FIN DU CII4NT II
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Je chantais les jardins, les Tergers et les bois , Quand le cri de Bellone a retenti trois fois. A ces cris , arrachés des foyers de leurs pères , Nos guerriers ont volé sur des mers étrangères , Et Mars a de Ténus déserté les bosquets.
Dieux des champs I dieux amis de l'innocente paix , Ne craignez rien : Louis , au lieu de tous détruire , Veut, sur des bords lointains , étendre yotre empire ; Il veut qu'en liberté les heureux Pensylvains Puissent cueillir les fruits qu'ont cultivés leurs mains. £t TOUS f jeunes guerriers qu'admire un autre monde , Je ne puis vers York , sur les goufifres de l'onde , Suivre votre valeur ; mais , pour votre retour, Ma muse des jardins embellit le séjour.
Déjà j'ordonne aux fleurs de croître pour vos têtes ; Pour vous de myrtes verts des couronnes sont prêtes. Je prépare pour vous le murmure des eaux , Les tapis des gazons , les abris des berceaux , Où mollement assis , oubliant les alarmes , Tranquilles , vous direz la gloire de nos armes , Tandis qu'entre la crainte et l'espoir suspendus , Vos enfans frémiront d'un danger qui n'est plus.
Achevons cependant d'orner ces frais asiles.
Jadis dans nos jardins les sables infertiles , Tristes , secs , et du jour réfléchissant les feux , Importunaient les pieds , et fatiguaient les yeux ;
Tout était nu , bràlant : mais enfin T Angleterre
Nous apprit i'art d'orner et d'habiller la terre.
Soignez donc ces gazons déployés sur son sein ,
Sans cesse Tarrosoir ou la faux à la main ,
Désaltérez leur, soif, tondez leur chevelure ;
Que le roulant cylindre en foule la verdure ,
Que toujours bien choisis . bien unis , bien serrés,
De rherbe usurpatrice avec soin délivrés,
Du plus tendre duvet ils gardent la finesse ;
Et quelquefois enfin réparez leur vieillesse.
Réservez toutefois aux lieux moins éloi^és
Ce luxe de verdure et ces gazons soignés.
Du reste composez une riche pâture ,
Et que vos seuls troupeaux en fassent la culture.
Ainsi vous formerez des nourrissons nombreux ,
Des engrais pour vos champs , des tableaux pour vos yeux,
Ne rougissez donc point , quoique Torgueil en gronde ,
D'ouvrir vos parcs au bœuf, à la vache féconde ,
Qui ne dégradent plus ni vos parcs , ni mes vers.
Sur le climat encor réglez vos plants divers. N'allez pas des gazons prodiguer la parure Aux lieux où la chaleur dévore la verdure :
La terre, s'en attriste , et de ces prés flétris Les yeux avec regret parcourent les débris.
Ah ! quand le ciel brûlant sèche nos paysages , Que ne puis-je , Albion , errer sur ces rivages Où la beauté , foulant le tendre émail des fleurs. Promène en paix ses yeux innocemment rêveurs ' Belle et fraîche Albion , fille aimable de$ ondes , Qui nourris tes tapis de leurs vapeurs fécondes : Là , même dans Tété , l'horizon le plus pur D'un rideau nébuleux voile encor son azur ;
Par un soleil plus doux les plantes épargnées , D'une pluie insensible en tout temps sont baignées ; Sa secrète influence en nourrit la fraîcheur ; L'herbe tendre y renaît sous la main du faucheur ; £t l'Anglais sérieux , à son ciel chargé d'ombres , Doit des gazons plus gais , et des pensers plus sombres.
Quel que soit le climat , dans yos jardins rians C*est peu de déployer ces tapis yerdoyans ; Il en faut avec goût savoir choisir les formes. Craignez pour eux l'ennui ded cadres uniformes : En d'insipides ronds y ou d'ennuyeux carrés , Je ne yeux point les yoir tristement resserrés ; Un air de liberté iiût leur première grâce :
Que tantôt dans. les bois , dont l'ombre les embrasse , D'un air mystérieux ils aillent se cacher , £t que tantôt les bois les reviennent chercher. Telle est d'un beau gazon la force simple et pure.
Vonlez-yous mieux l'orner? imitez la nature : Elle émaille les prés des pins ridies couleurs. Hâtez-yous ; vos jardins vous demandent des fleurs. Fleurs charmantes \ par vous la nature est phis belle ; Dans ses brillans travaux l'art vous proid pour modèle ; Simples tributs du cœur , vos dons sont chaque jour Offerts par l'amitié , hasardés par l'amour.
D'embellir la beauté vous obtenez la gloire ; Le laurier vous permet de parer la victoire : Plus d'un hameau voiis donne en prix à la pudeur : L'autel même où de Dieu repose la grandeur , Se parfume au printemps de vos douces offrandes ; Et la religion sourit à vos guirlandes.
Mais c'est dans tios jardins qu'est votre heureux séjour. Filles de la rosée et de l'astre du jour ,
Venez donc de nos champs décorer le théàtie»
N'attendez pas pourtant qu'amateur idolâtre , Au lieu de vous jeter par touffes , par bouquets , J'aille de lits en lits , de parquets en parquets , De chaque fleur nouvelle attendre la naissance , Observer ses couleurs , épier leur nuance.
Je sais que dans Harlem plus d'un triste amateur ' Au fond de ses jardins s'enferme avec sa fleur , Pour voir sa renoncule avant l'aube s'éveille y D'une anémone unique adore la merveille , Ou , d'un rival heureux enviant le secret , Achète au poids de l'or les taches d'un oeillet Laissez-lui sa manie et son amour bizarre :
Qu'il possède en jaloux , et jouisse en avare.
Sans obéir aux lois d'un art capricieux.
Fleurs , parure des champs , et délices des yeux , De vos riches couleurs venez peindre la terre : Venez ; mais n'allez pas dans les buis d'un^parterre Renfermer vos appas tristement relégués ; Que vos heureux trésors soient partout prodigués. Tantôt de ses tapis émaillez la verdure ; Tantôt de ces sentiers égayez la bordure ; Serpentez en guirlande ; entourez ces berceaux ; En Méandres brillans courez au bord des eaux , Ou tapissez ces murs , ou , dans cette corbeille y Du choix de vos parfums embarrassez l'abeille. Que Rapin y vous suivant dans toutes les saisons y Décrive tous vos traits y rappelle tous vos noms ; A de si longs détails le dieu du goût s'oppose. Mais qui peiit refuser un hommage à la rose y La rose , dont Vénus compose ses bosquets y Le printemps sa guirlande y et l'amour ses bouquets 4
Qu*Anacréon chanta , qui formait avec grâce Dans les jours de festin la couronne d'Horace ; La rose au doux parfum , de qui l'extrait diyin j Goutte à goutte versé par une ayare main , Parfume , en s'exhalant , tout un palais d'Asie , Conmie un doux souvenir remplit toute la vie ? Mais ce riant sujet plait trop à mes pinceaux Destinés à tracer de plus mâles tableaux.
Cette variété , charme de la nature , Dont ma muse tantôt vous traçait la peinture , Et dont elle dictait les charmantes leçons , Pour uu autre sujet demande d'autres tons.
O vous , dont je foulais les pelouses fleuries , n faut donc vous quitter , agréables prairies ! Un site plus sévère appelle mes regards.
Voyez de loin ces rocs confusément épars.
De nos jardins voués à la monotonie Leur sublime âpreté jadis était bannie.
Depuis qu'enfin le peintre y prescrivant des lois , Sur l'arpenteur timide a repris tous ses droits , Nos jardins plus hardis de ces effets s'emparent ; Mais de quelque beauté que ces masses les parent , Si le sol n'offre point ces blocs majestueux , De la nature en vain rival présomptueux , L'art en voudrait tenter une infidèle image* Du haut des vrais rochers , sa demeure sauvage ' , La nature se rit de ces rocs contrefaits , D'un travail impuissant avortons imparfaits.
Loin de ces froids essais qu'un vain effort étale , Aux champs de Midleton , aux monts de Dovedale ^ j Whately, je te suis; viens , j'y monte avec toi. Que je m'y sens saisi d'un agréable effroi !
Tous ces rocs variant leurs gigantesques cimes ,
Vers le ciel élancés , roulés dans des abimes ,
L'un par l'autre appuyés , l'un sur l'autre étendus ,
Quelquefois dans les airs hardiment suspendus ;
Les uns taillés en tours y en arcades rustiques ;
Quelques uns , à travers leurs noirâtres portiques ,
Du ciel dans le lointain laissant percer l'azur ;
Des sources , des ruisseaux le cours brillant et pur ;
Tout rappelle à Tesprit ces magiques retraites ,
Ces romantiques lieux qu'ont chantés les poètes.
Heureux si ces grands traits embellissent vos champs *
Mais dans votre tableau leurs tons seraient tranchans ;
C'est là , c'est ponr dompter leur inculte énergie
Qu'il faut d'un enchanteur le charme et la magie.
Cet enchanteur y c'est Tart; ses charmes sont les bois.
Il parle ; les rochers s'ombragent à sa voix ,
Et semblent s'applaudir de leur pompe étrangère.
Quand vous ornez ainsi leur sécheresse austère ,
Variez bien vos plants : offrez aux spectateurs
Des contrastes de tons , de formes , de couleurs ;
Que les plus beaux rochers sortent par intervalles.
N'interromprez-vous point ces liasses trop égalés ?
Cachez ou découvrez , variez à la fois
Les bois par les rochers , les rochers par les bois.
N'avez-vous pas encor , pour former leur parure , Des arbustes rampans l'errante chevelure?
