ACTE I, SCENE IL
Cruelle! as-tu dessein qu'on me connoisse ici, Et ne sais- tu pas bien que l'on m'appelle ainsi?
DOROTHÉE
Je m'y trompe toujours.
CÉLIRÉE.
Eh bien, chère compagne?...
DOROTHÉE
Vous causez du désordre en toute la campagne; Je ne puis exprimer ces communes douleurs: Tyrsis se désespère , Alidor fond en pleurs , Et l'absence du jour cause bien moins d'ombrage , Que celle de vos yeux dedans notre village. Chacun pour vous trouver fait des desseins divers : L'un veut voir tout Paris, l'autre tout l'univers; L'un consulte Apollon , l'autre aux noires sciences Va chercher du remède à ses impatiences. On entend votre nom en la bouche de tous: Ils laissent leurs troupeaux à la merci des loups; Les voleurs pillent tout, les maisons sont désertes, Et votre perte seule est cause de ces pertes. Votre père surtout....
CÉLIRÉE.
Dépêche vitement.
DOROTHÉE
Soupire sans relâche et sans allégement ;
Vous ayant fait chercher parmi toutes nos plaines,
Il est désespéré d'avoir perdu ses peines;
Et je vous viens conter le dessein qu'il a pris
De vous chercher lui-même , et voir par tout Paris.
Il cherchera long-temps.
DOROTHÉE
Je crains fort, Célirée, Qu'il n'en ait eu déjà la nouvelle assurée.
CÉLIRÉE.
Et d'où la sauroit-il?
DOROTHÉE
Il le peut bien.
CÉLIRÉE.
Comment?
DOROTHÉE
Voyez si j'appréhende avecque fondement ?
Je vous dis l'autre jour que Sylvian , que j'aime ,
Souffroit pour votre perte un déplaisir extrême.
CÉLIRÉE.
Eh bien?
DOROTHÉE
Ce lâche objet qui me tient sous sa loi, Depuis un jour ou deux s'est dérobé de moi ; Il croit chez I^ysimant savoir de vos nouvelles fCar il a su jadis vos ardeurs mutuelles), Et sans nécessité que de vous rechercher. Il l'est allé trouver , et s'est fait son cocher. Je viens de rencontrer cet aimable homicide; Le traître s'est couvert des couleurs d'un perfide ; Et , s'il a découvert que vous serviez ici , Damon par son moyen le peut savoir aussi.
CÉLIRÉE.
O dieux! que me dis-tu! va le trouver, de grâce; Convié de ma part, il n'est rien qu'il ne fasse.
DOROTHÉE
Las! il ne met qu'en vous la fin de ses désirs, Et je pousse pour lui d'inutiles soupirs»