I. Pages 94-96. — 3. Tome III, p. 386. — 3. Maxime
4. Lettre du 8 juillet 167a, tome III, p. 149. — 5. Maxime 396.
XXX NOTICE BIOGRAPHIQUE
les circonstances et les personnes ont pu manquer à ses desseins, mais que du moins il ne s'est pas manque à lui-même; il yeut donner à entendre que, si sa noble amie et les hommes l'ont dëçu, il ne s'est pas trompe lui-même; que, si l'amour lui fut infidèle, il en a pris son parti d'autant mieux que l'amour, pour lui, ëtait le moyen et non le but. De cette froideur et force d'âme il a rëussi à persuader jusqu'à ses amis intimes. Mme de Motteville, qui sans doute l'aimait peu, n'est pas seule à dire de lui ^ : « Ce seigneur qui ëtoit peut-être plus intéresse qu'il n'ëtoit tendre. » Mme de Sëvignë, qui le goûtait fort et l'avait beaucoup pratique, rend le même témoignage : a Je ne crois pas que ce qui s'appelle amoureux» il l'ait jamais âë^. » Mais, à y regarder de près, cette vanterie d'insensiiMlitë parait peu d'accord avec les faits. Assurément, dans le plein mouyement de la Fronde, quand le premier eniyrement de la passion et de la yanitë fut quelque peu apaisé, l'ambition et le calcul furent aussi de la partie; mais la Rochefoucauld n'eut pas dès le début ces arrière-pensées dont il fait parade, et surtout elles ne furent pas son principal et unique mobile. Voyons-le pendant la période qui suit immédiatement la liaison. Agit-il? Non. Est-ce bien la conduite d'un intrigant « au long espoir et aux yastes pensées, » qui, sûr désormais d'un auxiliaire puissant, donne hardiment le coup d'épaule à sa fortune? N'est-ce pas plutôt l'indolence d'un amant satisfait, tout aux douceurs de l'heure présente? Il n'y a pas à en douter, il a aimé passionnément Mme de Longueville; celle-ci a été la seule affection ardente et opiniâtre de sa jeunesse; il a souffert cruellement de l'avoir perdue; il a tant souffert qu'il s'est vengé. L'image de la duchesse est restée longtemps au fond de son cœur blessé, et c'est la douce et sereine Mme de la Fayette qui eut plus tard cette plaie à panser. Qui donc, sinon Mme de Longueville, aurait initié la Rochefoucauld à toutes les tortures de la jalousie, tortures qu'il a si longuement et si minutieusement analysées dans ses Maximes*? On
I. Mémoires de Mme de MottenUe^ tome II, p. 27$. a. Lettre du 7 octobre 1676, tome V, p. 90. 3. Voyez les maximes indiquées à la TMe du tome I, aux mots Jalousib et AMoira.
SUR LÀ ROCHEFOUCAULD. xxxi
ne trouve pas de tels enseignements dans les badinages et les passe-temps littéraires des salons et des ruelles. Où est d'ailleurs ce prétendu renfort prêté par Mme de Longueville à Tambition de la Rochefoucauld? A-t-il tiré plus de profit véritable de cette tendresse passionnée que des bienveillantes dispositions de la Reine ou de l'intérêt sans cesse agissant de Mme de Chevreuse? Loin de Tavoir avancé auprès de Coudé, cette liaison semble plutôt lui avoir nui. Il est certain qu'elle ne plaisait pas à Monsieur le Prince, et, malgré les services dévoués et effectifs de la Rochefoucauld, il n'y eut jamais, tant que dura la Fronde, entre celui-ci et Condé une entière communication d'esprity ni ce qu'on appelle une intimité à cœur ouvert. Enfin ce qui, à nos yeux, malgré bien des jugements contraires, achève de détruire l'hypothèse qui prête à la Rochefoucauld de longues visées d'ambition et veut que sa liaison avec Mme de Longueville ait été affaire d'intérêt plus que de sentiment, c'est que jamais, comme nous le dirons dans mi instant, il ne fut plus près de s'accommoder avec Mazarin qu'au moment même où se nouait son commerce affectueux avec la duchesse.
n est vrai que les contemporains (nous avons déjà tout à rhenre commencé à les entendre) témoignent diversement sur œ point; mais peut-être, en cette matière délicate, les contemporains ne sont-ils pas les plus aptes à juger. Un des passages les plus remarquables, à tous égards, des Mémoires de Mme de Matteville^ est celui où elle nous peint Mme de Longueville et parle de ses relations avec la Rochefoucauld * . Il commence par ces lignes où, sans être nommé, le duc est trèsclairement désigné : a Son âme [de la princesse)^ capable des plus grands desseins et des plus fortes passions, s'étant laissé endianter des illusions du plus haut degré de gloire et de conridération auquel la fortune la pouvoit mettre, suivit, avec un peu trop de complaisance, les conseils d'un homme qui avoit beaucoup d'esprit, et qui l'avoit fort agréable ; mais, comme il avoit encore plus d'ambition, il s'étoit peut-être attaché à elle autant par le dessein de s'en servir pour se venger de la
I. Tome II, p. 3oi et Soa; Toyez, en outre, ct^mémes Mémoires^ tome I, p. 334 et 335 ; tome II, p. s75-a77; et tome III, p. 192-194.
