‹ Œuvres de J. RacineChapitre 253 sur 390 · DE RACINE A L'ABBÉ LE VASSEUR · texte numérisé non relu

DE RACINE A L'ABBÉ LE VASSEUR

A Usez, le 26?" décembre 1661.

Dreu merci, voici une de vos lettres. Que vous en êtes devenu grand ménager ! J'ai vu que vous étiez plus libéral, et il ne se passoit guère de semaines, lorsque vous étiez à Bourbon, que vous ne m'écrivissiez une fois ou deux, et non-seulement à moi, mais à des gens mêmes à qui vous n’aviez presque jamais parlé, tant les lettres vous coûtoient peu. Maintenant elles sont plus clair-semées, et c’est beaucoup d’en recevoir une en deux mois. J'étois le plus en peine du monde d’où pouvoit venir ce changement. Je croyois que vous étiez retombé malade, ou du moins que vous nous aviez cassés aux gages. J'enrageois de voir qu'une si belle amitié se füt ainsi évanouie pour n'avoir été que deux mois hors de Paris. En dextra fidesque* ! m'écriois-je, e °Z cor pien di sospir parea un Mongibello?, lorsque heureusement votre lettre m'est venue tirer de toutes ces inquiétudes, et m'a appris que la raison pourquoi vous ne m'écriviez pas, c'est que mes lettres étoient trop belles. Qu’à cela ne tienne, Monsieur : il me sera fort aisé d'y remédier; et il m'est si

Lertre 17 (revue sur l’autographe, conservé à la Bibliothèque impériale). — 1. « Voilà donc la foi promise! » (Virgile, Énéide, livre IV, vers 597.)

2. « Et le cœur plein de soupirs paroiïssoit un Etna, un volcan. » Cette phrase italienne est sans doute une réminiscence de ce passage de l’Arioste (Orlando furioso, chant I, stance xL) :

Sospirando piangea, tal ch un ruscello Parean le guance, e *l petto un Mongibello.

naturel de faire de méchantes lettres, que j'espère, avec la grâce de Dieu, venir bientôt à bout de n’en faire pas de trop belles. Vous n'aurez pas sujet de vous plaindre à l'avenir, et j'attends dès à présent des réponses par tous les ordinaires. Mais parlons plus sérieusement. Avouez que tout au contraire vous croyez les vôtres trop belles pour être si facilement communiquées à de pauvres provinciaux comme nous. Vous avez raison, sans doute, et c’est ce qui me fàche le plus; car il ne vous est pas aisé, comme à moi, de faire de mauvaises lettres, et ainsi je suis fort en danger de n’en guère recevoir. Après tout, si vous saviez la manière dont je les recois, vous verriez qu'elles ne sont pas profanées pour tomber entre mes mains; car, outre que je les reçois avec toute la vénération que méritent les belles choses, c’est qu'elles ne me demeurent pas longtemps, et elles ont le vice dont vous accusez les miennes injustement, qui est de courir un peu trop les rues, et vous diriez qu'en venant en Languedoc elles se veulent accommoder à l'air du pays. Elles se communiquent à tout le monde, et ne craignent point la médisance : aussi savent-elles bien qu’elles en sont [à] couvert; chacun les veut voir, et on ne les lit pas tant pour apprendre des nouvelles, que pour voir la facon dont vous les savez débiter. Continuez donc, s’il vous plaît, ou plutôt commencez tout de bon à m'écrire, quand ce ne seroiït que par charité. Je suis en danger d'oublier bientôt le peu de francois que je sais; je le désapprends tous les ] jours, et jene parle tantôt plus que le langage de ce pays, qui est aussi peu francois que le bas breton.

Tpse mihi videor jam dedidicisse latine ; Nam didici getice sarmaticeque loqui®.

3, « Il me semble que déjà j'ai désappris à parler latin; car j'ai

J'ai vu qu'Ovide vous faisoit pitié quand vous songiez qu'un si galand homme que lui étoit obligé à parler scythe lorsqu'il étoit relégué parmi ces barbares : cependant il s'en faut beaucoup qu'il fût si à plamdre que moi. Ovide possédoit si bien toute l'élégance romaine, qu'il ne la pouvoit jamais oublier; et quand il seroit revenu à Rome après un exil de vingt années, il auroit* toujours fait taire les plus beaux esprits de la cour d'Auguste : au lieu que, n'ayant qu'une petite teinture du bon francois, je suis en danger de tout perdre en moins de six mois, et de n'être plus intelligible si je reviens jamais à Paris. Quel plaisir aurez-vous, quand je serai devenu le plus grand paysan du monde? Vous ferez bien mieux de m’entretenir toujours un peu dans le langage qu'on parle à Paris. Vos lettres me tiendront lieu de livres et d'Académie.

Mais à propos d’Académie, que le pauvre Pélisson * est à plaindre, et que la Conciergerie est un méchant poste pour un bel esprit! Tous les beaux esprits du monde‘ devroient-ils pas faire une solennelle députation au Roi pour demander sa grâce? Les Muses elles-mêmes devroient-elles pas se rendre visibles afin de solliciter pour lui?

Nec vos, Pierides, nec stirps Latonia, vestro Docta sacerdoti turba tulistis opem !

appris à parler gète et sarmate, » (Ovide, Tristes, livre V, élégie xn, vers b7 et 58.)

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