‹ Œuvres de Jérémie BenthamChapitre 214 sur 468 · DES FONDEMENTS DE LA PERSUASION NÉGATIVE · texte numérisé non relu

DES FONDEMENTS DE LA PERSUASION NÉGATIVE

croire, pour être justifié de ne pas croire, il faut une considération déterminée , il faut une raison.

Cette raison, en dernière analyse, sera toujours une des causes qui font soupçonner la fidélité ou l'exactitude du témoignage.

\^ Suspicion relativement au témoin : suspicion qui implique Texistence de différentes causes physiques , morales ; ou intellectuelles , tendantes à faire envisager son témoignage comme faux , Inexact ou incomplet.

2» Contre-témoignage spécial: c'est-à-dire témoignage opposé et incompatible avec celui du premier témoin. Le contre-témoignage, supposant sa force probante égale en tout point à celle du témoignage, détruira celui-ci en effet et en pratique ^.

Supposez le fait en question affirmé par un , nié par deux , sans objection spéciale contre la véracité d*aucun : la raison qui portait à croire le dire du premier opère également en faveur des derniers ; mais la force qui agit sur la persuasion du juge pour la négative est en ce cas comme deux est à un.

Si le contre-témoignage est comparativement inférieur au premier témoignage , la force de celui-ci n'est pas détruite , elle n'est que diminuée. Il en est de même dans le cas où les assertions opposées ne sont pas absolument incompatibles. A a été vu par Pj il n'a pas été vu par N dans une telle chambre : y a-t-il incompatibilité absolue entre ces deux dépositions ? Cela dépend des circonstances , de l'étendue du local , du nombre des personnes , du temps plus ou moins long de la présence des divers auteurs, etc., etc.

5<> Improbabilité des faits allégués': les faits contraires au cours établi des choses naturelles sont ce qu'on nomme improbables ; ils sont combattus par une espèce de contre-témoignage général.

Quand on parle du cours de la nature , il ftiut distinguer les foits physiques et les faits psychologiques : l'improbable peut se trouver dans les uns et dans les autres.

I^ juge ne peut former son jugement sur l'improbable que d'après cette masse indéterminée de ftiits qui se sont offerts à lui dans tout le cours de sa vie. Si le feit affirmé lui parait incompatible avec cette masse de faits dont l'existence lui est assurée par son expérience personnelle , ce fait affirmé doit

*■ Bn effet et en pratique : la Umite marquée par ces deux mou est indispeutable. Pour tout objet pratique , PeffBt du premier témoignage sera détruit par le cootretémoignage, puisque le cas étant exactement tel que nous levons supposé, une décision qui porterait sur Texistence d*ttn faitaussi contredit ne serait ni juste ni raisonnable ; mais reflet du premier témoignage n*est pas tellement détruit que le cas soit précisément ce qii*il aurait été s*il n*y avait eu de témoignage de part ni d'autre. Dans cette

être rangé par lui dans la classe des choses incroyables.

Je renvoie tout ce qui regarde l'improbable , et ce qu'on nomme VimpossibleàdJÈib l'ordre physiqoe, au dernier livre de cet ouvrage.

Les preuves psychologiques sont celles qu'on déduit de certains actes qui indiquent tel on tel état d'esprit de la part de l'agent dont on examine la conduite , soit dans un moment donné , soit dans une certaine période de temps.

On considère , par exemple , jusqu'à quel point son intention cadrait avec les effets éventuels de son acte , s'il avait la conscience des diverses circonstances dont ces effets dépendaient, et de queb motifs il était animé.

On considère le caractère de l'individu , c'est-àdire ses habitudes et ses dispositions : les habitudes fermées par une suite d'actes , les dispositions résultant de la nature particulière de sa sensibilité.

Mais cet état de l'esprit, cet intérieur de l'homme , ne peut être connu que par des faits matériels, par des actes externes: ainsi toute preuve psychologique dépend , en dernière analyse , d'une preuve physique.

Qu'est-ce donc que l'improbable psychologique ou moral? On entend par là que les actions imputées à l'individu ne correspondent pas à ses intentions connues par d'autres actes , à ses habitudes , à ses dispositions, telles qu'elles sont manifestées par le cours ordinaire de sa vie : on pourrait désigner par le mot inconsistance les diverses espèces d'improbable de cette nature.

Non bene conveniunt nec tede morantur in und.

Dans l'ordre physique, l'improbable s'élève quelquefois à ce degré superlatif qu'on appelle Vimpossible; dans l'ordre psychologique ou moral, ce plus haut point n'est pas considéré comme existant dans l'échelle. « Il est improbable que tel homme agisse u ainsi , » c'est une expression qu'on entend tous les jours ; mais on ne dit pas , « il est impossible, » ou , si on le dit , chacun sent que c'est une figure de rhétorique. Personne n'a jamais pris à la lettre ce mot d'un ancien Romain : « On détournerait le « soleil de sa course plutôt que Fabriciusdu chemin « de l'équité. »

dernière supposition , il u*y aurait point eu de probatMliié pour Teiistence du fait; au lieu que, dans le cas d'un témoignage contraire et égal , il reste encore une preiMbilité pour rexistence de ce fait, une probabilité exprimée par la raison de t à 1 ; d*où il résulte qu*en supposant quelque infériorité comparative de la part do controHémoignage, le premier témoignage opérerait sur Pesprit arec une quantité proportionnelle de force probante, et ladécUton aurait été fondée sur Padmission du fait.

ANALYSE DES FACULTÉS INTELLECTUELLES

Celte expression métaphorique de lois de la naiure, qai est née de la eonformité des faits naturels entre eux, ne s'est point étendue à la classe des faits psychologiques et moraux. Il y en a deux raisons bien sensibles : premièrement , les irrégularités et les désordres auxquels est sujet le microcosme humain, le monde intellectuel et moral; secondement, la difficulté de le bien connaître. Nous a?ons de la peine à nous obserrer nous-mêmes , à démêler les principes de nos actions ; nous en arons bien plus à observer ce qui se passe dans Tesprit de nos semblables : le monde matériel nous est bien mieux connu , et les sciences physiques , sous le rapport de la certitude , ont de grands avantages sur les sciences métaphysiques.

Toutefois, les progrès , quoique moins sensibles dans ce département des connaissances humaines , ont déjà produit des effets remarquables. Analyser des motif^, discerner les divers degrés d'intention, démêler les causes qui influent sur la sensibilité , peser un témoignage contre un autre , peser un témoignage particulier contre une probabilité générale , ce sont là des opérations qui supposent une grande étude du cœur humain. A mesure que ces connaissances psychologiques se sont développées, on a renoncé à ces moyens singuliers et bizarres auxquels on avait recours pour l'investigation des vérités légales; les épreuves, les combats judiciaires, les serments expurgatoires , les tortures. Les procédures n*ont plus été des jeux de hasard , ou des scènes de jonglerie : les logiciens ont remplacé les exorcistes et les bourreaux ; et te^èomme fort qui aurait soutenu cent injustices le fer à la main , n'ose pas affronter , en présence du public , les regards d*un juge éclairé ^.

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