J'aime à voir ces rameaux , ces souples rejetons , Sur leurs arides flancs serpenter en festons ; J'aime à voir leurs fronts nus , et leurs têtes sauvages Se coiffer de verdure , et s'entourer d'ombrages. C'est peu. Parmi ces rocs un vallon précieux . Un terrain moins ingrat vient-il rire à vos yeux ?
Saisissez ce bienfait; déployez à la vue D'un sol favorisé la richesse imprévue.
C'est un contraste heureux ; c'est la stérilité Qui cède un coin de terre à la fertilité.
Ainsi vous subjuguez leur âpre caractère.
Non qu'il faille toujours les orner pour vous plaire; Votre art , qui doit toujours en adoucir l'horreur , Leur permet quelquefois d'inspirer la terreur. Lui-même il les seconde. Au bord d'un précipice , D'une simple cabane il pose l'édifice :
Le précipice encore en parait agrandi.
Tantôt d'un roc à l'autre il jette un pont hardi. A leur terrible aspect je tremble ^ et de leur cime L'imagination me suspend sur l'abime.
Je songe à tous ces bruits du peuple répétés , De voyageurs perdus , d'amans précipités ; Yieux récits qui , charmant la foule émerveillée , Des crédules hameaux abrègent la veillée , Et que l'effiroi du lieu persuade un moment.
Mais de ces grands effets n'usez que sobrement ; Notre cœur, dans les champs , à ces rudes secousses Préfère un calme heureux , des émotions douces. Moi-même , je le sens, de la cime des monts J'ai besoin de descendre en mes rians vallons. Je les ornai de fleurs , les couvris de bocages ; H est temps que des eaux roulent sous leurs ombrages.
Eh bien ! si vos sommets , jadis tout dépouillés , Sont , grâce à mes leçons , richement habillés . O rochers ! ouvrez-moi vos sources souterraines ; Et vous , fleuves , ruisseaux , beaux lacs , claires fontaines , Venez , portez partout la vie et la fraîcheur. Ah l qui peut remplacer votre aspect enchanteur?
De près il nous amuse ^ et de loin nous invite : C'est le premier qu'on cherche , et le dernier qu'on quitte. Vous fécondez les champs ; tous répétez les cieux ; Vous enchantez l'oreille, et vous charmez les yeux. Venez : puissent mes vers , en suivant votre course , Couler plus abondans encor que votre source , Plus légers que les vents qui courbent vos roseaux , Doux comme votre bruit , et purs comme vos eaux !
Et vous qui dirigez ces ondes bienfaitrices, Respectez leurs penchans , et même leurs caprices. Dans la facilité de ses libres détours Voyez l'eau de ses bords embrasser les contours. De quel droit osez* vous , captivant sa souplesse , De ses plis sinueux contraindre la mollesse?
Que lui fait tout le marbre où vous l'emprisonnez? Voyez-vous , les cheveux aux vents abandonnés , Sans gène , sans apprêt , sans parure étrangère , Marcher, courir, bondir la folâtre bergère !
Sa grâce est dans l'aisance et dans la liberté ; Mais au fond d'un sérail contemplez la beauté : En vain elle éblouit , vainement elle étale De ses atours captifs la pompe orientale :
Je ne sais quoi de triste, empreint dans tous ses traits ^ Décèle la contrainte et flétrit ses attraits.
Que l^eau conserve donc la liberté qu'elle aime , Ou changez en beauté son es^clavage même :
Ainsi, malgré Morel, dont l'éloquente voix De la simple nature a su plaider les droits , J'aime ces jeux où l'onde , en des canaux pressée , Part , s'échappe , et jaillit avec force élancée. A l'aspect de ses flots qu-iin art audacieux Fait sortir de la terre et lance jusqu'aux cieux ,
L'homme se dit : a C'est moi qui créai ces prodiges ' » L'homme admire sen art dans ces brillans prestige». Qu'ils, soieut donc déployés chez les grands et les roLs. Mais , je le dis encor, loin le luxe bourgeois Dont le jet d'eau honteux , n'osant quitter la terre y S'élève à peine , et meurt à deux pieds du parterre.
C'est peu : tout doit répondre à ce riche ornement , Que tout prenne à l'entour un air d'enchantement ; Persuadez aux yeux que d'un coup de baguette Une fée y en passant j s'est fait cette retraite. Tel j'ai yu de Saiut-Cloud le bocage enchanteur : L'œil de son jet hardi mesure la hauteur ; Aux eaux qui sur les eaux retombent et bondissent , Les bassins , les bosquets, les grottes applaudissent : Le gazon est plus vert , l'air plus frais ; des oiseaux Le chant s'anime au bruit de la chute des eaux ; Et les bois, inclinant leurs tètes arrosées, Semblent s'épanouir à t;es douces rosées.
Plus simple, plus champêtre, et non moins belle aux yeux, La cascade ornera de plus sauvages lieux :
De près est admirée, et de loin entendue.
Cette eau toujours tombante et toujours suspendue ; Variée , imposante , elle anime à la fois Les rochers et la terre , et les eaux et les bois. Employez donc cet art ; mais loin l'architecture De ces tristes gradins , où , tombant en mesure , D'un mouvement égal les flots précipités Jusque dans leur fureur marchent à pas comptés. La variété seule a le droit de vous plaire.
La cascade d'ailleurs a plus d'un caractère.
11 faut choisir. Tantôt d'un cours tunvultueux L'eau , se précipitant dans son lit tortueux ,
8i LES JARDINS.
Court, tombe et rejaillit, retombe, éewne et gronde:
Tantôt avec lenteur développant son onde ,
Sans colère , sans bruit , un ruisseau doux et pur
S'épanche , se déploie en un voile d'azur.
L'œil aime à contempler ces frais amphithéâtres ,
Et Tor des feux du jour sur les nappes bleuâtres ,
Et le noir des rochers, et le vert des roseaux.
Et réclat argenté de l'écume des eaux.
Consultez donc l'effet que votre art veut produire ; Et ces flots, toujours prompts à se laisser conduire , Vont vous offrir, plus lents ou plus impétueux , Des tableaux gais ou fiers , grands ou voluptueux ; Tableaux toujours puissans ! Eh 1 qui n'a pas de l'onde Éprouvé sur son cœur l'impression profonde?
Toujours , soit qu'un courant vif et précipité Sur des cailloux bondisse avec agilité , Soit que sur le limon une ri^ère lente Déroule en paix les plis de son -onde indolente , Soit qu'à travers les rocs un torrent en courroux Se brise avec fracas, triste ou gai, vif ou doux, Leur cours excite , apaise , ou menace , ou caresse. De Vénus , nous dit-on , l'écharpe enchanteresse Renfermait les amours , et les tendres désirs , Et la joie, et l'espoir précurseur des plaisirs. Les eaux sont ta ceinture , ô divine Cybèle ! Non moins impérieuse, elle renferme en elle La galté, la tristesse, et le trouble, et l'effroi. Ëh ! qui l'a mieux connu, l'a mieux senti que moi? Souvent, je m'en souviens , lorsque les chagrins sombres, Que de la nuit encore avaient noircis les ombres. Accablaient ma pensée et flétrissaient mes sens , Si d'un ruisseau voisin j'entendais les accens,
CHANT m. 85
J'allais, je visitais ses consolantes ondes , Le murmure , le frais de ses eaux vagabondes , Suspendaient mes chagrins, endormaient ma douleur, Et la sérénité renaissait dans mon cœur.
Tant du doux bruit des eaux Tinfluence est puissante !
Pour prix de ce bienfait , toi , dont le cours m'enchante, Ruisseau, permets que l'art, sans trop t' enorgueillir. T'embellisse à nos yeux, si l'art peut t'embellir.
Un ruisseau siérait mal dans une vaste plaine ; Son lit n'y tracerait qu'une ligne incertaine ; Modestes, au grand jour se montrant à regret. Ses flots veulent baigner un bocage secret; Son cours orne les bois; les bois sont ses délices : Là y je puis à loisir suivre tous ses caprices , Son embarras charmant, sa pente, ses replis, Le courroux de ses flots par l'obstacle embellis. Tantôt, dans un lit creux qu'un noir taillis ombrage , Cachant son onde agreste et sa course sauvage ; Tantôt à plein canal présentant son miroir.
Je le vois sans l'entendre , ou l'entends sans le voir. Là , ses flots amoureux vont embrasser des lies ; Plus loin, il se sépare en deux ruisseaux agiles , Qui , se suivant l'un l'autre avec rapidité , Disputent de vitesse et de limpidité ; Puis , rejoignant tous deux le lit qui les rassemble , Murmurent enchantés de voyager ensemble.' Ainsi, toujours errant de détour en détour, Muet^ bruyant, paisible, inquiet tour à tour. Sous mille aspects divers son cours se renouvelle.
Mais vers ses bords rians la rivière m'appelle , Dans un champ plus ouvert , noble et pompeux tableau , Son onde moins modeste en larges nappes d'eau
Roule , des feux du jour au loin étincelante ; Elle laisse au ruisseau sa gaité pétulante , Et son inquiétude et ses plis tortueux ; Son lit, en longs courans, des vallons sinueux Suivra les doux contours et la molle courbure.
Si le ruisseau des bois emprunte sa parure , La rivière aime aussi que des arbres divers , Les pâles peupliers , les saules demi-verts , Ornent souvent son cours. Quelle source féconde De scènes, d'accidens ! Là, j'aime à voir dans Tonde Se renverser leur cime , et leurs feuiUagfss verts Trembler du mouvement et des eaux et des airs. Ici, le flot bruni fuit sous leur voûte obscure; Là , le jour par filets pénètre leur verdure 5 Tantôt dans le courant ils trempent leurs rameaux , Et tantôt leur racine embarrasse les flots ; Souvent, d'un bord à l'autre étendant leur feuillage, Ils semblent s'élancer et changer de rivage.
