‹ Œuvres de Jérémie BenthamChapitre 408 sur 468 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

OCB l'impossible est INDÉFUnSSABLE. CBÉDHIILrrÉ NON ABSOLUE , MAIS BELATIVE A L'ÉTAT DE NOS CONNAIS- SANCES.

T a-til une marque certaine, y a-t-il un crilére par lequel les faits impossibles puissent être distingués de tous les autres l^its ?

S'il existait un tel critère , il serait d'une grande utilité. On s'en servirait pour faire un catalogue légal des faits impossibles, et dès qu'un fait extraordinaire serait déposé devant le juge , il n'aurait qu'à consulter ce catalogue; et si le fait en question s'y trouvait compris , il pourrait rejeter le témoignage sans autre examen.

Trouver un caractère incontestable d'impossibilité, trouver une mesure des degrés d'improbabilité sur laquelle tout le genre humain tombe d'accord , c'est une découverte qui n'a pas été faite jusqu'à présent, et qui ne se Fera peut-être jamais.

IjC sentiment qui prévaut de nos jours, c'est qu'aucun fait reconnu pour contraire au cours de la nature ne doit être admis dans une cour de juslice sur le crédit du témoignage humain , c*esté-dire sur un témoignage qui est en opposition avec une masse prépondérante de contre-témoi* gnages.

Dire qu'un fait est contraire au cours de la nature, c'est dire qu*il est une violation des lois connues de la nature. La question sera donc réduite à celle-ci : Qu'est-ce qu'une loi de la nature, et qu'est-ce qu'une violation des lois de la natare?

Loi de la nature est une expression métaphorique. Elle est empruntée de l'usage qu'on fait du mot loi dans le langage politique. C'est donc à ce sens primitif qu'il faut remonter pour expliquer la signification dérivée.

On entend par loi politique une expression de la volonté d'un souverain, un ordre émané d'une autorité reconnue et appuyé des sanctions usuelles : la coDtéi|uence qui en résulte ordinairement est une certaine conformité dans les actions humaines ,

dans la conduite des individus sujets à cette loi : et les actions humaines étant des événements, une loi politique devient ainsi une cause de conformité entre les événements.

Dans l'immense assemblage des faits physiques , qui dans l'état d'ignorance primitive ont pu paraître .tous isolés et indépendants les uns des autres , on a observé une marche constante et régulière , une succession qu'on a considérée comme une suite d'effets, et, par conséquent , comme dépendants d'une cause : et cette cause, on lui a donné le nom de lot; ainsi la science humaine, à mesure qu'elle a cru observer de grandes conformités entre les évé* nements physiques, les a rangés sous la notion de lois naturelles.

Or, en admettant cette expression ainsi, expliquée, nous sommes forcés de reconnaître que les notions du surnaturel ou de l'impossible varient selon l'état des connaissances humaines et le degré d'intelligence des individus. On peut dire en d'autres termes que la crédibilité d'un foit est relative à l'état de notre esprit et de nos lumières actuelles. Les notions du possible et de l'impossible, du probable et du certain , ne sont pas des propriétés qui existent dans les faits eux-mêmes , mais seulement des inclinations de notre esprit , des dispositions internes que nous éprouvons en pensant à ces faits : en sorte que le même fait qui parait néces* sairement probable à l'un parait à un autre aussi nécessairement improbable , et la chose qui parait impossible à un académicien paraîtra non-seulement possible, mais certaine à un Uottentot.

.Supposez une personne très-ignorante, c'est-àdire à qui le cours de la nature soit aussi peu connu qu'on puisse le concevoir, tout fait qui lui sera affirmé par un individu possédant sa confiance à un certain degré sera cru sur la force d'une simple assertion, les faits surnaturels comme les faits communs, l'existence d'un diable ou d'un revenant comme celle d'un homme, l'existence d'un géant de soixante pieds de haut comme celle d'un nain de quatre ou cinq pouces , Texistence d'une nation de cyclopes , avec un grand œil au milieu du front , comme celle d'une nation d'hommes avec deux yeux dans leur place ordinaire.

Tous les peuples ont passé par cet état de crédulité comme tous les individus dans leur enfance , et nous connaissons des peuplades sauvages qui n'en sont pas sorties.

Les voyageurs qui, dans le quinzième et le

seizièn^iècle, allaient porter les productions des

^Os yftpéens dans les régions nouvellement dé-

llVvftrtes trouvaient en général leurs habitants

assez disposés à recevoir tout ce qu'on leur disait

des merveilles de notre monde sur la foi de celles

L'fflPOSSlBLE INDÉFINISSABLE.

qu'on déployait à leurs yeux : mais celte facilité à croire n*était pas sans exception. Le trait du roi de Siam est assez ancien pour aToir été cité par Locke. Quand les Hollandais, qu'il avait paru écouter avec plaisir et avec confiance , vinrent à lui raconter que chez eux, pendant Phiver, les eaux durcissaient au point de portei^les hommes et les chars comme la terre ferme , un rire de mépris fut sa réponse , et il ne vit plus en eux que des imposteurs. A cette époque, les progrès dans les sciences naturelles étaient encore peu considérables, et les Européens qui racontaient ces merveilles n'en savaient peutêtre pas plus que Sa Majesté Siamoise sur les moyens artificiels de produire de la glace , ou ils n'avaient pas les matériaux nécessaires pour opérer cette transformation. Le fait n'était pas conforme au cours de la nature , dans l'état des choses que l'observation et l'expérience avaient présentées au roi de Siam. Il avait donc pour les rejeter la même raison que celle qui nous parait à nous-mêmes la plus forte et la plus décisive pour prononcer sur l'impossibilité d'un fait ^.

