LIVRE IV. î
filles ; je né supporterois point de voir mes dégoûtantes caresses leur faire soulever le cœur , de leur préparer à mes dépens les récits les plus ridicules , de les imaginer décrivant les vilains plaisirs du vieux singe de manière à se venger de les avoir endurés. Que si des habitudes mal combattues avoient tourné mes anciens désirs en besoins, j'y satisferois peutêtre, mais avec honte, mais en rougissant de moi. J'ôterois la passion du besoin, je m'assortirois le mieux qu'il me seroit possible , et m'en tiendrois là : je ne me feroisplus une occupation de ma foiblesse, et je voudrois surtout n'en avoir qu'un seul témoin. La vie humaine a d'autres plaisirs quand ceux-là lui manquent; en courant vainement après ceux qui fuient, on s'ôte encore ceux qui nous sont laissés. Changeons de goûts avec les années , ne déplaçons pas plus les âges que les saisons : il faut être soi dans tous les temps , et ne point lutter contre la nature : ces vains efforts usent la vie, et nous empêchent d'en user.
Le peuple ne s'ennuie guère , sa vie est active ; si ses amusemens ne sont pas variés, ils sont rares; beaucoup de jours de fatigue lui font goûter avec délices quelques jours de fêtes. Une alternative de longs travaux et de courts loisirs tient lieu d'assaisonnement aux plaisirs de son état. Pour les riches, leur grand fléau c'est l'ennui : au sein de tant d'amusemens rassemblés à grands frais , au milieu de tant de gens concourant à leur plaire , l'ennui les con*
sume et les tue ; ils passent leur vie à le fuir et à en être atteints ; ils sont accablés de son poids insupportable : les femmes surtout , qui ne savent plus ni s'occuper ni s'amuser, en sont dévorées sous le nom de vapeurs; il se transforme pour elles en un mai horrible , qui leur ôte quelquefois la raison , et enfin la vie. Pour moi, je ne connois point de sort plus affreux que celui d'une jolie femme de Paris, après celui du petit agréable qui s'attache à elle, qui, changé de même en femme oisive , s'éloigne ainsi doublement de son état , et à qui la vanité d'être homme à bonnes fortunes fait supporter la longueur des plus tristes jours qu'ait jamais passés créature humaine.
Les bienséances , les modes , les usages qui dérivent du luxe et du bon air , renferment le cours de la vie dans la plus maussade uniformité. Le plaisir qu'on veut avoir aux yeux des autres est perdu pour tout le monde : on ne Ta ni pour eux ni pour soi (i). Le ridicule, que l'opinion redoute sur toute chose, est toujours à côté d'elle pour la tyranniser et pour la punir. On n'est jamais ridicule que par des formes
(i) Deux femmes du monde, pour ayoir Tair de s'amuser beaucoup , se font une loi de ne jamais se coucher qu'à cinq heures du matin. Dans la rigueur de l'hiver, leurs gens passent la nuit dans la rue à les attendre , fort embarrassés à s'y garantir d'être gelés. On entre on soir, ou, pour mieux dire, un matin, dans l'appartement où ces deux personnes si amusées laissoient couler les heures «ans les compter : on les trouve exactement seules , dormant cha» cnne dans son fauteuil.