ACTE III, SCENE I. lai
Mon cœur, déjà touché de ses vertus insignes, Conçoit en sa faveur des sentimens si dignes. Qu'avant que d'en résoudre et d'en rien ordonner, Avec plus de loisir je veux l'examiner. Qui peut faire d'un roi négliger le servage Se pourra bien trouver digne de mon hommage. Et m'est autant qu'à vous préférable à des rois , S'il est assez puissant pour me donner des lois. C'étoit manquer à vous d'adresse et de prudence Que de mettre à mes yeux vos feux en évidence. Sans savoir si mon cœur y pourroit consentir, Puisque si peu de cœurs s'en peuvent garantir. Vous avez dû savoir qu'à l'humeur de la femme C'étoit persuader que défendre une flamme, Et que la jalousie, et surtout dans la cour. Est mère aussi souvent que fille de l'amour. Le temps me donnera l'avis que je dois prendre Sur ce que je vous dois ou permettre ou défendre; Cependant délivrez votre esprit d'un tourment Qui lui pourroit durer peut-être vainement.
(Elle sort.)
LÉONOR seule.
Non, non, je n'ai manqué ni d'art ni de prudence Quand j'ai mis à vos yeux mes feux en évidence; J'en obtiens les effets que j'en ai souhaités, Puisque j'ai par les miens les vôtres éventés. Jusqu'ici l'abusée auroit cru me le taire. Mais l'œil est aux amans un mauvais secrétaire; Et l'on voit aisément un feu bien embrasé Au travers du cristal dont il est composé : Cent fois de leurs regards la rencontre fatale M'a fait voir cette flamme et montré ma rivale;
ia6 DON BERNARD DE CABRÈRE,
Cent soupirs étouffés et cent gestes confus
M'avoient dit le secret qu'elle ne cache plus;
J'ai mieux lu qu'elle enfin dans sa propre pensée :
Sa bonté pour le prince étoit intéressée,
Et , pensant m'éblouir , vouloit moins par tant d'art
Le placer dans mon cœur qu'en chasser don Bernard.
Mais en vain elle attend l'avis qu'elle doit prendre
Sur ce qu'elle me doit ou permettre ou défendre :
Où le dessein est pris son ordre est superflu;
Elle n'entreprend pas un cœur irrésolu;
Et , quoi qu'elle présume avecque sa puissance ,
Doit craindre mon amour plus que moi sa défense.