‹ uvres de Jean RotrouChapitre 414 sur 422 · ACTE V, SCENE V · texte numérisé non relu

ACTE V, SCENE V

ORAZIE.

Traître, qui t'obligeoit à t'adresser à nous? Et quelle part as-tu dans l'intérêt des fous?

MESSÉNIE

Donnez à vos valets la qualité de traître,

Et ne vous mêlez point de parler de mon maître.

Quel sujet aviez-vous de le traiter ainsi,

Lui qui, jusqu'à ce jour, n'entra jamais ici?

Madame, entendez-vous le propos qu'il avance ? Quoi ! Ménechme est ton maître ? 6 quelle extravagance !

MESSÉNIE

Hélas ! sans te citer mes services passés ,

L'état où tu me vois te le confirme assez :

Tout autre que mon maître, en des chaleurs si fortes.

Ne m'obligeroit pas à demeurer aux portes;

Mais il faut obéir, et le ciel irrité

M'enjoignit en naissant cette nécessité.

La mine et la valeur sont peu considérées

Lorsque d'un mauvais astre elles sont éclairées;

Le jour que je naquis étoit un mauvais temps,

Et les dieux en ce jour combattoient les Titans;

Le ciel n'étoit pas tel qu'on le voit de coutume.

Les astres les plus doux versoient de l'amertume;

Les femmes enfantoient avec mille tourmens,

Lucine étoit troublée en leurs accouchemens ;

Enfin je naquis serf, pleurant, triste, malade,

Comme si j'eusse eu part au péché d'Encelade;

Mais je vous traite ici de mets trop délicats.

Et je parle à des gens qui ne m'entendent pas.

Que j'étois attentif à ces belles paroles! Ma faim se repaissoit de ces contes frivoles. Ne pleure point, ami, ton malheur évident, Puisque nous sommes nés sous un même ascendant; Plutôt rends grâce au ciel, et me permets de dire Que ton sort est plus doux, et que le mien est pire. Je dois bien l'accuser si tu n'es pas content; J'ai jeûné pour huit jours, et toi bu pour autant.

ORAZIE.

Laissons là cet ivrogne.

MESSÉNIE

Evitez ma furie; Quelle preuve avez-vous de mon ivrognerie?

ERGASTE

Quelle preuve en faut-il que tes propres discours?

MESSÉNIE

Que j'ai tort de parler à des esprits si lourds!

ERGASTE

Tu nous voudrois prouver que Ménechme est ton maître, Toi qu'il ne vit jamais, et qu'il ne peut connoître.

MESSÉiflE.

Il ne me vit jamais? Dis, pour en parler mieux, Que je ne fus jamais éloigné de ses yeux; Dis que depuis six ans, à la merci de l'onde, Nous avons fait le tour de la moitié du monde; Que si nous n'obtenons la fin de son dessein. Rien ne nous peut tirer de son humide sein.

ORAZIE.

Qui lui fait concevoir ce discours inutile Si jamais mon époux n'est sorti de cette île?

Page 1