‹ Œuvres de La Rochefoucauld (volume 3)Chapitre 78 sur 569 · Le ressentiment, la reconnaissance · texte numérisé non relu

Le ressentiment, la reconnaissance

4a MÉMOIRES. [1640-1642]

je devois à ses bons offices, et je retournai à Yerteuil, sans voir la cour. Ty demeurai un temps considérable, dans une sorte de vie inutile, et que j'aurois trouvée trop languissante, si la Reine, de qui je dépendois, n*eùt réglé elle-même cette conduite, et ne m^eùt ordonné de la continuer, dans Tespérance d'un changement qu*elle prévoyoit.

Ce changement ne devoit toutefois^ être prévu que par la mauvaise santé du Girdinal, puisque d'ailleurs son autorité dans le Royaume et son pouvoir sur Tesprit du Roi augmentoient tous les jours; et même, dans le temps que le Roi partit pour aller faire le siège de Perpignan*, il* fut sur le point d'ôterses enfants à la Reine pour les faire élever au bois de Yincennes ^ , et il ordonna, s'il venoit à mourir dans le voyage, qu'on les remit entre les mains du Cardinal.

Les malheurs de Monsieur le Grand ' fournirent alors

I. Ce changement toutefois ne deroit. (1817, a6, 38.) a. Perpignan capitula le a 9 août i64at après trois mois de tranchée ouverte.

3. //, c'est-à-dire le Roi, comme le montre la suite de la phrase, et non le Cardinal, comme pourrait d'abord le faire entendre l'amphibologie de la construction.

4. Yincennes n'était alors qu'un bourg. Le château avait été rebâti en II 83 sous Philippe Auguste, qui fit entourer le bois d'un mur, afin d'y mettre des bétes fauves que le roi d'Angleterre lui avait envoyées. Le donjon ne date que du quatorzième siècle. Une nouvelle reconstruction du château, entreprise par Louis XIII, ne fut achevée qu'au commencement du règne de Louis XIV. Tous les contemporains parlent avec admiration de la futaie de charmes, d'ormes et de chênes, et surtout de la partie appelée le Bois de beauté^ qui était située sur la colline regardant la Marne.

5. Henry Coéffier de Ruzé, marquis de Cinq-Mars, favori de Louis XIII, appelé communément ilfoAii>iir/« (?raW, parce qu'il était grand écuyer de France ; né en 1610, il fut décapité, à Lyon, le Il septembre 164a, avec son ami de Thou. M. Avenel a publié sur cette conspiration célèbre, qui a inspiré im roman à Alfred

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une nouvelle scène. Sa faveur étoit devenue suspecte au cardinal de Richelieu, qui Favoit commencée; il connut bientôt la faute qu'il avoit faite de faire chasser Mlle de Haute fort ' et Mlle de Qiemerault ', qui ne lui pouvoient nuire auprès du Roi, et d*y établir un jeune homme ambitieux, fier par sa fortune, plus fier encore par son élévation naturelle et par son esprit, mais peu capable d*étre retenu par la reconnoissance des avantages que le maréchal d'Effiat, son père', et lui avoient reçus du cardinal de Richelieu. Monsieur le Grand étoit extrêmement bien fait ; il étoit étroitement engagé avec Mme la princesse Marie, depuis reine de Pologne * , qui étoit une des plus aimables personnes du monde. Dans le temps que sa vanité devoit être le plus flattée de plaire à cette princesse, elle, de son côté, souhaitoit ardemment de Tépouser, et dans ce temps, dis-je, où Tun et l'autre paroissoient entraînés par la violence de leur passion, le caprice, qui dispose presque toujours de la fidélité des amants*, retenoit depuis longtemps la princesse Marie

de Vigny, un opuscule intitule : Le dernier épisode de la vU de Biche» iieu, 1868, in-8*.

I. Mlle de Hautefort, dont on a mentionne plus haut la disgrâce, s^ëtait retirée près du Mans, dans une terre qui appartenait à sa grand'mère.

a. Richelieu arait fait chasser Mlle de Chemerault, en même temps que Mlle de Hautefort, pour mieux couvrir son jeu et la trahison de cette fausse amie de la Reine.

3. Antoine Coéffier de Ruzë, marquis d'Effiat, avait été surintendant des finances, maréchal de France, et ambassadeur extraordinaire en Angleterre. Il était mort en i63a.

4. Marie-Louise de Gonzague, née en 161 a, fille ainéede Charles duc de Nevers, puis duc souverain de Mantoue, et sœur de la célèbre princesse Palatine. Elle fut à deux reprises reine de Pologne, ayant épousé .Wladislas VU en i645, puis le frère de celui-ci, Casimir V, en 1649* ^^® mourut a Varsovie en 1667.

5. Comparez avec les maximes sur les Amants et V Amour (voyez la TtthU du tome I), et avec la 18* des Réflexions diverses {t^, 343- 34 S) •

dans un attachement particulier* pour ...*, et Monsieur le Grand aimoit éperdument Mlle de Chemerault ; il lui persuadoit même qu'il avoit dessein de Tépouser, et il lui en donnoit des assurances par des lettres qui ont causé de grandes aigreurs après sa mort entre Mme la princesse Marie et elle, dont j'ai été témoin.

