uvres de Jean Rotrou
Jean RoTRou naquit à Dreux , petite ville de Normandie, le 19 ou le 21 août 1609, de Jean Rotrou et d'Elisabeth Lefactieux. Sa famille , l'une des plus anciennes du lieu , y avoit de tout temps rempli les premières charges : l'un de ses ancêtres , Pierre Rotrou, occupoit, en i56i , celle de lieutenant général du bailliage de Dreux , ainsi que le constate une inscription tracée sur la cloche de l'Hôtel-de- Ville , dite le Beffroi.
Rotrou n'avoit pas dix-neuf ans , quand il publia V Hypocondriaque et la Bague de l'Oubli; il laissa passer jjeu d'années, depuis cette époque jusqu'à celle de sa mort , sans faire représenter deux ou trois pièces de théâtre. Hardy, son prédécesseur,^ avoit accoutumé le public à une grande fécondité ; et les comédiens pour lesquels il composa plus de cinq cents tragédies , habitués à exercer leur mémoire , ne dévoient pas être difficiles sur la réception d'ouvrages qui n'étoient presque point payés. Ont concevra sans peine qu'un jeune homme d'une conduite peu régulière, à ce qu'il paroît, et pressé de jouir, ait négligé des ouvrages qu'il composoit pour un léger salaire plus que pour la gloire ; et l'on ne s'étonnera pas de la faiblesse de ses premières
productions , si on les compare à celles des auteurs ses contemporains et ses maîtres : on admirera bien plutôt la justesse de l'esprit de Rotrou , qui lui fit entrevoir le premier le système dramatique qui convenoit à sa nation.
Choisi par le cardinal de Richelieu pour faire partie des cinq auteurs qui travailloient sur les plans de ce prélat , il se trouva réuni à Létoile , Bois-Robert , Guillaume Colletet et Pierre Corneille ; mais ce dernier qui devait faire oublier ses collaborateurs étoit alors le moins célèbre des cinq , et la réputation de Rotrou étoit bien supérieure à celle de Corneille , qui n'avoit pas encore composé le Cid. Parmi ses collaborateurs Corneille n'avoit trouvé d'estime et d'amitié que dans Rotrou ; il suivit ses conseils , profitant ainsi de ses études et de ses observations. Le mariage de Louis XIII avec la fille de Philippe m avoit mis la littérature espagnole en faveur : on avoit abandonné la route ouverte par Jodèleet Baïf , traducteurs et imitateurs des anciens ; Hardy, Théophile et Mayret , quoiqu'en traitant parfois des sujets de l'antiquité , avoient adopté la manière de Lopez de Véga et de Calderone , et Rotrou fut bien pardonnable de suivre leurs traces puisque le grand Corneille lui-même ne crut pas devoir les abandonner , et mérita jusqu'à la fin de sa carrière le reproche d'avoir souvent revêtu de la cape les héros du Tibre, eu leur prêtant et la morgue castillane , et la galanterie mauresque conservée encore au delà des Pyrénées.
Le Q'^ parut enfin. On sait la jalousie que le Cardinal de Richelieu conçut contre l'auteur de cette tragédie , et les persécutions littéraires que Corneille éprouva. La pièce fut soiunise à la censure de l'académie , dont Rotrou ne faisoit point partie parce qu'il n'habitoit pas Paris. Rotrou fut le seul de tous les auteurs dramatiques qui prit la défense de Corneille; et de ce moment il considéra comme son maître celui qui avoit été long-temps son élève , et qui le nommoit son père. Éclairé d'une lumière nouvelle , encouragé par un si bel exemple , Rotrou ne tarda
SUR LA VIE DE JEAN ROTROU. vn pas à composer d'après Francesco de Roxas , la tragédie de /^enceslas , qui passe pour son chef-d'œuvre , et à laquelle seule il doit sa réputation : on reconnoîtra cependant à la lecture de ses œuvres que Hercule mourant , Andgone , dom Bernard de Cabrère, ^aint Genest et Cosroes , ne sont pas indignes de l'auteur de Venceslas. Voltaire , juge si délicat quand la passion ne l'aveugle pas , accorde du génie à Rotrou : il l'appelle le fondateur de notre théâtre et le maître de Corneille ; il reconnoît que c'est lui qui le premier purgea la scène des indécences révoltantes qui y étoient si communes de son temps , et il compare divers endroits de Poljeucte et de Saint Genest , à l'avantage de cette dernière tragédie.
Rotrou , jeté à dix-neuf ans dans une société fort corrompue , contracta de funestes habitudes. Une tradition de famille nous apprend qu'il répandoit dans un grenier sur des fagots , l'argent qu'il recevoit des comédiens , étant forcé ensuite de le chercher pièce à pièce , et se formant ainsi presque m.algré lui une réserve que sa passion pour le jeu ne lui auroit pas permis de conserver. Cependant revenu jeune encore de ses égaremens, et ayant obtenu une pension de la munificence du roi , il acheta la charge de lieutenant particulier au bailliage de Dreux ; il fut nommé ensuite assesseur criminel et commissaire examinateur au même comté. Investi de la confiance de ses administrés , auxquels fut souvent utile le ci'édit que son talent lui avoit mérité à la cour , et tout en se livrant aux devoirs de sa place , il ne négligeoit aucune de ses honorables affections , lorsqu'une fièvre pourprée épidémique se manifesta à Dreux avec la plus grande violence. En vain ses amis et son frère, seigneur de Sondreville, receveur des consignations du parlement de Paris , employèrentils auprès de lui les plus pressantes instances pour lui faire quitter le lieu de la contagion : « Le salut de mes concitoyens m'est » confié, » écrivait-il à son frère, <t j'en réponds à ma patrie : » je ne trahirai ni l'honneur ni ma conscience. Ce n'est pas
Tjii NOTICE SUR LA VIE DE JEAN ROTROU.
» que le péril où je me trouve ne soit fort grand , puisqu'au » moment oîi je vous écris on sonne pour la vingt— deuxième » personne qui est morte aujourd'hui. Ce sera pour moi quand
» il plaira à Dieu » Et en effet , atteint de la maladie , il y
succomba le 28 juin i65b, âgé de quarante ans et quelques mois , et fut inhumé en l'église paroissiale Saint -Pierre de Dreux.
Rotrou, marié à Elisabeth Lecamus , laissa trois enfans. Une branche de cette famille existe encore dans la résidence de ses pères , oii plusieurs de ses membres ont exercé depuis des emplois honorables. D'autres descendans directs se sont fixés dans les environs d'Étampes; l'un d'eux, vieillard de 84 ans, est aujourd'hui maire de Sondreville ; et nous devons à son obligeance quelques détails de cette notice.
L'académie française proposa la mort de Rotrou pour sujet du prix de poésie de l'année 181 1 . M. Millevoye fut couronné : ce jeune poète, enlevé trop tôt aux muses et à l'amitié, étoit digne par son caractère d'apprécier toute la sublimité de l'action de Rotrou , et de la célébrer par son talent.
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