ACTE IV, SCENE VI
Mon bonheur consistoit à les persécuter : Pour les fuir et chez vous suivre l'idolâtrie, J'ai laissé mes parens, j'ai quitté ma patrie, Et fait choix à dessein d'un art peu glorieux. Pour mieux les diffamer et les rendre odieux : Mais par une bonté qui n'a point de pareille, Et par une incroyable et soudaine merveille Dont le pouvoir d'un Dieu peut seul être l'auteur, Je deviens leur rival de leur persécuteur, Et soumets à la loi que j'ai tant réprouvée, Une âme heureusement de tant d'écueils sauvée : Au milieu de l'orage où m'exposoit le sort , Un ange par la main m'a conduit dans le port. M'a fait sur un papier voir mes fautes passées Par l'eau qu'il me versoit à l'instant effacées; Et cette salutaire et céleste liqueur, Loin de me refroidir m'a consumé le cœur. Je renonce à la haine et déteste l'envie Qui m'a fait des chrétiens persécuter la vie; Leur créance est ma foi, leur espoir est le mien; C'est leur Dieu que j'adore ; enfin je suis chrétien. Quelque effort qui s'oppose à l'ardeur qui m'enflamme , IjCS intérêts du corps cèdent à ceux de l'âme. Déployez vos rigueurs, brûlez, coupez, tranchez. Mes maux seront encor moindres que mes péchés. Je sais de quel repos cette peine est suivie. Et ne crains point la mort qui conduit à la vie. J'ai souhaité long-temps d'agréer à vos yeux; Aujourd'hui je veux plaire à l'empereur des cieux; Je vous ai divertis, j'ai chanté vos louanges; 11 est temps maintenant de réjouir les anges, 11 est temps de prétendre à des prix immortels, Tome V. - 5
Il est temps de passer du théâtre aux autels. Si je l'ai mérité , qu'on me mène au martyre : Mon rôle est achevé, je n'ai plus rien à dire.
DIOCLÉTIEN
Ta feinte passe enfin pour importunité.
GENEST
Elle vous doit passer pour une vérité.
VALÉRIE
Parle-t-il de bon sens?
MAXIMIW.
Croirai-je mes oreilles?
GENEST
Le bras qui m'a touche fait bien d'autres merveilles.
DIOCLÉTIEN
Quoi! tu renonces, traître, au culte de nos dieux?
GENEST
Et les tiens aussi faux qu'ils me sont odieux.
Sept d'entre eux ne sont plus que des lumières sombres
Dont la foible clarté perce à peine les ombres,
Quoiqu'ils trompent encor votre crédulité ;
Et des autres le nom à peine en est resté.
DiocLÉTiEN se levant.
O blasphème exécrable! ô sacrilège impie, Et dont nous répondrons si son sang ne l'expie ! Préfet, prenez ce soin, et de cet insolent Fermez les actions par un acte sanglant Qui des dieux irrités satisfasse la haine : Qui vécut au théâtre expire dans la scène; Et si quelqu'autre , atteint du même aveuglement , A part en son forfait, qu'il l'ait en son tourment.