ACTE IV, SCÈNE IL
Mais ce que font les rois pour imprimer des craintes , Ces défenses souvent veulent bien être enfreintes , Et, par raison d'état, contre de tels combats Ils ordonnent souvent ce qu'ils n'approuvent pas. Quand cent raisons enfin feroient à sa justice De cet excès d'amour résoudre le supplice. Ses propres intérêts forceroient son courroux ; La princesse , l'état , tout parleroit pour nous ; De trop récens travaux laissent en sa mémoire Votre dernier trophée et ma dernière gloire , Pour laisser immoler aux rigueurs de ses lois Un sang pour son service exposé tant de fois : Il en sait les ardeurs, il en connoît la flamme ; Et , s'il vous faut enfin ouvrir toute mon âme , La main qu'en me laissant on vous donne à mes yeux , A rendu mon amour assez capricieux Pour ne pouvoir languir entre son espérance Et la crainte qu'il a de votre préférence : J'ai fait ce que j'ai pu pour me guérir d'un mal De qui la guérison vous ôtât un rival ; Mais plus je le combats et plus il me possède ; Cet aimable tourment s'accroît par son remède, Et je connois qu'il faut , après ces vains combats , Malgré moi le souffrir pour ne l'accroître pas.
DOW LOPE
Si trois ans de langueur , d'amoureux sacrifices , De périls, de travaux, de respects, de services , Et d'un dessein si haut et si bien établi , Pouvoient de sa beauté me permettre l'oubli , Déjà notre amitié m'auroit ôté l'idée Que d'un si cher objet j'ai si long- temps gardée ; Mais à ce seul penser mon courage abattu
55o DON LOPE DE CARDONE,
Se trouble , se confond , sans faillir de vertu ,
Et solliciteroit ma main contre moi-même
Avant que de passer à cet effort extrême :
De la vôtre , don Sanche , éprouvons donc l'effort ,
Elle ne peut tuer que d'une belle mort ;
Elle s'est fait priser dedans tant d'aventures ,
Que les coups m'en seront d'honorables blessures.
DON SANCHE
Par le sang que déjà la vôtre m'a tiré , Un succès tout contraire en doit être auguré; Mais le sort et l'amour en régleront l'issue. Le prince vient ; sortons , évitons-en la vue. Allons faire à sa sœur connoître son pouvoir , Et d'un noble péril tirer un noble espoir.
(Il sortent.)