‹ Œuvres de J. J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 167 sur 233 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

phie; elle l'écoute et ne lui dit rien. Emile connoît toute sa modestie ; tant de retenue Tétonne peu ; il sent qu'il n'est pas mal auprès d'elle ; il sait que ce sont les pères qui marient les enfans ; il suppose que Sophie attend un ordre de ses parens ; il lui demande la permission de le solliciter ; elle ne s'y oppose pas. Il m'en parle; j'en parle en son nom, même en sa présence. Quelle surprise pour lui d'apprendre que Sophie dépend d'elle seule, et que pour le rendre heureux elle n'a qu'à le vouloir ! U commence à ne plus rien comprendre à sa conduite. Sa confiance diminue. U s'alarme, il se voit moins avancé qu'il ne pensoit l'être, et c'est alors que l'amour le plus tendre emploie son langage le plus touchant pour la fléchir.

Emile n'est pas fait pour deviner ce qui lui nuit : si on ne le lui dit, il ne le saura de ses jours, et Sophie est trop fière pour le lui dire. Les difficultés qui l'arrêtent feroient l'empressement d'une autre. Elle n'a pas oublié les leçons de ses parens. Elle est pauvre; Emile est riche, elle lésait. Combien il a besoin de se faire estimer d'elle ! Quel mérite ne lui faut-il point pour effacer cette inégalité! Mais comment songeroit-il à ces obstacles ? Emile sait-il s'il est riche ? Daigne-t-il même s'en informer? Grâces au ciel il n'a nul besoin de l'être , il sait être bienfaisant sans cela. Il tire le bien qu'il fait de son cœur et non de sa bourse. Il donne aux malheureux son temps , ses soins, ses affections, sa personne; et, dans l'estima-

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tionde ses bienfaits, à peine ose-t-il compter pour quelque chose l'argent qu'il répand sur les indigens.

Ne sachant à quoi s'en prendre de sa disgrâce , il Tattribue à sa propre faute : car qui oseroit accuser de caprice l'objet de ses adorations? L'humiliation de Tamour-propre augmente les regrets de l'amour éconduit. Il n'approche plus de Sophie avec cette aimable confiance d'un cœur qui se sent digne du sien ; il est craintif et tremblant devant elle. U n'espère plus la toucher par la tendresse, il cherche à la fléchir par la pitié. Quelquefois sa patience se lasse, le dépit est prêt à lui succéder. Sophie semble pressentir ces emportemens, et le regarde. Ce seul regard le désarme et l'intimide : il est plus soumis qu'auparavant.

Troublé de cette résistance obstinée et de ce silence invincible, il épanche son cœur dans celui de son ami. Il y dépose les douleurs de ce cœur navré de tristesse ; il implore son assistance et ses conseils. Quel impénétrable mystère ! Elle s'intéresse à mon sort , je n'en puis douter : loin de m'éviter elle se plaît avec moi : quand j'arrive elle marque de la joie, et du regret quand je pars; elle reçoit mes soins avec bonté; mes services paroissent lui plaire; elle daigne me donner des avis , quelquefois même des ordres. Cependant elle rejette mes sollicitations , mes prières. Quand j'ose parler d'union , elle m'impose impérieusement silence; et si j'ajoute un mot, elle me quitte à l'instant. Par quelle étrange raison veut-

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