Ainsi , l'arbre et les eaux se prêtent leurs secours : L'onde rajeunit l'arbre , et l'arbre orne son cours ; Et tous deux , s'alliant sous des formes sans nombre , Font un échange aimable et de fraîcheur et d'ombre. Sachez donc les unir; ou si, dans de beaux lieux , La nature sans vous fit cet hymen heureux , Respectez-la. Malheur à qui ferait mieux qu'elle ! Tel est , cher Watelet , mon cœur me le rappelle , Tel est le simple asile où , suspendant son cours , Pure comme tes mœurs , libre comme tes jours , En canaux ombragés la Seine se partage , Et visite en secret la retraite d'un sage.
Ton art la seconda ; non cet art imposteur.
Des lieux qu'il croit orner hardi profanateur ;
Digne de voir, d'aimer, de sentir la nature , Tu traitas sa beauté comme une vierge pure Qui rougit d'être nue , et craint les ornemens. Je crois voir le faux goût gâter ces lieux charmans : Ce moulin , dont le bruit nourrit la rêverie , N'est qu'un ^ouge importun, qu'une meule qui crie , On r écarte. Ces bords doucement contournés , Par le fleuve lui-même en roulant façonnés , S'alignent tristçment; au lieu de la verdure Qui renferme le fleuve en sa molle ceinture , L'eau dans des quais de pierre accuse sa prison ; Le marbre fastueux outrage le gazon , Et des arbres tondus la famille captive Sur ces saules vieillis ose usurper la rive. .. Barbares , arrêtez , et respectez ces lieux ! Et vous, fleuve charmant , vous , bois délicieux Si j'ai peint vos beautés , si , dès mon premier âge , Je me plus à chanter les prés , l'onde et l'ombrage, Beaux lieux , offrez long-temps à votre possesseur L'image de la paix qui règne dans son cœur.
Au défaut des courans formés par la nature, L'art pourra vous prêter son heureuse imposture : Sans doute ; mais cet art veut un œil exercé. Que les flots bien conduits , que leur cours bien tracé , M'offrent de la rivière un portrait véritable ; Son lit , ses eaux, ses bords , que tout soit vraisemblable De ta rivière ainsi le cours fut façonné , O toi, d'un couple auguste asile fortuné , Délicieux Oatlands ! Ta plus riche parure 4, Ce n'est point ton palais , tes fleurs et ta verdure , Ni tes vastes lointains , ni cet antre charmant Qui d'une nuit arabe offre l' enchantement ;
Mais ces superbes eaux qu'en un fleuve factice
Le goût fit serpenter avec tant d'artifice :
L'œil charmé s'y méprend ; dans ces nombreux détours,
De la Tamise encore il croit suivre le cours;
Et y par l'illusion d'une savante optique.
Qui confond les lointains dans sa vapeur magique.
D'un vieux pont suspendu sur ce fleuve royal
Montre de loin la voûte embrassant ton canal :
Tant l'art a de pouvoir, et tant la perspective ,
Qui prête à vos tableaux sa beauté fugitive »
Par sa douce férié et ses charmes secrets,
Colorant , approchant , éloignant les objets ,
De son brillant prestige embellit les campagnes ,
Comble ici les vallons , là baisse les montagnes ,
Déguise les objets, les distances , les lieux ,
Et , pour les mieux charmer, en impose à nos yeux !
Autant que la rivière , en sa molle souplesse , D'un rivage anguleux redoute la rudesse , Autant les bords aigus , les longs enfoncemens , Sont d'un lac étendu les plus beaux omemens.
Que la terre tantôt s'avance au sein des ondes , Tantôt qu'elle ouvre aux flots des retraites profondes , Et qu'ainsi , s'appelant d'un mutuel amour, Et la terre et les eaux se cherchent tour à tour. Ces aspects variés amusent votre vue.
L'œil aime dans un lac une vaste étendue ; Cependant ofirez-lui quelques points de repos : Si vous n'interrompez l'immensité des flots , Mes yeux sans iatérét glissent sur leur surface. Ainsi, pour abréger leur insipide espace, Ou qu'un frais bâtiment , des chaleurs respecté , Se présente de loin dans les flots répété;
Ou bien faites éclore une lie de verdure ;
Les lies sont des eaux la plus riche parure ;
Ou relevez leurs bords , ou qu'en bouquets épars
Des masses d'arbres verts arrêtent vos regards.
Par un contraire effet, si vous voulez l'étendre ,
Aux bords trop exhaussés ordonnez de descendre ;
Ou reculez vos bois , ou commandez que l'eau
Se perde en un bosquet, tourne au pied d'un coteau.
A travers ces rideaux où l'eau fuit et se plonge,
L*imagination la suit et la prolonge :
Ainsi votre œil jouit de ce qu'il ne voit pas ;
Ainsi le goût savant prête à tout des appas ,
Et des objets qu'il crée et de ceux qu'il imite.
Resserra, étend, découvre ou cache la limite.
Du frais miroir des eaux , de leurs nombreux reflets , Sachez aussi connaître et saisir les effets : Quelle que soit leur forme, étang, lac ou rivière, Qu|il soit pour vos bosquets un centre de lumière , Un foyer éclatant, d'où les rayons du jour Pénètrent doucement dans les bois d'alentour, Et de l'onde au bocage et du bocage à l'onde Promènent en jouant leur lueur vagabonde ; L'œil aime à voir glisser à travers les rameaux Et leur clarté tremblante et leurs jours inégaux : Là leur teinte est plus claire, ici plus rembrunie , Et de leurs doux combats résulte l'harmonie.
Or, maintenant que l'art dans ses jardins pompeux Insulte à mes travaux , dans mes jardins heureux Partout respire un air de liberté , de joie : • La pelouse riante à sou gré se déploie ; Les bois indépendans relèvent leurs rameaux ; Les fleurs bravent l'équerre, et l'arbre les ciseaux ,
do LES JARDINS.
L'onde cliérit ses bords , la terre sa parure :
Tout est beau , simple et grand ; c'est Part de la nature.
Que dis'je? vos travaux sont encore imparfaits : Ces étangs sont déserts et ces lacs sont muets ! Eb bien ! pour animer leur surface immobile , L'art vous présente eiicor plus d'un moyen utile. Pourquoi sur ces flots morts ne déployez-yous pas Le flottant appareil des rames et des mâts?
Leur aspect vous amuse , et des barques légères Votre œil de loin poursuit les traces passagères ; Zéphyre de la toile enfle les plis mouvans , Et chaque banderole est le jouet des vents.
Faites plus : que la tanche, et la perche, et l'anguille, Y propagent en paix leur nombreuse famille.
Donnez-leur quelques soins ; que , docile à vos lois. Leur troupe familière accoure à votre voix.
Joignez-y ces oiseaux qui , d'une rame agile , Navigateurs ailés, fendent l'onde docile:
A leur tête s'avance et nage avec fierté Le cygne au cou superbe , au plumage argenté , Le cygne à qui l'erreur prêta des chants aimables , Et qui n'a pas besoin du mensonge des fables ; A sa suite , un essaim de ces oiseaux rameurs , Tous différens de voix, de plumage , de mœurs , Fend les eaux , bat les airs de ses ailes bruyantes ; Tout jouit, tout s'anime, et les eaux sont vivantes. Et si des faits anciens , des traits miraculeux , Des amours , des combats, ou vrais , ou fabuleux , Créés par les romans , ou vivans dans l'histoire , D'un ruisseau , d'une source ont consacré la gloire ; De leur antique honneur ces flots enorgueillis Par d'heureux souvenirs sont assez embellis.
Quel cœur sans être ému trouverait Arétliuse , AJphée y ou le Lignon ; toi , surtout y toi , Vaucluse y Yaucluse , heureux séjour , que sans endiantement Ne peut voir nul poète , et surtout nul amant ? Dans ce cercle de monts qui , recourbant leur chaîne , Nourrissent de leurs eaux ta source souterraine , Sous la roche voûtée , antre mystérieux , Où ta nymphe , échappant aux regards curieux , Dans un gouffre sans fond cache sa source obscure , Combien j'aimais à voir ton eau qui, toujours pure , Tantôt dans son bassin renferme sçs trésors , Tantôt en bouillonnant s'élève , et de ses bords , Versant parmi des rocs ses vagues blanchissantes , De cascade ^en cascade au loin rejaillissantes, Tombe et roule à grand bruit ; puis, calmant son courroux Sur un lit plus égal répand des flots plus doux , Et, sous un ciel d'azur, coule, arrose et féconde Le plus riant vallon qu'éclaire l'œil du monde ! Mais ces eaux , ce beau ciel , ce vallon enchanteur , Moins que Pétrarque et Laure intéressaient mon cœur. La voilà donc , disais-je , oui, voilà cette rive Que Pétrarque charmait de sa lyre plaintive ! Ici Pétrarque, à Laure exprimant son amour.
Voyait naître trop tard , mourir trop tôt le jour ; Retrouverai-je encor sur ces rocs solitaires De leurs chiffres unis les tendres caractères ? Une grotte écartée avait frappé mes yeux ; Grotte sombre , dis-moi si tu les vis heureux ' M'écriais-je : un vieux tronc bordait-il le rivage , Laure avait reposé sous son antique ombrage : Je redemandais Laure à l'écho du vallon ; Et l'écho n'avait point oublié ce doux nom.
Partout mes yeux cherchaient, voyaient Pétrarque etLaure^
£t par eux ces beaux lieux s'embellissaient encore.