La solidité , la fluidKé , la gazéosité , sont maintenant considérées par tous ies. chimistes comme les trois états dont tous les corps que nous connaissons sont susceptibles , selon le degré de leur combinaison avec le calorique, tellement que, quoiqu'il y ait bien des corps qui ne se soient pas présentés à nous dans l'un de ces trois états, une expérience nouvelle qui produirait une conversion de ce genre , tout inattendue, toute curieuse qu'elle serait , ne paraîtrait pas plus une déviation du cours ordinaire de la nature que l'existence de l'eau dans l'état de glace ou de vapeur.

Nous avons peu de fragments de l'antiquité plus curieux que Thistoire de l'imposteur Alexandre, écrite par un témoin oculaire , par Lucien , qui , s'il n'est pas le plus ingénieux des philosophes grecs, est de beaucoup le plus sage. C'était une bonne fortune pour ce coryphée des incrédules du paganisme qu'une si belle occasion de se jouer de la crédulité publique , en exposant les tours de passe- passe de ce jongleur célèbre qui , sans autre moyen qu'un ver enfermé dans une coquille d'œuf , un serpent apprivoisé et une tête artificielle de vipère, se donnait pour prophète et pour premier ministre du dieu Esculape. Qu'un témoin respec-

1 J*ai TU dans nn médecin anglais la contre-partie de Sa Majesté. Siamoise. Dans une compagnie où on citait la première expérience faite à Pélersbourg de la congestion du mercure au moyen de la glace pilée , le docteufl^vec un ton d^autorilé , prononça que ce fait était faux, et ^ pouvait le répéter sans se donner le ridicule d*une cré lité extrême.

* Ces Ja|K>Dais étalent au nombre de neuf ou dix. J*étais

table eût été voir Lucien et lui eôt dit : « Hier, f ai «( vu Alexandre avec son divin serpent naviguer au « milieu des airs dans un bateau , et faire monter u avec lui un globe de trente pieds au moins de tt diamètre; je l'ai suivi des yeux jusqu'à ce que, <( prêt à entrer dans le séjour céleste , son immense <c éloignement me l'ait rendu invisible, y» Quel accueil eût fait à ce témoin le philosophe incrédule? Le même , selon toute apparence , que le roi de Siam fit aux voyageurs hollandais ; mais supposez que le lendemain Lucien eût été témoin lui-même de l'ascension d'Ësculape et de son favori dans les régions élhérées, il eût été réduit à la triste nécessité d'avouer son erreur, de reconnaître la divinité du serpent , ou d'emprunter quelque terme, comme celui de magie , pour couvrir l'obstination de son incrédulité, dans l'impuissance de la justifier par aucun argument solide.

Si , dans de pareilles circonstances , il eût jugé à propos de rendre compte de ce f^it , quel embarras n'eût pas été le sien ! Plus il avait d'esprit et de sagacité, plus il eût trouvé de difficulté dans une solution dont il n'avait pas les données. Les Japonais qui furent témoins, à Pétersbourg en 1805, du voyage de Garnerin dans les airs, n'éprouvèrent point de pareille inquiétude; c'était pour eux une pratique déjà familière à leur imagination. Les histoires fabuleuses de leurs sorciers les avaient préparés à voir sans étonnement tout ce qu'il y avait d'extraordinaire dans ce voyage aérien *.

Quand on a présenté aux Turcs , dans la capitale àt leur empire , le spectacle de Tascension dans les airs ^ ils n'ont pas été plus étonnés que les Japonais ; et à peu près par la même raison. Tous les faits merveilleux qu'on peut leur raconter ou leur montrer sont suffisamment expliqués pour eux par leurs notions de magie ou de sortilège, il n'y a point de sectateur de Mahomet, petit ou grand, qui ne soit bien convaincu que l'art de la magie est un don ordinaire chez ces métis de l'espèce humaine qui s'appellent eux-mêmes chrétiens, mab que les Turcs ne désignent que par le nom d*an animal immonde. Une nation pour qui la face de la nature n'est visible qu'au travers des voiles de TAlcoran n'a point de principe pour juger de la vraisemblance des faits ; il n'y en a aucun qui soit

placé près d*eux au moment de Tascension : je les observai le plus attentivement possible; ils me parurent si peu étonnés que je priai leur interprète de leur demander s*its avaient vu pureiile chose au Japon. Non , répondirent-ils, mais il n^y avait rien de plus commun chez eux ; s*ils m Vavaient pas vu , c^est que les sorciers au Japon m traversaient les airs que de nuit. ^j|l. )

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