DE RACINE À M. VITART
A Usez, ce 15. nov. [1661].
IL ya aujourd'hui huit jours que Je partis du Pont- Saint-Esprit, et que je vins à Usez, où je fus reçu de mon oncle! avec toute sorte d'amitié. Il ne m'attendoit que deux jours après, parce que mon oncle Sconin ? lui avoit mandé que je partirois plus tard que je n'ai fait.
8. « Un teint naturel, un embonpoint ferme et dru. » (Térence, Eunuque, acte IL, scène 1v, vers 318.)
9. « Ma maison est une maison de prière. » (/saie, chapitre zvt, verset 7; saint Luc, chapitre xix, verset 46.)
Lettre 14 (revue sur l’autographe, conservé à la Bibliothèque impériale). — 1. Le R. P. Antoine Sconin, vicaire général à Uzès. Voyez la Notice biographique, p. 41.
2. Pierre Sconin, frère du vicaire général. Voyez ci-dessus , p. 376, la note 5 de la lettre 5.
LETTRES. hrs
Sans cela il eût envoyé au Saint-Esprit son garcon et son cheval. Il m'a donné une chambre tout auprès de lui, et il prétend que Je le soulagerai un peu dans le grand nombre de ses affaires ; car je vous assure qu'il en a beaucoup. Non-seulement il fait toutes celles du diocèse, mais ila même l'administration de tous les revenus du chapitre, jusqu'à ce qu'il ait payé quatre-vingt mille livres de dettes où le chapitre s’est engagé. Il a pris pour cela un terme de six ans. Il s’y entend tout à fait, et il n'ya point de dom Cosme ? en son affaire. Avec tout cet embarras, il a encore celui de fare bâtir ; car 1l fait achever une fort Jolie maison qu'il a commencée, il y a un an ou deux, à un bénéfice qui est à lui, à une demi-lieue d'Usez. J'en reviens encore tout présentement. Elle est toute faite déjà; il n’y a plus que le jardin à défricher. C’est la plus régulière et même la plus agréa- “ble de tout Usez. Elle est tantôt toute meublée. Mais il lui en a coûté de l'argent pour la mettre en cet état : c'est pourquoi il ne faut pas demander à quoi il a employé ses revenus. Il est fort fiché de ce que je n'ai point apporté de démissoire * ; mais c'est la faute de M. Sconin*. Je l’ai pressé le plus que j'ai pu pour cela, et lui-même lui en écrit, mais j'appréhende furieusement sa longueur.
Il m'auroit déjà mené à Avignon pour y prendre la tonsure; et la raison de cela est que le premier bénéfice
3. Dom Cosme, qui, selon l’éditeur de 1807, était un religieux bénédictin, est un des frères d'Antoine Sconin : c’est ce que dit expressément Racine dans sa Lettre à M. Vitart, du 16 mai 1662. Voyez, sur ce dom Cosme, la Notice biographique, p. 45 et 46.
4. Un démissoire, ou, forme plus ordinaire et plus correcte, dimissoire, est une lettre par laquelle un évêque consent qu'un de ses diocésains soit consacré Par un autre évêque.
, 5. Ce M. Sconin paraît être le même que Racine désigne plus haut sous le nom de dom Cosme.
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qui viendra à vaquer dans le chapitre est à sa nomination. L'Évêque * a nommé, et le Prévôt'aussi; c’est maintenant son tour. Quand ce temps-là viendra, je vous en manderai des nouvelles. Cependant si vous pouviez me faire avoir un démissoire, vous m'obligeriez infiniment. Monsieur le prieur de la Ferté vous donnera aisément mon extrait baptistère, et vous n’auriez qu'à l'envoyer à quelqu'un de votre connoissance à Soissons : on auroit le démissoire aussitôt. Mais ce sera quand vous y pourrez songer sans vous détourner le moins du monde. Au reste, nous ne laisserons pas d'aller à Avignon quelqu'un de ces jours; car mon oncle veut m'acheter des livres, et il veut que j'étudie. Je ne demande pas mieux, et je vous assure que je n'ai pas eu encore la curiosité de voir la ville d'Usez, ni quelque personne que ce soit. Il est bien aise que j'apprenne un peu de théologie dans saint Thomas, et j'en suis tombé d'accord fort volontiers. Enfin, je m'accorde le plus aisément du monde à tout ce qu'il veut. Il èst d'un naturel fort doux, et 1l me témoigne toutes les tendresses possibles. Il reconnoît bien que son affaire d'Anjou a été fort mal conduite, mais il espère que Monsieur d'Usez raccommodera tout. En effet, il lui a mandé qu'il le feroit. I] me demande tous les jours mon ode de la paix”, car il a donné à Monsieur l'Évéque celle que je lui envoyai; et non-seulement lui, mais même tous les chanoines m'en demandent, et le Prévôt surtout. Ce prévôt* est le doyen du chapitre ; il est âgé de 75 ans, et le plus honnête homme du monde.
