ACTE V, SCENE VIII
Fait des coups sans pareils comme elle est sans pareille. Une lascive ardeur étouffoit ma raison, Mon crime et non le vôtre a fait votre prison ; Je n'avois résolu votre injuste servage, Qu'afîn de différer un si prompt mariage , Et cueillir cependant les fruits délicieux Que m'a toujours niés cet objet précieux. Mais je soupire enfin d'une flamme plus sainte, Pour l'hymen seulement je sens mon âme atteinte, Une autre de ce prince enchantera les sens, Et j'offre ma cousine à ses vœux innocens.
LE DUC
Je doute qui je suis, et mon âme est troublée A voir de tant de biens ma fortune comblée. Après cette faveur, que je baise les pas Du roi le plus divin qui préside ici-bas !
LE COMTE
Et moi, puis-je montrer par des vœux assez dignes. Combien je suis sensible à ces faveurs insignes.
LE ROI, «z^ duc Alexandre.
Soyez juge du reste, et que votre équité Donne un juste supplice à leur témérité. Afin que désormais ils vous doivent la vie, Ou que par votre arrêt elle leur soit ravie.
LE DUC
Si cet honneur est joint à ceux que j'ai reçus,
Je vous puis en deux mots contenter là-dessus :
Nous éprouvons pour nous votre humeur trop humaine ,
Pour croire qu'elle puisse incliner à leur peine ;
Yoyant en leur trépas votre sang assailli.
Vous souffririez comme eux, et n'avez point failli»
172 LA BAGUE, etc., ACTE V, SCÈNE VIIL Ce malheur troubleroit nos voluptés divines : Cueillons , sire , cueillons des roses sans épines ; Et, puisqu'un chaste hymen a conjoint leurs esprits, N'accusez que l'amour de ce droit qu'ils ont pris ; Qu'aux traits de la pitié votre passion cède, Et permettez un mal qui n'a point de remède. Si vous les désirez éloignés de la cour. Offrez-leur quelque lieu jusques à leur retour.
LE ROI
Mon pieux naturel confirme la sentence.
J'accorde votre grâce à votre repentance ; J'autorise l'hymen dont vous êtes unis.
Et souhaite à vos jours des bonheurs infinis; Avec condition pourtant que , dans une heure , Vous vous disposerez à changer de demeure. Saragoce est le lieu de ce bannissement. Qui ne finira point qu'à mon commandement.
LÉONOR
Voilà trop obliger nos âmes criminelles;
Nous vous devons, monsieur, des grâces éternelles.
LE ROI, à Fabrice.
Et toi, qui m'es plus cher que tu ne peux penser, Crois que je t'aime assez pour te récompenser. Cher démon des plaisirs , sors du sein de ta mère , N'habite plus, Amour! ni Paphe, ni Cythère; Rends nos cœurs fortunés entre tous les humains, Epanche sur nos lits des fleurs à pleines mains; Fais des arcs tout de soie, et détache la corde, Dont avecque l'amour tu pousses la discorde ; N'établis dans ces lieux que tes plus douces lois, Et peuple par nous deux la Sicile de rois.
Fliy DE LA BAGUE DE l'oUBLI.
CLEAGENOR
ET DORISTÉE;
TRAGI-COMÉDIE
HISTORIQUE ET LITTÉRAIRE
SUR CLEAGÉJYOR ET DORISTÉE.
D'après l'ordre chronologique des repre'sentations, cette pièce seroitla troisième de Rotrou; et cependant il dit , dans l'argument qui la précède, qu'elle est la cadette de trente sœurs, soit qu'il eût déjà compose ce nombre de pièces de théâtre, soit qu'il n'en eût seulement trace que le plan : il se plaint beaucoup des éditions furtives que l'on fit de cet ouvrage, et il se détermina à le faire imprimer sous son nom. C'est sur cette édition, datée de 1635, que nous collationnerons la nôtre. Malgré la difficulté, reconnue par les historiens du théâtre français, de rendre compte de cet imbroglio, nous allons faire en sorte d'en donner une idée à nos lecteurs.
Cléagénor est l'amant aimé de Doristée. Ménandre, ami de Cléagénor, lui a ravi sa maîtresse, quil tient renfermée. Les rigueurs de
cette Lelle l'engagent à faire confidence de ses amours à Ozanor , afin d'en apprendre les moyens de se rendre Doristëe plus favorable. Cet Ozanor devient lui-même ëpris de la tendre captive; il l'enlève a son tour, et la conduit dans une foret, bien détermine à vaincre sa résistance. Mais Cléagénor , toujours à la recherche de sa maîtresse , passe par-là et tue le ravisseur. Afin de ranimer les sens de ï3oristée, il la quitte un moment pour chercher de l'eau à une fontaine; des voleurs surviennent et enlèvent, pour la troisième fois, cette nouvelle fiancée du roi de Garbe. Bientôt, travestie en homme par ces brigands, Doristëe est forcée d'embrasser leur profession; et, se faisant connoître au premier voyageur qu'elle arrête, ils se réunissent et mettent les voleurs en fuite. Le voyageur, nommé Théandre, ne tarde pas à ressentir le pouvoir des attraits de Doristëe; il la conduit chez lui, toujours revêtue de ses habits d'homme, mais sa femme et sa servante en deviennent amoureuses. Doristëe, pour se délivrer de leurs importunes caresses, est obligée de leur faire connoître son sexe sur la scène , d'une manière non équivoque. Cléagénor , qui a été arrêté comme meurtrier d'Ozanor , puis remis en liberté, vient sur ces entrefaites confier à Théandre, son
SUR CLÉAGÉNOR ET DORISTÉE. 177 ami, le chagrin qu'il éprouve depuis qu'il est séparé de l'objet de ses amours. Théandre, qui a dit à Doristée que Cléagénor a été tué par Ménandre , persuade à Cléagénor que son amante est morte j il lui dit même que son assassin est en sa puissance, Cléagénor veut le voir, et il reconnoît dans la personne qu'on lui présente la beauté qu'il a tant pleurée.
Il fallait que le théâtre fût bien pauvre à cette époque , pour qu'un pareil sujet obtînt un si grand succès : il est vrai que Rotrou l'attribue lui-même aux incomparables acteurs de son temps , qui , dit-il , fardent si agréablement les plus laides choses.