‹ uvres de Jean RotrouChapitre 376 sur 422 · ACTE II, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE I

En toutes un même air et de mêmes saisons. * Quand finira, monsieur, un si fâcheux voyage ! Oîi vous perdez sans fruit le plus beau de votre âge? Au lieu que vous dussiez dans un autre séjour Donner ces jeunes ans au plaisir de l'amour.

MÉNECHME Sosiclc.

L'amour n'est point si doux, ni le vent si contraire Qu'ils m'ôtent de l'esprit la perte de mon frère. Seul je sais quel il est, et combien il m'est cher; Seul je sais quel instinct m'oblige à le chercher. Le repos m'est honteux, si ma nef vagabonde N'a fait auparavant le tour de tout le monde.

MESSÉNIE

Que ce temps ennuîra vos parens désolés!

Depuis notre départ six ans sont écoulés.

Songez quelles douleurs ont leurs âmes atteintes;

Imaginez leurs pleurs , figurez-vous leurs plaintes.

Qu'ils maudissent de fois ce voyage hasardeux,

Oii pour leur rendre un fils vous leur en otez deux!

Hélas! où notre nef n'a-t-elle été portée,

Et quelle région n'avons-nous visitée?

Quel fruit espérez-vous de vos pas superflus ,

Si vous cherchez en terre un homme qui n'est plus?

Apprenez le chemin qui mène chez les ombres ,

Et nous Tirons tirer de ces rivages sombres

Si l'on peut repasser le chemin du trépas;

Autrement n'espérez que de perdre vos pas.

MÉiVECHME Sosicle.

Si la mort a suivi son servage et ses peines , Au moins j'en veux avoir des nouvelles certaines; Tome I. 34

53o LES MÉNECHMES,

Et, ce point obtenu, j'irai chez mes parens Bâtir un mausolée à ses mânes errans.

MESSÉNIE

"Vous verrai-je toujours dans une humeur si noire? Avez-vous résolu de composer l'histoire?

Nous aurions mesuré le quart de l'univers, Depuis que nous faisons tant de chemins divers.

Ne me présente plus cet avis salutaire; Au lieu de me l'offrir, prends celui de te taire. Garde que ces propos n'excitent mon courroux, Et cesse de railler, si tu n'aimes les coups.

MESSÉNIE

O malheureux effet de mon sort misérable, Qui fait que mon avis n'est pas considérable! Le silence, pourtant, m'est une étroite loi. Et je dois l'avertir des maux que je prévoi. Je vois bien à regret cette rive étrangère, Lorsque je sens, monsieur, la bourse si légère; Plus nous nous éloignons en ces bords écartés, Plus nous nous approchons des incommodités ; Et vous n'emploîriez pas un soin moins nécessaire A chercher de Targent, qu'à chercher votre frère. Nous sommes abordés chez des gens inconnus Qui déclarent la guerre aux esprits retenus ; Ici par les plus saints Vénus est invoquée, La volupté chérie, et la vertu moquée; Tant de rares objets, tant de jeunes beautés, Tiennent ici les yeux et les cœurs enchantés, Et pour se faire aimer usent de tant de charmes Qu'il est bien malaisé de ne rendre les armes.

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