SCÈNE III
LYSIMANT.
Que le soleil est chaud! que son œil est riant!
Et que déjà cet astre est loin de l'orient!
Cléandre m'a fait tort , et sa longue caresse
M'aura peint incivil aux yeux de ma maîtresse.
Je la verrai trop tard ; ce bel astre d'amour
Me devoit éclairer aussitôt que le jour.
Mais que je suis confus, et que je trouve étrange
La résolution où mon destin me range !
Insensible aux appas de cet objet charmant.
Je les vois, je les loue, et je parle en amant :
Plus libre que jamais , et plus froid pour Orante
Que je ne le serois pour une indifférente.
Je parle toutefois et d'amour et d'attraits
Comme si ma froideur se rendoit à ses traits;
Et j'entre en un hymen que je ne considère
Que par les seuls apprêts qu'on en fait chez mon père.
Las! ce dieu qui préside aux belles unions,
Qui s'acquiert tant d'estime en nos opinions,
Qui voit si saintement garder ses ordonnances,
Ne fait pas aujourd'hui toutes les alliances;
Ce mystère s'observe ailleurs qu'à ses autels,
Et l'avarice a joint la moitié des mortels.
La grâce et la vertu ne sont plus adorées;
On ne s'enchaîne plus qu'en des chaînes dorées;
Possédant beaucoup d'or on a beaucoup d'appas ,
Et ce métal rend beau tout ce qui ne l'est pas.
J'épouse sans dessein, j'aime sans connoissance :
Ce qui doit être un choix m'est une obéissance ,
Et l'aveugle bonté d'un avare parent
Trame en cette union mon malheur apparent.
Ainsi tu n'as conçu qu'une espérance vaine,
Beau sujet de mes feux, doux objet de ma peine.
Qui seule eus le pouvoir d'asservir ma raison.
Plus Diane d'effet que tu ne l'es de nom !
Ainsi tu vois ma vie en sa borne prescrite,
Et ta condition a trahi ton mérite.
Hélas! rien n'est égal aux rigueurs de mon sort.
Et je vis pour mourir d'une éternelle mort....
Mais que de vains pensers mon âme est agitée !
Délibéré-je encor d'une affaire arrêtée?
Immolons ces regrets à la nécessité,
Et voyons de bon œil cette aimable beauté.
(Orante sort de chez elle. )