ACTE V, SCENE IV. aSi
VENCESLAS
Armez-vous de vertu, vous en avez besoin.
LADISLAS
S'il est temps de partir, mon âme est toute prête.
VENCESLAS
L'échafaud l'est aussi , portez-y votre tête.
Plus condamné que vous , mon cœur vous y suivra ;
Je mourrai plus que vous du coup qui vous tûra;
Mes larmes vous en sont une preuve assez ample;
Mais à l'état enfin je dois ce grand exemple ,
A ma propre vertu ce généreux effort,
Cette grande victime à votre frère mort :
J'ai craint de prononcer autant que vous d'entendre
L'arrêt qu'ils demandoient et que j'ai dû leur rendre.
Pour ne vous perdre pas j'ai long-temps combattu,
Mais, ou l'art de régner n'est plus une vertu,
Et c'est une chimère aux rois que la justice,
Ou régnant, à l'état je dois ce sacrifice.
LADISLAS
Eh bien, achevez-le, voilà ce cou tout prêt. Le coupable, grand roi, souscrit à votre arrêt; Je ne m'en défends point, et je sais que mes crimes Vous ont causé souvent des courroux légitimes. Je pourrois du dernier m'excuser sur l'erreur D'un bî-as qui s'est mépris et crut trop ma fureur : Ma haine , et mon amour qu'il vouloit satisfaire , Portoient le coup au duc et non pas à mon frère : J'alléguerois encor que ce coup part d'un bras Dont les premiers efforts ont servi vos états. Et m'ont dans votre histoire acquis assez de place Pour vous devoir parler en faveur de ma grâce :
252 VENCESLAS
Mais je n'ai point dessein de prolonger mon sort ;
J'ai mon objet à part à qui je dois ma mort :
Vous la devez au peuple, à mon frère, à vous-même;
Moi je la dois, seigneur, à l'ingrate que j'aime;
Je la dois à sa haine , et m'en veux acquitter :
C'est un léger tribut qu'une vie à quitter;
C'est peu pour satisfaire et pour plaire à Cassandre,
Qu'une tête à donner et du sang à répandre;
Et, forcé de l'aimer jusqu'au dernier soupir,
Sans avoir pu vivant répondre à son désir.
Suis ravi de savoir que ma mort y réponde.
Et que mourant je plaise aux plus beaux yeux du monde.
A quoi que votre cœur destine votre mort, Allez vous préparer à cet illustre effort ; Et pour les intérêts d'une mortelle flamme, Abandonnant le corps, n'abandonnez pas l'âme. Tout obscure qu'elle est , la nuit a beaucoup d'yeux , Et n'a pas pu cacher votre forfait aux cieux,
( Il l'embrasse )
Adieu, sur l'échafaud portez le cœur du prince,
Et faites-y douter à toute la province
Si , né pour commander et destiné si haut ,
(Le roi frappe du pied pour faire venir le duc.)
Vous mourez sur un trône ou sur un échafaud.
(Fe'deric entre avec les gardes.)
Duc, remmenez le prince.
LADISLAS
O vertu trop sévère, Venceslas vit encor, et je n'ai plus de père !
(Il sort.)