Ah ! si dans vos travaux est toujours respecté Le lieu par un grand homme autrefois habité , Combien doit Tétre un sol embelli par lui*même ! Dans ces sites fameux , c'est leur maitre qu'on aime. Eh ! qui , du Tusculum de l'orateur romain , Du Tivoli si cher au Pindare latin , Aurait osé changer la forme antique et pure ? Tout ornement l'altère , et l'art lui fait injure : Loin donc l'audacieux qui , pour le corriger , Profane un lieu célèbre en voulant le changer ! Le grand homme au tombeau se plaint de cet outrage , Et les ans seuls ont droit d'embellir son ouvrage.
Gardez donc d'attenter à ces lieux révérés ;
Leurs débris sont divins, leurs défauts sont sacrés.
Conservez leurs enclos , leurs jardins , leurs murailles .
Tel on laisse sa rouille au bronze des médailles :
Tel j'ai vu ce Twicknham , dont Pope est créateur * :
Le goût le défendit d'un art profanateur ;
Et ses maîtres nouveaux , révérant sa mémoire ,
Dans l'œuvre de ses mains ont respecté sa gloire. /
Ciel ! avec quel transport j'ai visité ce lieu
Dont Mindipe est le maitre , et dont Pope est le dieu i
Le plus humble réduit avait pour moi des charmes.
Le voilà ce musée où , l'œil trempé de larmes ,
De la tendre Héloïse il soupirait le nom ;
Là , sa muse évoquait Achille , Agamemnon ,
Célébrait Dieu , le monde , et ses lois étemelles ,
Ou les règles du goût , ou les cheveux des belles ;
Je reconnais l'alcôve où , jusqu'à son réveil ,
Les doux rêves du sage amusaient son sommeil ;
Voici le bois secret , voici Tobscure allée
Où s'échaufFait sa Tcrye en beaux vers exhalée.
Approchez , contemplez ce monument pieux
Où pleurait en silence un fils religieux :
Là y repose sa mère ; et des touffes plus sombres
Sur ce saint mausolée ont redoublé leurs ombres ;
Là y du Parnasse anglais le chantre favori
Se fit porter mourant sous son bosquet chéri ;
Et son œil , que déjà couvrait l'ombre étemelle ,
Vint saluer encor la tombe maternelle.
Salut y saule fameux que ses mains ont planté I
Hélas ! tes vieux rameaux dans leur caducité
En vain sur leurs appuis reposent leur vieillesse ,
Un jour tu périras ; ses vers vivront sans cesse.
Console-toi pourtant ; celui qui , dans ses vers ,
D'Homère , le premier , fit ouïr les concerts ,
Bienfaiteur des jardins ainsi que du langage ,
Le premier sur les eaux suspendit ton ombrage :
A peine le passant voit ce tronc respecté ,
La rame est suspendue , et l'esquif arrêté;.
Et même en s'éloignant , vers ce lieu qu'il adore
Ses regards prolongés se retournent encore.
Mon sort est plus heureux ; par un secret amour
Près de ces bois sacrés j'ai fixé mon séjour.
Eh ! comment résister au charme qui m'entraine?
Par plus d'un doux rapport mon penchant m'y ramène.
Le chantre d'Ilion fut embelli par toi ;
Virgile j moins heureux , fut imité par moi.
Comme toi j je chéris ma noble indépendance ;
Comme toi , des forêts je cherche le silence.
Aussi y dans ces bosquets par ta muse habités.
Viennent errer souvent mes regards enchantés •
J'y crois entendre encor ta voix mélodieuse;
J'interroge tes bois , ta grotte harmonieuse ;
Je plonge sous sa voûte avec un saint efïroi ,
Et viens lui demander des vers dignes de toi.
Protège donc ma muse ; et si ma main fidèle
Jadis à nos Français te montra pour modèle ,
Inspire encor mes chants ; c'est toi dont le flambeau
Guida Part des jardins dans un chemin nouveau :
Ma voix t'en fait hommage , et , dans ce lieu champêtre ,
Je viens t'offrir les fleurs que toi-même as fait naître.
FIN DU CHANT lU,
Non j je ne puis quitter le spectacle des champs. £h ! qui dédaignerait ce sujet de mes chants? Il inspirait Virgile , il séduisait Homère.
Homère , qui d'Achille a chanté la colère , Qui nous peint la terreur attelant ses coursiers , Le vol sifQant des dards , le choc des boucliers , Le trident de Neptune ébranlant les murailles , Se plait à rappeler, au milieu des batailles , Les bois , les prés , les champs ; et de ces frais tableaux Les riantes couleurs délassent ses pinceaux : Et lorsque pour Achille il prépare des armes , S'il y grave d'abord les sièges , les alarmes , Le vainqueur tout poudreux y le vaincu tout sanglant , Sa main trace bientôt , d'un burin consolant , La vigne , les troupeaux , les bois , les pâturages : Le héros se revêt de ces douces images , Part , et porte à travers les affreux bataillons L'innocente vendange et les riches moissons.
Chantre divin , je laisse à tes muses altières Le soin de diriger ces phalanges guerrières ; Diriger les jardins est mon paisible emploi.
Déjà le sol docile a reconnu ma loi ; Des gazons l'ont couvert ; et , de sa main vermeille , Flore sur leur tapis a versé sa corbeille ; Des bois ont couronné les rochers et les eaux. Maintenant 9 pour jouir de ces brillans tableaux,
Dans ces champs découverts , sous ces obscures voûtes,
D'agréables sentiers vont me frayer des routes.
Des scènes à ma voix naîtront de toutes parts ;
Pour les orner enfin j'y conduirai les arts;
Et le ciseau divin , la noble architecture ,
Vont de ces lieux charmans achever la parure.
Les sentiers , de nos pas guides ingénieux , Doivent , en les montrant , nous embellir ces lieux. Dans vos jardins naissans je défends qu'on les trace. Dans vos plants achevés l'œil choisit mieux leur place : Vers les plus beaux aspects sachez les diriger ; Voyez, lorsque vous-même, aux yeux de l'étranger, Vous montrez vos travaux , votre art avec adresse Va chercher ce qui plaît , évite ce qui blesse , Lui découvre en passant des sites enchantés , Lui réserve au retour de nouvelles beautés , De surprise en surprise et l'amuse et l'entraîne , D'une scène qui fuit fait naître une autre scène ; Et toujours remplissant ou piquant son désir, Souvent , pour l'augmenter, difiGère son plaisir. Eh bien ! que vos sentiers vous imitent vous-même.
Dans leurs formes encor fuyez tout vain système , Enfant du mauvais goût , par la mode adopté.
La mode règne aux champs , ainsi qu'à la cité. Quand, de leur symétrique et pompeuse ordonnance, Les jardins d'Italie eurent charmé la France, Tout de cet art brillant fut prompt à s'éblouir : Pas un arbre au cordeau n'osa désobéir ; Tout s'aligna. Partout , en deux rangs étalées , S'alongèrent sans fin d'éternelles allées.
Autre temps , autre goût : enfin le parc anglais D'une beauté plus libre avertit le Français ;
Dès lors on ne vit plus que lignes ondoyantes ,
Que sentiers tortueux , que routes tournoyantes.
Lasse d'errer, en vain le terme est devant moi ;
Il faut encore errer, serpenter malgré soi ,
Et, maudissant vingt fois votre importune adresse ,
Suivre sans cesse un but qui recule sans cesse.
Évitez ces excès ; tout excès dure peu.
De ces sentiers divers chaque genre a son lieu :
L'un conduit aux aspects dont la grandeur frappante
De loin fixe mes yeux et nourrit mon attente ;
L'autre m'égarera dans ces réduits secrets
Qu'un art mystérieux semble voiler exprès :
Mais rendez naturel ce dédale factice ;
Qu'il ait l'air du besoin et non pas du caprice ;
Que divers accidens rencontrés dans son cours ,
Les bois , les eaux, le sol , commandent ces détours.
Dans leur forme j'exige une heureuse souplesse ;
Des longs alignemens si je hais la tristesse ,
Je hais bien plus encor le cours embarrassé
D'un, sentier qui , pareil à ce serpent blessé ,
En replis convulsifs sans cesse s'entrelace ,
De détours redoublés m'inquiète, me lasse:
Et sans variété , brusque et capricieux ,
Tourmente et le terrain , et mes pas , et mes yeux
Il est des plis heureux , des courbes naturelles , Dont les champs quelquefois vous offrent des modèles ; La route de ces chars , la trace des troupeaux Qui d'un pas négligent regagnent les hameaux , La bergère indolente , et qui , dans les prairies , Semble suivre au hasard ses tendres rêveries , Vous enseignent ces plis mollement onduleux.
Loin donc de vos sentiers les contours anguleux;
Surtout, quand yers le but un long détour nous mène,
Songez que le plaisir doit racheter la peine.
Des poètes fameux osez imiter Tart ; Si leur muse en marchant se permet un écart, Ce détour me rit plus que le chemin lui-même ; C'est Nisus défendant Euryale qu'il aime; C'est au tombeau d'Hector son Andromaque en pleurs : Qu'ainsi votre art m'égare en de douces erreurs. Des plus rians objets égayez le passage , Et. qu'au terme arrivés, votre art nous dédommage Par d'aimables aspects , de riches ornemens , De ce vivant poème épisodes charmans.
Ici vous m'offrirez des antres verts et sombres , Qu'habitent la fraîcheur, le silence et les ombres ; L'imagination y devance les yeux :
Plus loin j c'est un beau lac qui réfléchit les cieux ; Tantôt , dans le lointain , confuse et fugitive , Se déploie une immense et nohle perspective ; Quelquefois un bosquet riant , mais recueilli , Par la nature et vous richement embelli.
Plein d'ombres et de fleurs , et d'un luxe champêtre , Semble dire : a Arrêtez ! où pouvez- vous mieux être? » Soudain la scène change ; au lieu de la gaité , C'est la mélancoUe et la tranquillité; C'est le calme imposant des lieux où sont nourries La méditation , les longues rêveries.
