CHAPITRE VI
DES OnrÉRENTES ESPÈCES DE PLAISIRS ET DE PEINES.
Tfbus éprouvons sans cesse une variété de perceptions qui ne nous intéressent pas , qui glissent , pour ainsi ilire^ sur nous, sans fixer notre attention* Âiosi , la p1up?trl des objets qui nous sont familiers ne produisent plus une sensation assez forte pour nous cami'j de la peine ou du plaisir. On ne peut donner f e nom qu'aux perceptions intéressantes, a celles qui s^e font remarquer dans la foule, et dont nous désirons ou la durée ou la fin. Ces perceptions intéressantes sont simples ou complexes : simples , si on ne peut pas les décomposer en pltliiiieurs ; complexes , i$i elles sont composées de plusieurs plaisirs ou de jilusieurs peines simples, ou même de plaisirs et de fieines tout à la fois. Ce qui nous détermine â regarder plusieurs plaisirs comme un plaisir complexe, et non pas comme piusieui-s plaisirs simples, r est la nature de la cause qutles excite. Tous les plaïgirsquisontproduits par Faclîan d*une m^me cause, nous sommes portés à les considérer comme un seul. Ainsi un spectacle qui flatte en même itmi^^ i>lusieurs de dos facultés sensibles par la beauté des décorations, la musique, la compagnie, les parures /le jeu des acteurs, constitue un plaisir complexe.
Il a fallu un grand travail anirty tique pour dresser un catalogue complet dés plaisips et des peines simples. Ce catalogue même est d'une aridité qui rebutera bien des lecteurs ; car ce n'est pas l'ouvrage du romancier ^i cherche à plaire et à émouvoir, c^est le compte rendu, l'inventaire de nos sensations.
SECTION I
PLAISns SIMPLES.
l"" Plaisirs des sens: ceux qui se rapportent immédiatement à nos organes | indépendamment
de toute association , plaisirs du ^oiî^, dt l'odorat, de la vuCy de Vouie, du toucher; de plus, le bienêtre de la santéy ce qours heureux des esprits , ce sentiment d'une existence légère et facile , qui ne se rapporte pas à un sens particulier, mais à toutes les fonctions vitales : enfin , les plaisirs de la nouveauté, ceux que nous éprouvons lorsque de nouveaux objets s'appKquent à nos sens, lis ne forment pa^une classe différente; mais ils jouent un si grand rôle, qu'il f^ut en faire une mention expresse.
â<> Plaisirs de la richesse : on entend par là ce genre de plaisir que donne à un homme la possessionxl'une chose qui est un instrument de jouissance ou de sécurité , plaisir plus vif au moment de l'acquisition.
5« Plaisirs de l'adresse : ce sont ceux qui résultent de quelque difficulté vaincue , de quelque perfection relative 'dans le maniement et l'emploi des instrusientsqui servent à des objets d'agrément ou d'utilité. Une personne qui touche du clavecin , par exemple, éprouve un plaisir parfaitement distinct de celui qu'elle aurait à entendre la même pièce de musique exécutée par une autre.
4« Plaisirs de l'amitié : ceux qui accompagnent la persuasion de posséder la bienveillance de tel ou tels individus en particulier, et de pouvoir, en conséquence, attendre de leur part des services spontanés et gratuits.
K« Plaisirs d'une bonne réputation : ce sont ceux qui accompagnent la persuasion d'acquérir on de posséder l'estime et la bienveillance du monde qui nous environne, des personnes, en général, avec qui nous pouvons avoir des relations ou des intérêts ; et pour fruit de cette disposition , de pouvoir espérer de leur part, au besoin, des services volontaires et gratuits.
6" Plaisirs du pouvoir : ceux qu'éprouve un homme qui se sent les moyens de disposer les autres à le servir par leurs craintes ou leurs espérances, c'est-à-dire, par la crainte de quelque mal ou l'espérance de quelque bien qu'il pourrait leur faire.
7® Plaisirs de la piété: ceux qui accompagnent la persuasion d'acquérir ou de posséder la faveur de Dieu, et de pouvoir, en conséquence, en attendre des grâces particulières, soit dans cette vie, soit dans une autre.
8» Plaisirs de la bienveillance: ceux que nous sommes susceptibles de goûter en considérant le bonheur des personnes que nous aimons. On peut les appeler encore plaisirs de syn^>athiey ou plaisirs des affections sociales. Leur force est plus ou moins expansive : ils peuvent se concentrer dans un cercle étroit ou s'étendre sur l'humanité entière.
PLAISIRS ET PEINES
La bieiiTeillance s'applique aux animaux dont nous atmons les espèces ou les individus : les signes de leur blen-ètre nous affectent agréablement.
9" Plaisirs de la malveillance : ils résultent de la Tue ou de la pensée des peines qu'endurent les êtres que nous n'aimons pas, soit hommes, soit animaux. On peut les appeler encore plaisirs des passions irascibles, de r antipathie , des affections antisociales.
