ACTE V, SCÈNE IV
Quelle fatalité, changeant l'ordre du temps, M'auroit pu faire vieille à l'âge de vingt ans ? Inutiles pensers ! non je possède encore La même qualité que Florimant adore, Pour qui d'un vain espoir Dorame se nourrit , Que Lisidor aimoit , qu'Aliaste chérit.
Aliaste , ah ! ce nom rappelle en ma mémoire La belle passion dont j'ai terni la gloire. Quoi , vous avez ailleurs engagé , traîtres sens , Une franchise due à ses vœux innocens ? Vous promettez un cœur dont un autre dispose ? Ingrats, puis-je donner deux fois la même chose? Et ne sentez-vous plus ces violens transports Qu'Aliaste excitoit avec des traits si forts? De combien de souhaits ai-je flatté ses peines, Et de combien de nœuds ai-je serré ses chaînes? Combien pour fomenter son amoureux souci , Ai-je redit ces mots: Mon cœur, je t'aime aussi? Dieu! que son souvenir est doux à ma pensée! Et je le puis quitter pour une âme glacée Qui, voulant éviter une heureuse prison Et conserver son cœur, a perdu sa raison. Ah! c'est trop, Cléonice, avoir l'âme abattue; C'est nourrir trop long-temps une amour qui te tue; Etouffe ce brasier , reprends tes premiers feux , Et qu'Aliaste seul ait l'honneur de tes vœux.
(Elle va parler à l'Hypocondriaque , qui est dans le cercueil. )
Ne fuis plus l'entretien d'une humeur importune ; Le ciel, changeant mes fers, a changé ma fortune; La raison ne me peut désormais reprocher Que je perde le temps à combattre un rocher. Que de plus beaux objets captivent ta pensée ;
La plus sensible ardeur de ma flamme est passée; Et de ces passions que produit l'amitié, Le ciel ne m'a laissé pour toi que la pitié.
CLORIDAN
Tu parles de pitié, lâche objet de mes plaintes; Hélas! que mon malheur te livre peu d'atteintes; Et que ta cruauté fait durer mon tourment! Me dénier le bien de la voir seulement! En quoi t'ai-je offensée? et, n'ayant plus de vie, Es-tu capable encore ou de haine ou d'envie? Eh, qu'après tant de maux, cet esprit amoureux Tienne de ta faveur la qualité d'heureux.