‹ Œuvres de Jérémie BenthamChapitre 212 sur 468 · DES FONDEMENTS DE LA PERSUASION NÉGATIVE · texte numérisé non relu

DES FONDEMENTS DE LA PERSUASION NÉGATIVE

Dans le commerce habituel de la fie , le oui et le non , concernant une multitude de faits , se présentent sous uife Tariété infinie de formes. Le plus souvent nous ëprouTons que les assertions sur Fexistence de tels ou tels faits sont conformes à la vérité. Le témoignage s*étant trouvé vrai dans le plus grand nombre de cas pour le passé , nous avons un penchant à nous y fier pour le présent et pour le futur. De là , en un mot , la disposition à croire, *

D*un autre c6té , il y a eu des cas , et ces cas ne sont pas très-rares , où nous avons éprouvé que les témoignages étaient trompeurs : delà la disposition à douter ou à ne pas croire.

Mais, comme les assertions vraies remportent de beaucoup en nombre sur les fausses , la disposition à croire est Tétat habituel , le non-croire est un cas d'exception : pour refuser de croire , il faut toujours une cause spéciale , une objection particulière.

SU en était autrement , les affaires sociales ne marcberaien t plus ; tout le mouvement de la société serait paraly se ; nous n'oserions plus agir : car le nombre des faits qui tombent sous la perception immédiate de chaque individu n'est qu'une goutte (l*ean dans le vase, comparé à ceux dont il ne peut être informé que sur le rapport d'autrui.

On croit au témoignage humain par la même cause qu'on croit à l'existence de la matière, c'estânlire en vertu d'une expérience générale confirmée par celle d e chaque individu. Agissez d'après la présomption que le témoignage humain est le plus souvent conforme à la vérité , vous continuerez à faire ce que vous avez fait jusqu'à présent , la suite de votre vie ira son train ordinaire : agissez d'après la présomption que ce témoignage est toujours faux, vous serez arrêté dès le premier pas, comme dans un pays perdu , dans un désert : agissez comme si ce témoignage était beaucoup plus souvent faux que vrai , vous allez souffrir dans tous les points de

peDchanl inné daoa le cœur humain à croire ce qui est afBriné par d^autres. On reviendra sur cette opinion dans le huiiiène livre, en traitant de Vimprobable et de Pimpossible.

I II ne 8*ett pas encore trouvé un individu qui, sans être iosenté, ou tant afoir envie de se détruire, ne te délournAt de son chemin pour un char ou un précipice ; mais il 8*est trouvé des philosophes de Tesprit le plus subtil qui ont •ériettsement mis en doute Texistence du char et du précipice et de la rivière. Ils ont même trouvé des moyens de soutenir ce paradoxe par quelques arguments spécieux. Par la sensation, disent-ils, rleD n*est prouvé qu*4le-méme ; dès qu'on veut aller au delà, ce n*est plus qu'une Induction du jugeaient. Considérée en elle-même, la sensation ne peut pas être déçue : le jugement, an contraire» est suscep- Ubie de beaucoup d'erreurs , mais de ce qu*il peut être déçu, en inférer qu'il l'est toujours quand il rapporte une

votre existence, et la continuation de votre vie, dépouillée . de toutes ses douceurs, ne sera plus qu*un supplice.

De même par rapport au monde dm ter iel^ agissez comme si la matière existait, vous vivrez comme vous avez vécu : essayez d'agir en disciple de Kant ou de quelque autre philosophe allemand, ce sera bien pis que de ne plus croire au témoignage humain. Ne vous détournez ni pour le char qui roule , ni pour la rivière qui est devant vous , et vous allez briser ou noyer un grand philosophe ^

La persuasion qui concerne l'existence de la matière n'a point de limites , point d'exceptions ; mais la persuasion qui concerne la vérité du témoignage humain a des limites et des limites trèsvariables.

On doit observer ici qu'il y a une liaison naturelle entre la Créance et la sympathie. On croit aisément ceux qu'on aime , il ne vient pas même dans l'esprit qu'ils veuillent nous tromper; et de plus on éprouve du plaisir à penser comme eux, l'affection réciproque en est augmentée.

Page 1