Là , l'homme avec son cœur revient s'entretenir, Médite le présent, plonge dans l'avenir, Songe aux biens , songe aux maux épars dans sa carrière ; Quelquefois, rejetant ses regards en arrière, Se plaît à distinguer, dans le cercle des jours, Ce peu d'instans, hélas ! et si chers et si courts ,
Ces fleurs dans un désert y ces temps où le ramène Le regret du bonheur et même de la peine.
Craignez donc d'imiter ces froids décorateurs Qui ne veulent jamais que des objets flatteurs; Jamais rien de hardi dans leurs froids paysages , Partout de frais berceaux et d'élégans bocages. Toujours des fleurs , toujours des festons ; c'est toujours Ou le temple de Flore , ou celui des Amours : Leur gatté monotone à la fin m'importune.
Mais TOUS , osez sortir de la route commune ; Inventez , hasardez des contrastes heureux ; Des effets opposés peuvent s'aider entre eux. Imitez le Poussin : aux fêtes bocagères ' Il nous peint les bergers et les jeunes bergères , Les bras entrelacés , dansant sous des ormeaux , Et près d'eux une tombe où sont écrits ces mots : Ei moi je Jus aussi pasteur dans VArcadie, Ce tableau des plaisirs , du néant de la vie , Semble dire : « Mortels , hâtez-vous de jouir ; « Jeux y danses et bergers , tout va s'évanouir. » Et dans l'âme attendrie , à la vive allégresse Succède par degrés une douce tristesse.
Imitez ces effets ; en de rians tableaux Ne craignez point d'offrir des urnes , des tombeaux , D'offrir de vos douleurs le monument fidèle.
Ëh ! qui n'a pas pleuré quelque perte cruelle? Loin d'un monde léger , venez donc à vos pleurs , Venez associer les bois , les eaux , les fleurs. Tout devient un ami pour les âmes sensibles.
Déjà, pour l'embrasser de leurs ombres paisibles Se penchent sur la tombe , objet de vos regrets, L'if, le sombre sapin, et toi, triste cyprès;
Fidèle ami des morts , protecteur de leur cendre , Ta tige , chère au cœur mélancolique et tendre , Laisse la joie au mycte et la gloire au laurier ; Tu n'es point l'arbre heureux de l'amant , du guerrier, Je le sais ; mais ton deuil compatit à nos peines.
Dans tous ces monumens point de recherches vaines. Pouvez-Tous allier , dans ces objets touchans, L'art ayec la douleur , le luxe avec les champs? Surtout ne feignez rien. Loin ce cercueil factice , Ces urnes sans douleur , que plaça le caprice ; Loin ces vains monumens d'un chien ou d'un oiseau :
C'est profaner le deuil , insulter au tombeau.
Ah ! si d'aucun ami vous n'honorez la cendre , Voyez sous ces vieux ifs la tombe où vont descendre "" Ceux qui , courbés pour vous sur des sillons ingrats y Au sein de la misère espèrent le trépas.
Rougir iez-vous d'orner leurs humbles sépultures ? • Vous n'y pouvez graver d'illustres aventures , Sans doute. Depuis l'aube , où le coq matinal Des rustiques travaux leur donne le signal , Jusqnes à la veillée , où leur jeune famille ' Environne avec eux le sarment qui pétille , Dans les mAmes travaux roulent en paix leurs jours ; Des guerres , des traités n'en marquent point le cours : Naître, souffrir , mourir , c'est toute leur histoire. ' Mais leur cœur n'est point sourd au bruit de leur mémoire. Quel homme vers la vie , au moment du départ , Ne se tourne, et ne jette un triste et long regard , A l'espoir d'un regret ne sent pas quelque charme , Et des yeux d'un ami n'attend pas une larme?
Pour consoler leur vie honorez donc leur mort. Celui qui , de son rang faisant rougir le sort ,
Servit son Dieu , son roi , son pays , sa famille , Qui grava la pudeur sur le front de sa fille , D'une pierre moins brute honorez son tombeau ; Tracez-y ses vertus , et les pleurs du hameau : Qu'on y lise : Ci-gU le bon Jib , le bon père , Le bon époux. Souvent un charme involontaire Vers ces enclos sacrés appellera vos yeux.
Et toi qui vins chanter sous ces arbres pieux , Avant de les quitter , muse y que ta guirlande Demeure à leurs rameaux suspendue en offrande. Que d'autres dans leurs vers célèbrent la beauté; Que leur muse , toujours ivre de volupté , Ne se montre jamais qu'un myrte sur la tête. Qu'avec ses chants de joie , et ses habits de fête ; Toi y tu dis au tombeau des chants consolateurs , Et ta main la première y jeta quelques fleurs.
Revenons , il est temps , sous de plus gais ombrages. L'architecture encore au fond de ces bocages M'attend pour les orner d'édifices charmans.
Ce ne sont plus du deuil les tristes monumens ; Ce sont d'heureux réduits dont la riche parure , D'arbres environnée , embellit leur verdure.
Mais j'en permets l'usage , et j'en proscris l'abus. Bannissez des jardins tout cet amas confus D'édifices divers prodigués par la mode , Obélisque ^ rotonde , et kiosk y et pagode , Ces bâtimens romains , grecs , arabes , chinois , Chaos d'architecture et sans but et sans choix y Dont la profusion stérilement féconde Enferme en un jardin les quatre parts du monde.
Dans Stow , je l'avoùrai , l'art plus judicieux ' Et choisit mieux leur forme , et les disposa mieux :
Je crois , en admirant leur pompe enchanteresse ,
Ou voyager dans Rome , ou parcourir la Grèce.
Mais les Grecs , les Romains y et les âges passés ,
Seuls dans ces grands travaux ne sont pas retracés :
Non 9 ces lieux embellis par vous , par vos ancêtres ,
O couple vertueux ! me parlent de leurs maîtres ;
Ces murs que la concorde honore de son nom ,
De votre heureux hymen me montrent Tunion :
Qui peut voir y sans songer à vos vertus publiques y
Ce monument sacré des vertus domestiques ?
Salut, temple des arts, temple de Tamitié....
Mais quoi 1 je n'y vois point Tautel de la pitié !
Qui pourtant mieux que vous connut sa douce flamme?
Ah ! s'il n'est dans ces lieux , son temple est dans votre âme.
£n vain cet Elysée y aimable et doux abri ,
Croit être du bonheur le séjour favori ;
Il n'est point confiné dans ce riant asile ,
Il vous suit aux hameaux , à la cour , à la ville ;
Et faisant des heureux sans craindre des ingrats ,
L'Elysée est partout où s'adressent vos pas.
Quels que soient leur grandeur , leur nombre , leur figure,
Des bâtimens divers que la forme soit pure.
N'y cherchez pas non plus un oisif ornement ;
Et sous l'utilité déguisez l'agrément.
La ferme , le trésor y le plaisir de sou maître , Réclamera d'abord sa parure champêtre.
Que l'orgueilleux château ne la dédaigne pas; Il lui doit sa richesse ; et ses simples appas L'emportent sur son luxe, autant que l'art d'Armide Cède au souris naïf d'une vierge timide.
La ferme ! A ce nom seul, les moissons , les vergers , Le règne pastoral , les doux soins des bergers ,
Ces biens de l'âge d'or , dont Timage chérie Plut tant à mon enfance , âge d'en* de la vie , Réveillent dans mon cœur mille regrets touchans. Venez , de vos oiseaux j'entends déjà les chants ; J'entends rouler les diars qui traînent l'abondance , £t le bruit des fléaux qui tombent en cadence.
Ornez donc ce séjour; mais, absurde à grands frais, N'allez pas ériger une ferme en palais :
Élégante à la fois et simple dans son style , La ferme est aux jardins ce qu'aux vers est l'idylle.
Ah .' par les dieux des champs que le luxe effronté De ce modeste lieu soit toujours rejeté !
N'allez pas déguiser vos pressoirs et vos granges : Je veux voir l'appareil des moissons , des vendanges ; Que le crible , le van , où le froment doré Bondit avec la paille et retombe épuré , La herse , les trahieaux, tout l'attirail champêtre y Sans honte à mes regards osent ici paraître ; «Surtout des animaux que le tableau mouvant Au dedans, au dehors, lui donne un air vivant. Ce n'est plus du château la parure stérile , La grâce inanimée et la pompe immobile :
Tout vit , tout est peuplé dans ces murs , sous ces toits. Que d'oiseaux diiférens et d'instiuct et de voix, Habitans sous l'ardoise , ou la tuile , ou le chaume , Famille , nation , république , royaume , M'occupent de leurs mœurs, m'amusent de leurs jeux 1 A leur tête est le coq , père , amant , chef heureux , Qui , roi sans tyrannie et sultan sans mollesse , A son sérail ailé prodiguant sa tendresse , Aux droits de la valeur joint ceux de la beauté , Commande avec douceur, caresse avec fierté ,
£t , fait pour les plaisirs , et Tempire et la gloire y Aime , combat, triomphe , et chante sa Tictoire. Vous aimerez à voir leurs jeux et leurs combats , Leurs haines , leurs amours y et jusqu'à leurs repas: La corbeflle à la main y la sage ménagère A peine a reparu , la nation légère , Du sommet de ses tours , du penchant de ses toits y En tourbillons bruyans descend tout à la fois : La foule avide en cercle autour d'elle se presse ; D'autres , toujours chassés et revenant sans cesse , Ajssiègent la corbeille , et jusque dans la main y Parasites hardis, viennent ravir le grain.
Soignez donc , protégez ce peuple domestique ; Que leur logis soit sain , et non pas magnifique : Que leur font des réduits richement décorés , Le marbre des bassins , les grillages dorés?