10*» Lorsque nous appliquons les facultés de notre esprit à acquérir de nouvelles idées , et que nous décoQTrons ou que nous croyons découvrir des vérités intéressantes dans les sciences morales ou physiques, le plaisir que nous éprouvons peut s'appeler plaisir de intelligence. Le transport de joie d'Ârchimède après la solution d'un problème difficile est facilement compris par tofiT ceux qui se sont appliqués à des études abstraites.
11* Lorsque nous avons goûté tel ou tel plaisir , OQ même, en certains cas, lorsque nous avons souffert telle ou telle peine, nous aimons à nous les retracer exactement, selon leur ordre, sans en ahérer les circonstances. Ce sont les plaisirs de la mémoire. Ils sont aussi variés que les souvenirs qui en sont l'objet.
12* Mais quelquefois la mémoire nous suggère l'idée de certains plaisirs que nous rangeons dans un ordre différent , selon nos désirs , et que nous accompagnons des circonstances les plus agréables qui nous ont frappés , soit dans notre vie , soit dans la vie des autres hommes. Ce sont les plaisirs de fimaginalion. Le peintre qui copie d'après nature, représente les opérations de la mémoire. Celui qui prend çà et là des groupes et les assemble à son gré, représente celles de Fimagination. Les n ourdies idées dans les arts, dans les sciences, les découvertes intéressantes pour la curiosité , sont des plaisirs de l'imagination qui voit agrandir le cfcamp de ses jouissances.
19* L'idée d'un plaisir futur, accompagné de la croyance d'en jouir, constitue le plaisir de l'espérance.
14* Plaisirs d'association. Tel objet ne peut donner aucan plaisir en loi-mème ; mais s'il s'est lié oo associé dans Fesprit avac quelque objet agréable, il participe à cet agrément. Ainsi, les divers incidents dHin jeu de has^n^d , quand ou joue pour rien ^ th*|Di leur ^l^r de leur association avec le plaibir.4(^Mgne^.
15* Enfin H^ fSes plsdsfrs fondés sur des peines. Loffsqiu'on aj^idert , la cessation ou la diminution il» la douleur ést.nn plaishr, et souvent très-vif. On pciil4» appeler plaisirs du soulagement ou c^e la délivrance. Ils sont susceptibles de la même variété que les peines.
Tels sont les matériaux de toutes nos jouissances. Ils s'unissent , se combinent , se modifient de mille manières ; en sorte qu'il faut un peu d'exercice et d^attention pourdémèler, dans un plaisir complexe, tous les plaisirs simples qui en sont les éléments.
Le plaisir que nous fait Faspect de la campagne est composé de différents plaisirs des sens, de Fimagination et de la sympathie. La variété dcs objets , les fleurs , les couleurs , les belles formes des arbres, les mélanges d'ombre et de lumière réjouissent la vue ; l'oreille est flattée du chant des oiseaux , du murmure des fontaines , du bruit léger que le vent excite dans les feuillages ; l'air embaumé des parfums d'une fraîche végétation porte à l'odorat des sensations agréables , en même temps que sa pureté et sa légèreté rendent la circulation du sang plus rapide, et Fexereice plus facile. L'imagination, la bienveillance embellissent encore cette scène, en nous présentant des idées de richesse, d'abondance , de fertilité. L'innocence et le bonheur des oiseaux , des troupeaux , des animaux domestiques^ contrastent agréablement avec le souvenir des fatigues et des agitations de notre vie. Nous prêtons aux habitants des campagnes tout le plaisir que nous éprouvons nous-mêmes par la nouveauté d^ ces objets. Enfin , la reconnaissance pour l'Être suprême, que nous regardons comme l'auteur de tous ces bienfaits , augmente notre confiance et notre admiration.
SECTION II
PEINES SniPLES.
1* Peines de privation : elles correspondent à tout plaisir quelconque dont l'absence excite un sentiment de chagrin. Il y en a trois modifications principales. 1* Si Ton souhaite un certain plaisir, mais que la crainte de le manquer soit plus grande que Fespérance de l'avoir, la peine qui en résulte se nomme peine du désir ou désir non satisfait. 2° Si l'on a fortement espéré d'en jouir, et que tout d'un coup l'espérance soit détruite , celte privation est une peine d'attente trompée, ou en un seul mot qu'il serait bon de rétablir dans la langue fran-* çaise, désappofnlemenL 3» Si l'on a joui d'un bien, ou ce qui revient au mênve , si Fon a compté fer- ' mement sur sa possession, et qu'on vienne à le perdre , le sentiment qui en résulte se nomme regret. Quant à cette langueur de l'âme caractérisée par le nom d'ennui, c'est une peine de privation qui ne se rapporte pas à tel ou tel objet , mais à Fabsence de tout sentiment agréable.
â<> Peines des sem. Elles sont de neuf espèces : celles de la faim et de la soif; colles du goiU, de V odorat, du toucher, produites par l'application
PLAISIRS ET PEINES
ihê substances qui eKctteAt Je5 isensalions désagréables; eelkâ lie Vouïe et de la vue, produites pnr les sons ou le$ images qui blessent ces organes, indépcndarurai^iU tïe tout« associcition; Vexcés du froid ou de la ebaleur (à moins qn'on ne rapporte celte peine an loncljer); les maladies de tout genre; enlin , la faiigue ^ soll de Tesprit, soit du eorps.
