‹ Œuvres de Jérémie BenthamChapitre 224 sur 468 · DE LA SANCTION NATURELLE. SON OPÉRATION EN FAVEUR DE LA VÉRITÉ · texte numérisé non relu

DE LA SANCTION NATURELLE. SON OPÉRATION EN FAVEUR DE LA VÉRITÉ

Dire que la sanction naturelle opère en faveur de la vérité , c'est dire qu'abstraction faite des peines politiques et religieuses , et même de la honte et du mépris , il y a une peine qui se montre du c6lé du mensonge , une peine qui n'esl point d'institution humaine, qui agit immédiatement sur le témoin , et le dispose à dire la vérité, quand il n'y a point de contre-motif supérieur. Cette peine consiste dans l'effort, dans le travail d'esprit que coûte le mensonge. I^ vérité vient s'offrir d'elle-même , et se placer sur les lèvres du témoin. 11 faut une sorte de violence, de lutte pour l'écarter et lui substituer la fausseté qui lui est contraire. Or, naturellement on évite le sentier scabreux , on prend la route la plus facile ; le motif qui nous y porte est Yamour de l'aise j motif qui agit souvent à notre insu , mais dont l'influence est plus grande qu'on ne le croit communément. Voyons comment elle opère dans le cas du témoignage.

Rapporter un fait tel qu'il se présente à l'esprit est l'œuvre de la mémoire ; rapporter comme un fait réel des circonstances qui n'ont point existé, c'est l'œuvre de Vinvention. Quel que soit le degré de peine attaché aux opérations de la réminiscence quand il s*agit d'exprimer des faits réels , il y en a toujours davantage à combiner des faits imaginai-

res. En un mot , le travail de l'invention est plus pénible que celui de la mémoire.

Tel est le cas en général pour l'exposé des faits les plus simples : mais la vérité de cette observatioo est bien plus sensible lorsqu'il s'agit de faits compliqués et multipliés, comme le sont ordinairement ceux qui sont l'objet du témoignage juridique.

Voilà donc une peine évitée par celui qui exprime la vérité pure et simple ; et c'est ainsi que, par li seule force de la sanction naturelle, le vrai préfaut habituellement dans le témoignage : le mensooge ne s'y introduit que par occasion , toujours par l'effet de quelque intérêt spécial.

Mais cette différence entre la facilité du vrai et la difficulté du faux n'est-elle pas trop minutieuse pour expliquer un si grand effet ? N'est-ce pas donner trop d'ascendant à une cause subtile et légère ? Je réponds que ceux qui feraient cette objection n'auraient pas assez réfléchi sur la nature de l'esprit humain. Cet amour de l'aise, auquel, quand on veut le blâmer, on donne le nom de paresse , est une inclination plus forte qu'on ne le croit ; son action sur notre esprit se dérobe à nous. u Si nous considérons attentivement son pouvoir, u dit lia Rochefoucauld , nous verrons qu'elle se « rend, en toute rencontre, maîtresse de nos u sentiments , de nos intérêts et de nos plaisirs ; « c'est la rémore qui a la force d'arrêter ^e8 plus « grands vaisseaux, n On doit ajouter que c'est à ce penchant naturel , trop peu observé , qu'est due presque entièrement la puissance des habitudes, c'est-à-dire à ce qu*il est plus aisé de s'y conformer que d'en changer. Tout le système de notre couduite est déterminé par des forces presque imperceptibles. On construit des balances que la cinqcentième partie d'un grain fait incliner d'un cêté ou d'un autre; la cinq-millième produirait le même effet, si ce n'était pour les frottements et la force dinertie.

Observons toutefois que la même disposition naturelle, c'est-à dire le désir d'éviter une peine, un effort , a aussi une tendance à rendre le témoignage incomplet lorsque le cas exige un degré particulier d'attention pour en rappeler toutes les circonstances. Le témoin négligent et paresse» rend tout ce qui se présente à sa mémoire avec facilité , et ne fait pas le travail d'esprit nécessaire pour se retracer tous les détails du fait. Si on se fiait à la sanction naturelle seule , le témoignage serait trop sujet à cette imperfection.

C'est ici que se présente la grande ntilité de l'wrterrogatoire ; cet important auxiliaire, dont nous aurons beaucoup à parler dans le livre suivant. De la part de V interrogateur^ il existe , par supposition, un intérêt suffisant pour vaincre l'indolence

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