Un seul grain de millet leur plairait davantage. La Fontaine Ta dit. O véritable sage !
La Fontaine , c'est toi qu'il faudrait en ces lieux ; Chantre heureux de l'instinct, ils t'inspireraient mieux : Le paon , fier d'étaler l'iris qui le décore , Du dindon rengorgé l'orgueil plus sot encore , Pourraient à nos dépens égayer ton pinceau.
Là de tes deux pigeons tu verrais le tableau ; Et deux coqs amoureux, à la discorde en proie , Te feraient dire encore : a Amour, tu perdis Troie . » Ainsi nous plaît la ferme et son air animé.
Dans cet autre réduit quel peuple renfermé De ses cris inconnus a frappé mes oreilles ?
Là sont des animaux , étrangères merveilles ; Là, dans un doux exil , vivent emprisonnés Quadrupèdes, oiseaux, l'un de l'autre étonnés.
N'allez pas rechercher les espèces bizarres : Préférez les plus beaux, et non pas les plus rares; Offrez-nous ces oiseaux qui , nés spus d'autres cieux , Fayoris du soleil , brillent de tous ses feux , L'or pourpré du faban , Témail de la pintade; Logez plus richement ces oiseaux de parade :
Eux-mêmes sont un luxe ; et , puisque leur beauté Rachète à vos regards leur inutilité , De ces captifs brillans que les prisons soient belles. Surtout ne m'offrez point ces animaux rebelles , De qui l'orgueil s'indigne et languit dans nos fers : Eh I quel œil , sans regret , peut voir le roi des airs y L'aigle, qui se jouait au milieu de l'orage, Oublier aujourd'hui , dans une indigne cage , La fierté de son vol et l'éclair de ses yeux? Rendez lui le soleil et la voûte des cieux :
Un être dégradé ne peut jamais nous plaire.
Tandis que , déployant leur parure étrangère , Ces hôtes différens semblent briguer mon choix , Mon odorat charmé m'appelle sous ces toits | Où , de même exilés et ravis à leur terre , D'étrangers végétaux habitent sous le verre : Entourez d'un air doux ces frêles rejetons ; Mais, vainqueur des climats, respectez les saisons; Ne forcez point d'éclore , au sein de la froidure , Des biens qu'à d'autres temps destinait la nature ; Laissez aux lieux flétris par des hivers constans Ces fruits d'un faux été , ces fleurs d'un faux printemps * Et lorsque le soleil va mûrir vos richesses , Sans forcer ses présens attendez ses largesses.
Mais j'aime à voir ces toits, ces abris transparens , Receler des climats les tributs diflerens ,
106 LES JA^RDINS.
Cet asile enhardir le jasmin dlbérie ,
La pervenche frileuse oublier sa patrie ,
Et le jaune ananas, par ces chaleurs trompé y
Vous livrer de son fruit le trésor usurpé.
Tel nous plaît Trianon ; tel Paris nous étale
De deux mondes rivaux la pompe végétale ;
Tel , formant une cour à Tépouse des rois ,
Kiow des plants étrangers a rassemblé le choix ^ :
A ces sujets nouveaux leur reine vient sourire ;
Chacun , comme Albion , bénit son doux empire ,
Et^ retrouvant ici son climat , sa saison ,
Pardonne son exil et chérit sa prison.
Motivez donc toujours vos divers édifices , Des animaux , des fleurs , agréables hospices. Combien d'autres encore , adoptés par les lieux , Approuvés par le goût , peuvent charmer nos yeujL? Sous ces saules que baigne une onde salutaire Je placerais du bain Tasile solitaire ; Plus loin une cabane, où règne la fraîcheur^ Offrirait les filets et la ligne au pécheur.
Vous voyez de ce bois la douce solitude :
J'y consacre un asile aux muses , à Tétude ; Dans ce majestueux et long enfoncement J'ordonne un obélisque , auguste monument ; 11 s'élève , et j'écris sur la pierre attendrie : ^ nos braves marins mourons pour la paXrie!
Quelques pleurs, en passant, s'échappent de vos yeux*
Là-haut, c'est une tour où l'art ingénieux
Elève et fait jouer ces tablettes parlantes, Qui , des faits confiés à leurs feuilles mouvantes , Se transmettent dans l'air les rapides signaux. Indignée à l'aspect de ces courriers nouveaux ,
La déesse aux cent yeux, aux cent voix infidèles, A brisé sa trompette et replié ses ailes.
Ainsi Tos bâtimens , vos asiles divers Ne seront point oisifs , ne seront point déserts : Au site assortissez leur figure , leur masse ; Que chacun y avec goût établi dans sa place , Jamais trop resserré , jamais trop étendu ^ Laisse briller la scène et n'y soit point perdu.
Sachez ce qui convient ou nuit au caractère : Un réduit écarté, dans un lieu solitaire. Peint mieux la solitude encore et l'abandon.
Montrez- vous donc fidèle à chaque expression ; N'allez pas au grand jour offrir un ermitage ; Ne cachez point un temple au fond d'un bois sauvage ; Un temple veut paraître au penchant d'un coteau ; Son site aérien répand dans le tableau L'éclat, la majesté, le mouvement , la vie ; Je crois voir un aspect de la belle Ausonie.
Par un contraire effet vous cacherez au jour L'asile du silence , ou celui de l'amour :
Ainsi de Radzivil se dérobe le temple ; L'œil de loin le devine , et de près le contemple Dans son lie charmante, abri voluptueux.
Là, tout est frais , riant, simple , majestueux : Au dedans , un jour doux , le calme , le mystère , Les traits chéris du dieu qu'en secret on révère ; Au dehors , les parfums de cent vases divers £n nuage odorant exhalés dans les airs ; Ce beau lac dont l'azur réfléchit son portique ; Ces restes d'un vieux temple, et cette voûte antique Qui voit d'heureux troupeaux dormir aux mêmes lieux Où leur sang autrefois eût coulé pour les dieux ;
L'heureuse allégorie , et la fable et Thistoire , Tout ce qui plaît aux yeux , et parle à la mémoire , La nature et les arts , le génie et le goût , Tout sert à Tembellir; lui-même embellit tout. Heureux quand Radzivil daigne en oraer les fêtes , Et vient au dieu du temple assurer des conquêtes ! Telle est des bâtimens la grâce et la beauté. Mais de ces monumens la brillante gaîté , Et leur luxe moderne , et leur fraîche jeunesse , D'un auguste débris valent-ils la vieillesse? L'aspect désordonné de ces grands corps épars , Leur forme pittoresque , attachent les regards ; Par eux le cours des ans est marqué sur la terre; Détruits par les volcans , ou Torage ou la guerre , Ils instruisent toujours, consolent quelquefois. Ces masses qui du temps sentent aussi le poids , Enseignent à céder à ce commun ravage , . A pardonner au sort. Telle jadis Carthage Vit sur ses murs détruits Marins maUieureux ; Et ces deux grands débris se consolaient entre eux.
Liez donc à vos plants ces vénérables restes. Et toi qui , m'égarant dans ces sites agrestes, Bien loin des lieux frayés , des vulgaires chemins , Par des sentiers nouveaux guides Tart deâ jardins , O sœur de la Peinture , aimable Poésie , A ces vieux monumens viens -redonner la vie ; Viens présenter au goût ces riches accidens Que de ses lentes mains a dessinés le temps.
Tantôt c'est une antique et modeste chapelle , Saint asile où jadis , dans la saison nouvelle , Vierges, femmes, enfans, sur un rustique autel , Venaient pour les moissons implorer TEternel ;
Un long respect consacre encore ces ruines :
Tantôt c'est un vieux fort qui , du haut des collines , Tyran de la contrée , effroi de ses vassaux , Portait jusques au ciel Torgueil de ses créneaux* Qui , dans ces temps affreux de discorde et d'alarmes , Vit les grands coups de lance et les nobles faits d'armes De nos preux chevaliers, des Bayards, des Henris; Aujourd'hui la moisson flotte sur ses débris. Ces débris, cette mâle et triste architecture Qu'environne une fraîche et riante verdure; Ces angles, ces glacis , ces vieux restes de tours Où l'oiseau couve en paix le fruit de ses amours , Et ces troupeaux peuplant ces enceintes guerrières , Et l'enfant qui se joue où combattaient ses pères ; Saisissez ce contraste , et déployez aux yeux Ce tableau doux et fier, champêtre et belliqueux.
Plus loin, une abbaye antique, abandonnée , Tout^à-coup s'offre aux yeux de bois environnée. Quel silence ! C'est là qu'amante du désert La Méditation avec plaisir se perd Sous ces portiques saints , où des vierges austères , Jadis, comme ces feux, ces lampes solitaires Dont les mornes clartés veillent dans le saint lieu , Pâles, veillaient, brûlaient, se consumaient pour Dieu. Le saint recueillement, la paisible innocence Semble encor de ces lieux habiter le silence ; La mousse de ces murs , ce dôme ,• cette tour, Les arcs de ce long cloître impénétrable au jour, Les degrés de l'autel usés par la prière , Ces noirs vitraux , ce sombre et profond sanctuaire Où peut-être des cœurs , en secret malheureux , A l'inflexible autel se plaignaient de leurs nœuds ,
no LES JARDINS.
Et pour des souyenirs encor trop pleins de charmes
A la religion dérobaient quelques larmes ;
Tout parle , tout émeut dans ce séjour sacré :
Là 9 dans la solitude en rêvant égaré ,
Quelquefois tous croirez , au déclin d'un jour sombre ^
D'une HéloXse en pleurs entendre gémir Tombre.
Mettez donc à profit ces restes révérés , Augustes ou touchansy profanes ou sacrés.