3" Peines de ki maladresse : celles qu'on éprouve quelqiiefoïs dans des tentatives infructueuses, on des t'fforls diflirilcs pour appliquera leurs diJféreixls usages louies les espèces d'outils ou d'instruments des plaisirs ou des besoins.
4"* Peines de rimmîtié : celles qu'un homme ressent Jorscpi'il se croit Tobjet de la malveillance de tel ou tels individus en pâHiculier , et qu'en conséeiuence il peut éire expDsi* à souffrir de leur haine, en qtielque Façon que ce soîl.
15" Pi'ims d'une mauvaise réputation : celles t{u'uîi homme ressent quand il se croit actuellement l'otget de la malveillance ou du mépris du monde qui renvironne» ou expose à le devenir. C'est ce qu'on peut appeler aussi peines du déshmneur^ peines de (a sanction populaire.
O*' Peines de fa piété* Elles résultent de la crainte d''svoir offensé l'Être suprême, et d'encourir ses ehâfjfoeats , ^oit dans cette vie, soit dans une tie à venir. Si ou les jnge bien fondées, on les appelle craintes reiigieuses ; si on les juge mal fondées , on les appelle crainles superstitieuses, % 7* Peines de la bienveillance^ Ce sont celles que nous éprouvons par l'aspect ou la pensée des souffrances, sott de nos semblables, soit des animaux. Les émotions de la pitié font couler nos larmes pour les maux d'autrui comme pour les nôtres. On peut les appeler également peines de sympathie, peines des affections sociales.
8» Peines de la malveillance. C'est la douleur qu'on éprouve en songeant au bonheur de ceux qu'on hait. On peut les appeler peines d'antipathie, peines des affections antisociales,
9*>, 10», 11". Les peines delà mémoire, celles de Vimagination, celles de la crainte, sont exacte- «ment le revers et la contre-partie dçs plaisirs de ce nom.
* Lorsqu'une même cause produit plusieurs de CCS peines* simples , on les considère comme une seule peine complexe. Ainsi l'exil, l'emprisonne* ment, la confiscation, sont autant de pdnes complexes qu'on peut décomposer en suivant ce catalogue des peines simples.
Si le travail de dresser ces catalogues est aride, en récompense il est d^ne grande utilité. Tout le
système de la morale, tout le système de la législation portent sur cette base unique,, la connaissance des peines et des plaisirs. C'est le principe de toutes les idées claires. Quand on parle de vices et de vertus , d'actions innocentes ou criminelles , de système rémunératoire ou pénal, de quoi s'agitil? de peines et de plaisirs, et pas autre chose. Un raisonnement en morale ou en législation , qui ne peut pas se traduire par ces mots simples p«/ne et plaisir, est un raisonnement obscur et sophistique, dont on ne peut rien tirer.
Vous voulez, par exemple, étudier la matière des délits , ce grand objet qui domine toute la législation. Celte étude ne sera au fond qu'une comparaison, un calcul de peines et de plaisirs. Vous considérerez le crime ou le mal de certaines actions, c'est-à-dire les peines qui en résultent pour tels ou tels individus ; le motifâu délinquant, c'està-dire l'attrait d'un certain plaisir qui Ta porté à le commettre ; le profit du crime , c'est-à-dire l'acquisition de quelque plaisir qui en a été la conséquence; la punition légale à infliger, c'est-àdire quelqu'une de ces mêmes peines qu'il faut faire subir au coupable. Cette théorie des peines et des plaisirs est donc le fondement de toute la science.
Plus on examine ces deux catalogues, plus on y trouve la matière première de la réflexion.
Je vois d'abord qu'on peut diviser les plaisirs et les peines en deux classes ; plaisirs et peines relatifs à autrui; — plaisirs et peines purement personnels. Ceux de bienveillance et de malveillance composent la première classe : tous les autres appartiennent à la seconde.
J'observe , en second lieu , que plusieurs espèces de plaisirs existent sans avoir des peines correspondantes : 1" les plaisirs de la nouveauté : la vue des objets nouveaux est une source de plaisirs , tandis que la simple absence d'objets nouveaux ne se fait pas sentir comme une peine, â® Les plaisirs de l'amour : leur privation n'entraîne point de peines positives, lorsqu'il n'y a pas de désir trompé : quelques tempéraments pourraient en souffrir, mais la continence , en général, est une disposition au plaisir, qui n'est rien moins qu'un état pénible. 3*> XiGS plaisirs de la riç/iesse et de l'acquisition ; ils n'ont point de peines correspondantes, lorsqu'il n'y a pas d'attente trompée : acquérir est toujours un sentiment agré^le ; la simple non-acquisition n'est pas sentie comme Une peine. 4<» Les plaisirs du pouvoir sont dans le même cas. Leur possession'est un bien ; leur simple absence n'est pas un mal ; elle ne peut se faire sentir comme un mai que pai' quelque circonstance particulière , telle que la privation ou l'attente trompée.