ACTE IV, SCENE IlL i
DON BERNARD
Sitôt que j'eus rejoint vos légions fidèles, Dégouttantes encor du sang de vos rebelles, Et les cœurs encor pleins des nobles sentimens Qui portent aux progrès des grands événemens , Ce grand corps pour son chef au travail insensible , Cet invincible bras d'un monarque invincible, Marche sous le pouvoir que vous m'aviez commis. Et brûle de se rendre au camp des ennemis : Nous marchons jusqu'au point que de ses voiles sombres, La nuit sur l'univers vient étendre les ombres, Et que deux espions, surpris à Laugarès, M'apprirent effrayés que l'armée étoit près. A ce bruit épandu le sang bout, le cœur vole; Nous trouvons en la nuit un obstacle frivole; Nous marchons sans broncher dans les plus sombres lieux ; Pour y guider nos pas nos cœurs nous servent d'yeux , Et l'ardeur qui conduit nos armes invincibles Craint d'autant moins les coups qu'ils seront moins visibles : Enfin dans le silence et l'ombre de la nuit. Par un taillis épais nos rangs filant sans bruit , Et de tous les côtés chacun prêtant l'oreille, Dans ce calme profond un bruit sourd nous réveille, Que du commencement nous ne distinguons pas. Mais qui s'élève enfin et croît à chaque pas. On fait halte, et la doute est bientôt confirmée : Nous discernons au bruit la marche de l'armée; Je cueille les avis en ce besoin instant, Autant à notre honneur qu'à l'état important. Et, le dessein formé, fais donner les alarmes. Par un son de tambours, de trompettes et d'armes, Capable par son bruit d'exciter tant d'horreur Tome V. lo
i46 DON BERNARD DE CA^BRERE,
Que parmi tout le camp il jette la terreur :
Pendant qu'il délibère au coup de ce tonnerre,
Dans un canton du bois le notre se resserre;
Et chacun, mais toujours par le soin que j'en prends,
En état de donner , s'y couche dans ses rangs :
Sur ce temps un soldat de mérite et de marque,
Pour qui j'aurois besoin, 6 généreux monarque,
De toute l'éloquence et de toutes les voix
Dont le sénat romain retentit autrefois,
Et que l'antiquité donne à la renommée,
Tirant un camp volant du gros de notre armée.
Descend une colline , et d'un cœur indompté ,
Favorisé des lieux et de l'obscurité.
Par un sentier secret se jette où l'adversaire
Dessus cette surprise, effrayé, délibère :
Il lâche après le pied, recule en combattant.
Feint de faire retraite, et retourne à l'instant;
Suit enfin si long-temps ce généreux caprice,
Et donne aux ennemis un si long exercice ,
Que les plus aguerris et les plus gens de cœur
Perdent en ce travail leur plus mâle vigueur.
Pendant que dans le bois , à l'abri de l'orage ,
Des nôtres reposans la force se ménage.
DON PÈDRE, a part.
Sous ce nom de soldat il parle de ses faits ,
Et veut, taisant le sien, s'épargner mes bienfaits.
DOJV BERNARD.
A peine de la nuit le jour tiroit les voiles. Et de ses traits dorés faisoit fuir les étoiles. Que nos gens rejoignant ce généreux soldat. Délassés, frais, dispos et brûlant du combat,