae ,

Quern plus illa suis oculis amabat.

Nam mellitus erat, suamque norat

Ipsam tam bene , quam puella matrem ;

Nec sese a gremis illius movebat,

Sed circumsiliens modo hue, modo illuc,

Ad solam dominam usque pipilabat,

Qui nunc it per iter tenebricosum,

Illuc, unde negant redire quemquam.

At vobis male sit , malae tenebrae

Orci , quae omnia bella devoratis !

Tam bellum mihi passerem abstulistis.

O factum male ! o miselle passer,

Tua nunc opera meae puellae

Flendo turgiduli rubent ocelli.

Grâces, pleurez ; pleurez , tendres Amours !

Pleurez...! La mort de l'oiseau de Lesbie

En jours de deuil doit changer vos beaux jours!

Oui, c'en est fait; et la Parque ennemie

Vient de plonger dans la nuit du tombeau

Le seul oiseau que chérissoit Lesbie :

Pleurez... ! Lesbie a perdu son moineau.

Qu'il éloit doux ! comme il savoit lui plaire !

Jamais enfant connut-il mieux sa mère?

Ah ! de son sort combien j'étois jaloux ,

Quand sur le sein de celle que j'adore

Il se placoit, sans craindre son courroux;

En liberté jouoit sur ses genoux ,

Puis s'envoloit , pour revenir encore!

Et maintenant , dans l'infernal séjour

Le malheureux erre au milieu des ombres !

11 a déjà passé ces rives sombres,

Ces tristes bords , qu'on passe sans retour!

Que je te hais, empire du Tartare !

Abîme affreux , pour qui rien n'est sacré !

Où tout périt, par l'oubli dévoré!

Divinités de l'Achéron avare !

Et toi sur-tout , l'auteur de tous nos maux , Qui nous ravis l'oiseau le plus aimable, Le plus aimé , le plus beau des oiseaux ; Que je te hais, ô Mort impitoyable !

Applaudis-toi de nos justes douleurs.

Vois-tu Lesbie? Hélas! eh bien ! ces pleurs Qui de ces yeux roulent sur son visage, Cruelle mort!... ces pleurs sont ton ouvrage? Roger.

Page 1