Mais loin ces monumens dont la ruine feinte ^ Imite mal du temps l'inimitable empreinte , Tous ces temples anciens récemment contrefaits , Ces restes d'un château qui n*exista jamais j Ces vieux ponts nés d'hier« et cette tour gothique Ayant Tair délabré sans aToir Pair antique , Artifice à la fois impuissant et grossier :
Je crois voir cet enfant tristement grimacier, Qui , jouant la vieillesse et ridant son visage , Perd , sans paraître vieux , les grâces du jeune âge. Mais un débris réel intéresse mes yeux ; Jadis contemporain de nos simples aïeux , J'aime à l'interroger, je me plais à le croire ; Des peuples et des temps il me redit l'histoire ; Plus ces temps sont fameux, plus ces peuples sont grands ^ Et plus j'admirerai ces restes imposans.
O champs de l'Italie ! ô campagnes de Rome !
Où dans tout son orgueil git le néant de l'homme i C'est là que des aspects fameux par de grands noms, Pleins de grands souvenirs et de hautes leçons , Vous offrent ces objets , trésors des paysages. Voyez de toutes parts comment lé cours des âges Dispersant, déchirant de précieux lambeaux, Jetant temple sur temple , et tombeaux sur tombeaux %
CHANT IV. Ill
De Rome étale au loin la ruine immortelle ; Ces portiques ) ces arcs, où la pierre fidèle Garde du peuple-roi les exploits éclatans ; Leur masse indestructible a fatigué le temps ; Des fleuves suspendus ici mugissait Tonde , Sous ces portes passaient les dépouilles du monde ; Partout confusément dans la poussière épars , Les thermes y les palais, les tombeaux des Césars, Tandis que de Virgile , et d'Ovide et d'Horace , La douce illusion nous montre encor la trace. Heureux , cent fois heureux l'artiste des jardins Dont l'art peut s'emparer de ces restes divins ! Déjà la main du temps sourdement le seconde ; Déjà sur les grandeurs de ces maîtres du monde •La nature se plait à reprendre ses droits.
Au lieu même où Pompée , heureux vainqueur des rois , Étalait tant de faste , ainsi qu'au jour d'Évandre , La flûte des bergers revient se faire entendre. Voyez rire ces champs au laboureur rendus , Sur ces combles tremblans ces chevreaux suspendus , L'orgueilleux obélisque au loin couché sur l'herbe , L'humble ronce embrassant la colonne superbe ; Ces forêts d'arbrisseaux , de plantes , de buissons , Montant , tombant en grappe , en touffes , en festons , Par le souffle des vents semés sur ces ruines , Le figuier , l'olivier , de leurs faibles racines Achèvent d'ébranler l'ouvrage des Romains ; Et la vigne flexible , et le lierre aux cent mains , Autour de ces débris rampant avec souplesse , Semblent vouloir cacher ou parer leur vieillesse. MaiS| si vous n'avez pas ces restes renommés, N'avez- vous pas du moins ces bronzes animés ,
Et ces marbres divans , déités des yieux âges , Où Tart seul fut divin et força les hommages ? Je sais qu*un goût sëyère a voulu des jardins Exiler tous ces dieux des Grecs et des Romains. Et pourquoi ? Dans Athene et dans Rome nourrie y Notre enfance a connu leur riante férié ; Ces dieux n'étaient-ils pas laboureurs et bergers ? Pourquoi donc leur fermer vos bois et vos vergers? Sans Pomone vos fruits oseront- ils éclore ?
De Tempire dçs fleurs pouvez-vous chasser Flore ? Ah ! que ces dieux toujours enchantent nos regards ! L'idolâtrie encore est le culte des arts :
Mais que l'art soit parfait ; loin des jardins qu'on chasse Ces dieux sans majesté, ces déesses sans grâce. A chaque déité choisissez son vrai lieu ; Qu'un dieu n'usurpe pas les droits d*un autre dieu ; Laissez Pan dans les bois. D'où vient que ces Naïades, Que ces Tritons à sec se mêlent aux Driades?
Pourquoi ce Nil en vain couronné de roseaux , Et dont l'urne poudreuse est l'abri des oiseaux ? Otez-moi ces lions et ces tigres sauvages ; Ces monstres me font peur , même dans leurs images : Et ces tristes Césars , cent fois plus monstres qu'eux , Aux portes des bosquets sentinelles affreux, Qui, tout hideux d'effroi , de soupçons et de crimes, Semblent encor de l'œil désigner leurs victimes : De quel droit s'ofirent-ils dans ce riant séjour? Montrez-moi des mortels plus chers à notre amour ; En des lieux consacrés à leur apothéose , Créez un Elysée où leur ombre repose :
Loin des profanes yeux , dans des vallons couverts De lauriers odorans, de myrtes toujours verts.
En marbre de Paros ofirez-nous leurs images ;
Qu'une eau lente se plabe à baigner ces bocages ,
Et qu'aux ombres du soir mêlant un jour douteux ,
Diane, aux doux rayons soit Tastre de ces lieux :
Leur tranquille beauté sous ces dais de yerdure y
De ces marbres chéris la blancheur tendre et pure ,
Ces grands hommes , leur calme et simple majesté ,
Cette eau silencieuse , image du Léthé ,
Qui semble , pour leurs cœurs exempts d'inquiétude ,
Rouler l'oubli des maux et de l'ingratitude,
Ces bois , ce jour mourant sous leur ombrage épais ,
Tout des mânes heureux y respire la paix.
Vous donc, n'y consacrez que des vertus tranquilles.
Loin tous ces conquérans en ravages fertiles ;
Comme ils troublaient le monde, ils troubleraient ces lieux.
Placez-y les amis des hommes et des dieux ,
Ceux qui , par des bienfaits , vivent dans la mémoire ,
Ces rois dont leurs sujets n'ont point pleuré la gloire.
Montrez-y Fénelon à notre œil attendri ;
Que Sully s'y relève embrassé par Henri.
Donnez des fleurs, donnez; j'en couvrirai ces sagôs
Qui , dans un noble exil , sur de lointains rivages ,
Cherchaient et répandaient les arts consolateurs.
Toi surtout, brave Cook, qui, cher à tous les cœurs,
Unis par les regrets la France et l'Angleterre ; Toi qui, dans ces climats où le bruit du tonnerre Nous annonçsdt jadis , Triptolème nouveau , Apportais le coursier, la brebis, le taureau, Le soc cultivateur , les arts de ta patrie , Et des brigands d'Europe expiais la furie; Ta voile , en arrivant , leur annonçait la paix ; Et ta voile , en partant , leur laissait des bienfaits.
Reçois donc ce tribut d'un enfant de la France.
Et que fait son pays à ma reconnaissance ?
Ses -vertus en ont fait notre concitoyen.
Imitons notre roi , digne d'être le sien.
Hélas ! de quoi lui sert que deux fois son audace
Ait vu des cieux brùlans , fendu des mers de glace ;
Que des peuples , des vents , des ondes révéré ,
Seul sur des vastes mers son vaisseau fûit sacré ;
Que pour lui seul la guerre oubliât ses ravages?
L'ami des arts , hélas ! meurt en proie aux sauvages.
Aux bords d'une eau limpide , en des bosquets fleuris,
Mêlez donc son image à ces bustes chéris ;
Et que son doux aspect , ses malheurs , et vos larmes y
A ces lieux enchantés prêtent encor des charmes.
Mais c'est peu d'enseigner l'art d'embellir les champs , Il faut les faire aimer ; et peut-être en mes chants^ Bien mieux qu'un froid précepte , une histoire touchante Rendra plus chers encor les travaux que je chante. Ces doux soins qui du sage occupent les loisirs , Quelquefois les rois même ont goûté leurs plaisirs. C'est toi que j'en atteste , 6 vieillard magnanime l Toi , né du sang royal , modeste Abdolonyme.
Obscur et retiré dans son paisible enclos , Entre son doux travail et son heureux repos , Le vieillard oubliait le sang qui le fit naître; Nul séjour n'égalait sa demeure champêtre ; D'un côté , c'est Sidon , et son port , et ses mers ; De l'autre , du Liban les cèdres toujours verts , Dont les sommets pompeux, disposés en étage , Levaient cime sur cime , ombrage sur ombrage ; Au flanc de la montagne , un fertile coteau , Vêtu d'un vert tapis , s'étendait en plateau ,
Et de là deux filets d'une onde cristalline
Tombaient en murmurant le long de la co|line ;
Au centre du jardin , vers le soleil naissant,
Un vallon fortuné se courbait en croissant ,
Zone délicieuse , en tout temps ignorée
Et du midi brûlant et du fougueux Borée ;
Dans le fond les sapins , les cyprès fastueux ,
En cercle dessinaient leurs troncs majestueux ;
Mille arbustes divers y versaient sans blessure
Le nard le plus parfait , la myrrhe la plus pure ;
Au devant on voyait , déployant son trésor ^
Le citron , orgueilleux de son écorce d'or ,
Et la ronge grenade , et la figue mielleuse ,
Et du riche palmier la datte savoureuse ;
Autour, quelques rochers du marbre le plus pur,
Veinés d'or et d'argent , et de pourpre et d'azur ,
Charmaient plus ses regards dans leurs masses rustiques
Que ceux dont l'art jadis décorait ses porticpies ;
Sur leurs flancs ondoyaient des arbrisseaux en fleurs ,
Différens de parfums , de formes , de couleurs ;
La rose les parait , et sur une onde pure
De vieux saules penchaient leur longue chevelure :
Plus loin c'est un troupeau qui , content sous ses lois ,
Lui peignait l'origine et les devoirs des rois.
Les premiers souverains furent pasteurs des hommes ,
Se disait-il souvent ; mais , dans l'âge où nous sommes ,
Quels sages envlraient ces illustres dangers?