6. L'évêque d'Uzès était Jacques Adhémar de Grignan, oncle du gendre de Mme de Sévigné. Voyez la Notice biographique, p. 4x.
7. L'ode de la: Nymphe de la Seine : voyez ci-dessus, p. 377-379.
8. Thomas Thiboult, qui fut prévôt du chapitre d’Uzès de 1658 à 1666. Il avait été chanoine de Saint-Lô, Voyez le Gallia christiana, tome VI, p. 65».
Enfin c'est le seul que mon oncle m'a bien recommandé d'aller voir : ils sont grands amis. Son bénéfice vaut cinq mille livres de rente; il est des anciens, et il n'est pas réformé. Il a beaucoup d'esprit et d'étude. Ainsi, si vous avez encore quelque ode, je vous prie d'en faire bien couper toutes les marges, et de me l’envoyer; javois négligé d'en apporter. On me fait ici force® caresses à cause de mon oncle. Il n'y a pas un curé ni un maître d'école qui ne m'ait fait le compliment gaillard, auquel je ne saurois répondre que par des révérences, car je n'entends pas le francois de ce pays, et on n'entend pas le mien : ainsi je tire le pied fort humblement; et je dis, quand tout est fait: Adiousias. Je suis marri de ne les point entendre pourtant ; car si je continue davantage à ne leur pouvoir répondre, j'aurai bientôt la réputation d'un incivil ou d’un homme non lettré. Et Je suis perdu si cela est; car en ce pays les civilités et les cérémonies sont encore plus en usage qu’en Italie. Je suis épouvanté tous les jours de voir des villageois, piednus ‘° ouensabotés {ce mot doit bien passer, puisque encapuchonné a passé), qui font des révérences comme s'ils avoient appris à danser toute leur vie. Outre cela, ils causent des mieux, et pour moi j'espère que l'air du pays me va raffiner de moitié, pour peu que j'y demeure; car je vous assure qu'on y est fin et délié plus qu'en aucun lieu du monde. Pour les jours, ils y sont les plus beaux du monde. Tous les arbres sont encore aussi verts qu’au mois de juin, et aujourd’hui que je suis sorti à la campagne, je vous proteste que la chaleur m'a tout à fait incommodé : jugez ce que ce peut être en été. Je n'ai plus de papier que pour assurer Mile Vitart de mes
9..Il y a dans l'original forces, au pluriel : voyez p. 102, note 7.
10, Dans l’autographe : piednus, en un seul mot.
très-humbles respects, et [pour] souhaiter à vos deux infantes'? tout ce que les poëtes s'en vont prédire de bien au Dauphin ‘*.
J'oubliois à vous prier ‘* d'adresser mes lettres à M. Symil, chirurgien à Usez, et, au dedans, à mon illustre personne chez le R. P. Sconin, vicaire général et official de Monseigneur d'Usez. Je salue M. d'Houÿ de tout mon cœur, et le prie d’avoir quelque peu de soin de mes livres, dont je plains fort la destinée s'il ne s’en mêle un peu; car je serois honteux de vous en parler dans la multitude de vos affaires. Excusez même si j'ai fait cette lettre longue. J'ai cru qu'il falloit vous instruire une fois en gros de tout ce qui se passe ici; une autre fois j'abuserai moins de votre loisir.