‹ Œuvres de J. J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 91 sur 233 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

que mes gens ne traitassent pas avec eux avant moi , pour choisir plus sûrement , et payer moins chèrement ; j'irois pour faire un exercice agréable , pour voir un peu ce qui se fait hors de chez moi ; cela récrée , et quelquefois cela instruit : enfin j'irois pour aller, c'est toujours quelque chose. L'ennui commence par la vie trop sédentaire ; quand on va beaucoup , on s'ennuie peu. Ce sont de mauvais interprètes qu'un portier et des laquais ; je ne voudrois point avoir toujours ces gens-là entre moi et le reste du monde , ni marcher toujours avec le fracas d'un carrosse , comme si j'avois peur d'être abordé. Les chevaux d'un homme qui se sert de ses jambes sont toujours prêts ; s'ils sont fatigués ou malades, il le sait avant tout autre ; et il n'a pas peur d'être obligé de garder le logis sous ce prétexte , quand son cocher veut se donner du bon temps ; en chemin mille embarras ne le font point sécher d'impatience , ni rester en place au moment qu'il voudroit voler. Enfin, si nul ne nous sert jamais si bien que nous - mêmes , fût-on plus puissant qu'Alexandre et plus riche que Crésus, on ne doit recevoir des autres que les services qu'on ne peut tirer de soi.

Je ne voudrois point avoir un palais pour demeure ; car dans ce palais je n'habiterois qu'une chambre ; toute pièce commune n'est à personne , et la chambre de chacun de mes gens me seroit aussi étrangère que celle de mon voisin. Les Orientaux, bien que trèS'Voluptueux , sont tous logés et meublés

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simplement. Ils regardent la vie comme un voyage , et leur maison comme un cabaret. Cette raison prend peu surnoms autres riches, qui nous arrangeons pour vivre toujours ; mais j'en aurois une différente qui produiroit le n^ême effet. Il me sembleroit que m'établir avec tant d'appareil dans un lieu seroit me bannir de tous les autres , et m'emprisonner • pour ainsi dire dans mon palais. C'est un assez beau palais que le monde ; tout n'est-il pas au riche quand il veut jouir? Ubibenèy ibipcUria; c'est là sa devise; ses lares sont les lieux où l'argent peut tout , son pays est partout où peut passer son coffre- fort , comme Philippe tenoit à lui toute place forte où pouvoit entrer un mulet chargé d'argent (i). Pourquoi donc s'aller circonscrire par des murs et par

(i) Un étranger superbement mis» interrogé cUns Athènes de quel pays il étoit, répondit : Je suis riche, G'étoit, ce me semble | très-bien répondu. (*)

(*) Cette note est dans le manuscrit autographe, mais ne se trouve dans aucune édition antérieure i celle de 1801. L*auteur aroit donc cru devoir In supprimer, et sans dottte il a eu pour cela de bonnes raisons. Celle qn*on peut le plus naturellement supposer, c'est que le trait qu'il y rapporte, et qu'il a pu d'abord adopter légèrement , et peut-être sur un oui-dire , n'a nullement un caractère antique qui puisse lui faire supposer quelque réalité, rîous avons en effet consulté sur ce point les personnes les pins versées dans la lecture des auteurs anciens , et toutes ont fort douté qu'on pût 7 en trouver la moindre trace. — On verra ci- après quelques autres notes prises è la même source, et dent réditonr de 180 1 s'est empressé à*enrichir son texte. Rousseau , s'il revenott au monde , pomroit bien ne lui savoir aocnn gi^ d'un tel enrichissement. Mais que penseroit-il d'autres interpoUations et snbstitntionB bien plus singulières ? Voyez VAvis particulier mis en tète du présent ouvrage.

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