U disait , et , content du sceptre des bergers ,
Il soignait tour à tour ses troupeaux et ses plantes ;
Son fils le secondait de ses mains innocentes.
L'un est majestueux encore en son déclin ;
Sa barbe en flots d'argent se répand sur son sein ;
Sur son teint vigoureux une mâle yieillesse
N'a point décolore les fleurs de la jeunesse ;
Sa marche e^t assurée , et son auguste front
Du temps et du malheur semble braver rafl^cmt :
Son fils est dans sa fleur ; maïs de Tadolescebce
Les traits déjà plus mûrs s'éloignent de T^nfance ;
La rose est sur sa joue', et d*u]l léger coton
Le duvet de la pèche ombrage son menton;
Son air est doux y mais fier , et de sa noble race
Je ne sais quoi de grand conserve encor la trace.
Tous deux , lor^ue le scHr teinpérait les chaleurs ,
Au repos de la nuit abandonnant les fleurs ,
Quelquefois de l'empire ils lisaient les aimales ,
Et du peuple et des grands les discordes fatales;
Comment y au bruit confus de mille affreuses voix ,
Le crime ensanglanta la demeure des rois ,
Et du trône brisé fit tomber leurs ancêtres.
Le vieillard les pleurait ; mais , sous ses toits champêtres
Tranquille , il était loin d'envier leur splendeur.
Tel n'était point so%i fils : un instinct de grandeur
Quelquefois dans son âme éveillait son courage
Au-dessus de son sort, au-dessus de son âge ;
Mais l'exemple d'un père arrêtant son essor,
A son labeur champêtre il se plaisait encor.
Tel un jeune arbrisseau , qui sur les vastes plaines
Doit déployer un jour ses ombres souveraines ,
Dans un antique bois qu'a foudroyé le ciel ,
Faible, se cache encor sous l'abri paternel.
Au centre du jardin est un autel champêtre ; .
Là tous deux des saisons ils adoraient le maître.
Un soir , après avoir fini leurs doux travaux ,
Désaltéré leurs fleurs , taillé leurs arbrisseaux y
Au pied de cet autel couronné de guurkndes, Tous deux agenouillés présentaient leurs offrandes ; L'air était en repos : ks rayons du soleil, Glissant obliquement de Toccident vermeil.
Peignaient au loin les mers de leur pourpre flottante ; Les vaisseaux de Sidon dans leur Toile ondoyante A peine recueillaient quelque souiSe des vents ; La vague avec lenteur roulait ses plb mouvans ; Enfin tout était calme y et la nature entière Semblait avec respect écouter leur prière :
Chaque voeu vers le ciel s'élève en liberté ; Par les voûtes d'un temple il n'eat point arrêté ; Et les fruits parfumés , les fleurs ^ et la verdure , Formaient de mille odeurs Tencens de la nature. Le vieillard , le premier, au maître. 4^ humains Levait, en suppliant, ses vénérables mains :
11 priait pour ses fruits » pour son fils , pour Temptre ; Sur ses lèvres errait un auguste sQuirire ; Son fils l'accompagnait de ses timidea yoçux ; Leurs voix montaient ensemble à l'oreille des dieux : Soixante ans de vertus recommandent le père ; L'innocence du fiU protège sa prière.
Un si touchant spectacle attendrissait le ciel ; Et dans le même instant , 9u pied du même autel » Tout l'Olympe attentif contemplait en silence Le malheur I la vertu, la vieillesse, et l'enfance. Voilà que tout-à-coup résonne aux environs L'éclatante trompette , et le bruit des clairons ; Une troupe guerrière entoure cette enceiAtç ; Le jeime Abdolonyme a tres/sailli de craiip^te : Mon fils , dit le vieillard , ne t'épouvanta pas ! Lorsque l'orgueil armé rassemble ses. soldats ,
Le riche peut trembler ; mais le pauvre est tranquille.
Il dit , reste à Tautel , et demeure immobile.
Mais la trompette sonne une seconde fois ,
Et récho roule au loin prolongé dans les bois :
C'est le vainqueur de Tyr , c'est lui , c'est Alexandre ,
Fatigue de marcher sur des palais en cendre ;
Effroi du tr6ne , il veut en devenir l'appui ,
Et ce caprice auguste est digne encor de lui.
Des portes du jardin les pilastres rustiques
N'offraient point des palais les marbres magnifiques,
D'un simple bois de chêne ils étaient façonnés ;
Ces lieux J'un vert rempart étaient environnés ,
Les mûriers, les buissons , les blanches aubépines ,
Ensemble composaient ces murs tissus d'épines.
Alexandra* s'arrête ; et ce triomphateur,
Qui des plus fiers remparts abaissa la hauteur,
Contemple avec respect cette faible barrière ;
Il laisse hors des murs sa cohorte guerrière ;
Il porte dans l'enceinte un pas religieux ,
Et craint de profaner le calme de ces lieux :
A peine il les a vus , ses passions s'apaisent ,
Son orgueil s'attendrit , ses victoires se taisent ;
Et sur ce cœur fougueux, sur ce tyran des rois ,
La nature un instant a repris tous ses droits.
Il cherche le vieillard , il le voit , il s'approche :
Ce lieu me fait , dit-il , un trop juste reproche ;
Il me dit que j'ai trop méconnu le bonheur.
A terrasser les rois je mettais mon honneur ;
Je vais jouir enfin d'un charme que j'ignore :
Ton sang régna jadis , il doit régner encore ;
Sors de l'obscurité : les peuples et les rois
Sont toujours criminels d'abandonner leurs droits*
Ne me refuse pas cette nouirelle gloire , C'est le prix le plus doux qu'attendait ma victoire. Viens donc , tout te rappelle au rang de tes aïeux, Tes vertus , et ton peuple , Alexandre , et les dieux. — Ainsi ta main toujours dispose des couronnes ; Aux uns tu les ravis , aux autres tu les donnes , Répondit le vieillard , et de tes fières lois Le plus obscur réduit ne peut sauver les rois ! Hé bien ! à mes destins je suis prêt à souscrire ; Pour le rendre à mon fils je reprends mon empire. Toi y si tu peux des champs goûter encor la paix , Contemple cet asile , et conçois mes regrets : Permets donc qu*eu ces lieux le sommeil des chaumières Pour cette nuit du moins ferme encor mes paupières , £t qu'en ce doux abri prolongeant mon séjour, Je dérobe aux grandeurs le reste d'un beau jour ; Demain à mes devoirs je consens à me rendre.
Cette noble fierté plait au cœur d'Alexandre ; Mais , durant leurs adieux , le fils , dans \e jardin Ayant cueilli des fleurs qu'entrelace sa main, A ces lauriers cruels qu'ensanglanta Bellone Demande à marier sa modeste couronne.
Le héros lui sourit , et ce front triomphant Se courbe avec plaisir sous la main d'un enfant ; Il le prend , il l'embrasse , et , fixant son visage , Dans ses destins futurs aime à voir son ouvrage : Il part enfin , s'éloigne , et s'arrache à regret A ce couple innocent qu'il envie en secret ; Il s'éloigne indigné de sa grandeur cruelle Qui traîne le ravage et le deuil après' elle , Prend pitié de sa gloire , et sent avec douleur
Qu'il a conquis le monde , et perdu le bonheur ;
Mais ce jour le console : il ëprouve en lui-même
Ce plaisir pur qui fuit Torgueil du diadème ,
Qu'ignore la victoire , et quitte ces beaux lieux ,
Fier d'un plus beau triomphe , et plus grdaad à ses yeux.
Le vieillard tout le soir suit sa tâche iimooeiite;
Il va de flçur en fleur , erre de planté en plante ^
Se hâte de jouir^ et dans le fond du cœur
Recueille avidement un reste de bonheur.
A peine l'horizon avait rougi l'aurore ,
Que , pressant dans ses bras cet enfant qu'il adore :
Je vais régner y dit-il , et ce terrible emploi ,
Mon fils , après ma mort ^ retombera sur toi : «
Que je te plains ! ces bois, ces fleurs , sujets fidèles ,
Ne m'étaient point ingrats , ne m'étaient pomt rebelles :
Qu'un sort bien différent nous attend aujourd'hui \
Viens donc , ô cher enfant ! viens , 6 mon doux appui l •
Du malheur de régner viens consoler ton père.
Et vous , objets charmans , toi , cabane si chère ,
Vous que je cultivais , vergers délicieux ,
Arbres que j'ai plantés , recevez mes adieux.
Hélas ! coulant ici mes heures fortunées ,
Heureux , par vos printemps je comptais mes années ;
Ces fastes valaient bien les annales des rois.
Puisse du moins l'empire être heureux sous mes lois ,
Et , me dédommageant de vos pures délices ,
Par le bonheur commun payer mes sacrifices !
Il dit , promène encor ses regards attendris
Sur ses bois , sur ses fleurs , ses élèves chéris ,
Et part environné d'une brillante escorte.
Mais du palais à peine il a touché la porte ,
Mille ressouvenîrs se pressent sur son cœur :
Dans un confus transport de joie et de douleur ,
En silence il parcourt le séjour de ses pères ,
Témoin de leur grandeur , témoin de leurs misères.
Leur ombre l'y poursuit : il pense quelquefois
Entendre autour de lui leur gémissante voix :
Mais les flots d'un vin pur et le sang des victimes
Achèvent d'effacer la trace de ces crimes.
Il règne , et l'équité préside à ses projets :
Son sceptre est moins pesant, chéri par ses sujets.
Cependant quelquefois , loin d'un monde prçfane ,
II revient en secret visiter sa cabane ,
Revient s'asseoir encore au pied de ses ormeaux ,
De ses augustes mains émonde leurs rameaux ;
Et s'occupant en rôi ^ se délassant en sage ,
D'un bonheur qu'il n'a plus adore encor l'image ? .