Du Jagemeot
Passons au jugement. Il serait fort à désirer que le témoin pût renfermer sa déposition dans le récit pur et simple de ce qui a frappé ses sens ; mais il y a une liaison si intime entre l'impression faite sur l'organe et l'acte du jugement qui en résulte, une rapidité si prodigieuse dans la succession de l'un à l'autre, qu'à moins d'une attention trèsanalytique , la distinction entre sentir et juger ne * serait pas aperçue.
Les sens peu vent -ils nous tromper? Cest une question qui a été agitée dans toutes les écoles de
ANALYSE DES FACULTÉS INTELLECTUELLES
logique. L'erreur est un attribut du jugement seul ; pour être trompé, il faut afoir porté un jugement faux , un jugement plus ou moins contraire au fait. En tant que le jugement n*est pas mêlé dans la sensation , elle n'est pas susceptible d'erreur ; mais dès que le jugement est mêlé dans la sensation , elle en devient susceptible. Une impression a été reçue ou non ; tant qu'on se borne à déclarer le fait, il n'y a point d'erreur.
Une sensation semblable à celle de la lumière peut avoir été produite par une cause différente, comme par un coup léger quand les yeux' sont fermés, ou par un torrent galvanique; mais c'est le jugement qui prononce que la cause de la sensation est difFérente, car la sensation est la même.
Lorsqu'on a levé la catar^icte à un aveugle-né d'un âge où le jugement est déjà formé , tous les objets lui paraissent à une égale distance ou sur le même plan.T.a peinture qui se trace dans sa rétine ne peut pas différer de celle qui se forme au fond de l'œil d'une personne qui a acquis graduellement l'art de voir. C*est donc son jugement qui est en défaut, et tion sa sensation. Ce n'est que par degrés, par un exercice continuel de sa raison , en comparant la sensation produite par un objet à une certaine distance, et par le même objet à une plus grande distance, que le jugement a acquis l'art de placer ces objets à la distance qui leur appartient.
Le jugement peut être vicié par précipitation, par ignorance , ou par des opinions fausses. Les erreurs de précipitation sont connues de tout le monde. Celles qui résultent d'opinions fausses sont les plus générales; nous aurons occasion d'y revenir. Les erreurs d'ignorance sont les plus faciles à démêler. On volt d'abord par la condition des personnes, par lenr âge, ou par l'état de leur esprit, si l'objet sur lequel elles portent leur témoignage est au-dessus de la sphère de leurs connaissances.
Un chimiste voit dans une substance un poison dangereux , une fille de service peut n'y voir qu'une poudre innocente. Une plante rare aux yeux d'un botaniste ne sera qu'une mauvaise herbe à ceux du coltivateur. Le minéralogiste découvre un riche minerai où le laboureur ne voit qu'une pierre pesante, La même distinction se retrouve dans toutes les occupations humaines et dans toutes les sciences.
L'idiotisme ou l'imbécillilé est attribuée au jugement : eHe est occasionnée soit par la faiblesse et la confusion des perceptions , soit par le défaut d*attention résultant du défaut d'intérêt , soit par une extrême imperfection de la mémoire. Cest un état permanent, et qui s'offre avec une assez grande certitude à la connaissance du juge.
La folie, qui se montre sous tant d'aspects, et qui a tant de causes différentes , est moins un affaiblissement des facultés intellectuelles qu'une perversion , un dérangement dans leurs opérations. Cette maladie diffère dans ses degrés comme dans ses effets; il n'y a point de critère exact pour la reconnaître , ni d'échelle fixe pour la mesurer.