Cependant Téclatdu crédit de Monsieur le Grand réveilla les espérances des mécontents : la Reine et Monsieur s'unirent à lui ; le duc de Bouillon ' et plusieurs personnes de qualité firent la même chose ^. Tant de prospérités pouvoient aisément éblouir un homme de vingtdeux ans ; mais on ne doit pas pardonner à la Reine, à Monsieur, ni au duc de Bouillon, d'en avoir été assez éblouis eux-mêmes pour se laisser entraîner par Monsieur le Grand à ce funeste traité d'Espagne dont on a tant

I . Le mot particulier n'est pas dans les éditions antërieures.

a. Pour M. ***. (1817.) — Pour***. (i8a6,38.) — Est-ce le nom de Langeron que cachent les trois points ou les trois astérisques? ff Elle eut le déplaisir, avant de quitter Paris, dit Tallemant des Réaux dans ï Historiette de la reine de .Pologne (tome 111, p. 40S), d'apprendre qu'on avoit fait quelque médisance d'elle et de Monsieur le Grand, et même de Langeron, qui, comme bailli de Nevers, avoit de tout temps de rattachement à sa maison. » — On ne peut songer au duc d'Orléans, dont l'amour pour la princesse Marie fut antérieur à cette époque, et à qui elle avait gardé, disait-on, un amer ressentiment : voyez Mme de Motteville^ tome I, p. 40 et p. a45 et a46.

3. Sur Frédéric-Maurice de la Tour d'Auvergne, prince de Sedan et duc de Bouillon, frère de l'illustre Turenne, voyez ci-après la note a de la page 1 18.

4. Mme de Motteville, parlant de ce complot, dit (tome I, p. 7a) : c Le Roi en étoit tacitement le chef; Monsieur le Grand en étoit l'âme; le nom dont on se servoit étoit celui du duc d'Orléans...; et leur conseil étoit le duc de Bouillon , qui s'y engagea , à cause qu'ayant été dans le parti du comte de Soissons, il étoit fort mal â la cour.... Monsieur le Grand, ne se fiant pas tout à fait à l'amitié et à la force du Roi, voulut avoir une armée pour défendre Sedan, que le duc de Bouillon leur donna pour place de târeté. »

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parlé*. La manière qui le fit découvrir est encore douteuse, et, sans m*arréter aux divers soupçons qu'on a eus de la fidélité ou du secret de ceux qui le savoient, il vaut mieux s'attacher à une opinion innocente, et croire que ce traité fut trouvé dans la malle du courrier d'Espagne , que Ton ouvre presque toujours en passant à Paris. M. deThou^ n'en avoit encore aucune connoissance , lorsqu'il vint me trouver de la part de la Reine pour m'apprendre sa liaison avec Monsieur le Grand, et qu'elle lui avoit promis que je serois de ses amis; M. de Thou me fit aussi beaucoup d'avances de Monsieur le Grand, et je me trouvai dans ses intérêts sans l'avoir presque jamais vu. Je ne dirai point ici la suite malheureuse de leurs projets : on la sait assez. La mort de Monsieur le Grand et de M. de Thou ne ralentit pas les poursuites du Cardinal contre tous ceux qui a voient eu part au traité d'Espagne. Le comte de Montrésor avoit été accusé par Monsieur de l'avoir su, et il se vit contraint de sortir du Royaume ; il en chercha longtemps inuti-

I. On peut Bupplëer à la brtèTetë du récit de la Rochefoucauld au moyen des Mémoires de Montrésor^ p. 337 ^t suivantes, de ceux de Mme de Moiteville, tome I, chapitre it, de la Rvlation de Fon~ irailles^ ami et conseil de Cinq-Mars, à la suite de laquelle Petitot donne le texte du traite conclu avec l'Espagne le i3 mars 1643, et celui d'une lettre de M. de Marca à M. de Briennc sur ce qui s*e8t passe à l'instruction du procès de Cinq-Mars ei de de Thou.

3. François-Auguste de Thou, grand maître de la librairie du Roi, conseiller d'État, fils de Jacques-Auguste de Thou, l'historien. Mme de Motteville dit (tome I, p. 74) c que M. de Thou fut aussi arrête pour avoir su le secret du traité d'Espagne, non pas comme participant à ce dessein, car il l'avoit même tout à fait désapprouvé, mais seulement pour l'avoir su par confiance et pour ne ravoir pas révélé, et pour principale raison parce qu'il nVtoit pas ami du cardinal de Richelieu. » Voyez, dans les Archives curieuses de tlùsioire de France (»• série, tome V, p. agS-Soi), V Interroga^ toire fait à Monsieur le Grand et à M. de TftoUj prisonniers au c/idteau de Pierre-Eneise à Lfon, le 9 septembre 164a , et leur Confrontation.

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lement les moyens , et plusieurs de ses amis lui refusèrent le secours qu*il leur avoit demandé dans cette rencontre*. Nous étions dans une grande liaison* d'amitié; mais comme j'avois déjà été' mis en prison pour avoir fait passer Mme de Chevreuse en Espagne, il étoit périlleux vers le Cardinal de retomber dans une semblable faute , et même pour sauver un homme qui étoit déclaré criminel. Je m'exposois par là tout de nouveau à de plus grands embarras encore que ceux dont je venois de sortir. Ces raisons néanmoins cédèrent à Famitié que j'avois pour le comte de Montrésor, et je lui donnai une barque et des gens qui le menèrent sûrement en Angleterre. J'avois préparé une pareille assistance au comte de Béthune^, qui n' étoit pas seulement mêlé, comme le comte de Montrésor, dans rafTaire de Monsieur le Grand , mais qui étoit même assez malheureux pour être accusé, bien que ce fût injustement, d'avoir révélé le traité d'Espagne ; il étoit prêt de suivre le comte de Montrésor en A.ngleterre , et je m'attendois à ressentir les effets de la haine du cardinal de Richelieu , que je ne m'attirois cependant, par tant de rechutes, que par la nécessité indispensable de faire mon devoir. La conquête du Roussillon, la chute de Monsieur le Grand et de tout son parti, la suite de tant d'heureux succès, tant d'autorité et tant de vengeances ', avoient rendu

I. Les secours quUl leur avoit demandes en cette rencontre. (1817, 26, 38.)

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