XXXII NOTICE BIOGRAPHIQUE
Reine, pour chasser son ministre, et venir ensuite à toutes les choses dont Tesprit humain se peut flatter, que par la seule passion qu'il eût pour elle.... » La duchesse de Nemours, fille d'un premier mariage du duc de Longueville, et qui n'avait aucune raison de se montrer tendre pour sa belle-mère, ne laisse échapper aucune occasion de m^ire de celle-ci dans ses Mémoires. Elle déprécie avec une sévérité malveillante sa capacité et son caractère, et, pour la mieux rabaisser, elle prend plaisir à vanter la supériorité d'esprit de celui qui Tinspire, tout en ne lui prêtant, à lui aussi, que de méprisables vues d'intérêt ^, en affirmant qu^il ne pensait qu'à lui-même et que « son compte lui tenoit d'ordinaire toujours Ueu de tout'. » Elle « sa voit très-mal, nous dit-elle, ce que c'étoit de politique*, » tandis que lui est « fort habile^, » est a politique*, » « d'un meilleur sens* » qu'elle. Il la gouvernoit, la « gouyemoit absolument^. 3» « Depuis qu'il cessa de la conseiller, elle parut ne savoir plus ce qu'elle faisoit*. » La duchesse de Nemours accuse formellement Marcillac d'avoir entraîné Mme de Longueville dans la Fronde : a Ce fut la Rochefoucauld qui insinua à cette princesse tant de sentiments si creux et si faux. Comme il avoit un pouvoir fort grand sur elle, et que d'aiUeurs il ne pensoit guère qu'à lui, il ne la fit entrer dans toutes les intrigues où elle se mit que pour pouvoir se mettre en état de faire ses affaires par ce moyen*. » De ces deux jugements, de Mmes de Motteville et de Nemours, on peut rapprocher celui de Montglat, qui assurément exagère fort l'influence pohtique de la Rochefoucauld, quand il nous dit dans ses Mémoires (tome II, p. 147)* au début de la rébelUon : Bime de Longueville « étoit de cette cabale, de laquelle le prince de Marcillac étoit le premier mobile. » On peut aussi comparer le témoignage de Lenet, ami particuHer de notre auteur, qui affirme, d'une part (p. igS), que la sœur de Gondé ce avoit une entière créance à son habileté, i» et (p. 204]
I. Voyez les Mémoires de la duehêsse de Nemours^ p. 4a3| 4*^ ^t
a. Ibidem^ p. 4^6. — 3. Ibidem^ p. 406. 4. Ibidem^ p. 5a7. — 5. Ibidem^ p. 406. 6. Ibidem^ p. 488. — 7. Ibidem^ p. 4sa, $37. 8. Ibidem^ p. 5a8. — 9, Ibidem^ p. 409, 410.
SUR LA ROCHEFOUCAULD. xxxiii
qu'il était « l'arbitre de tous ses mouyements ; » puis, d'autre part, nous le représente (p. aiB] « tout plein d'un désir passionne de sacrifier ses intérêts et sa vie au service de la dudiesse de Longueville. » La Rochefoucauld lui-même, si nous m croyons Retz^ était loin de convenir que ce fût lui qui eût entraîné la princesse. Retz lui fait dire, dans un moment, il est vrai, où il nous le montre, après le combat du faubourg Saint- Antoine, a très-incommodé de sa blessure et très-fatigué de la guerre civile, » qu'il n'y est « entré que malgré loi, et que si il fût revenu de Poitou deux mois devant le siège de Paris, il eût assurément empêché Mme de Longueville d'entrer dans cette misérable affaire. » Mais le Cardinal mérite-t-il grande confiance quand il parle d'un homme qui le hait, dit-il*, et qu'il paye de retour*? Il affecte de ne le pas prendre au sérieux : lorsque, à l'endroit précité de ses Mémoires (p. 171 et 17a), il rappelle le temps où la princesse trônait à l'Hôtel de Ville, il s'exprime, au sujet de son adorateur, d'une façon aussi légère que méprisante, se bornant à répéter un aparté^ une ironique allusion à V Astrée^ qu'il s'était permis, à cette époque, contre ce dernier, dans la chambre même de Mme de Longueville. Retz avait eu lui-même, dit Guy Joli*, « des sentiments fort vifs et fort tendres pour Mme de Longueville, » et « il regardoit le prince de Marcillac comme son rival. » Au reste, Guy Joli ne prête aussi à celui-ci que des motifs intéressés. Son vrai mobile, c'est l'espoir « qu'étant, comme il étoit, dans les bonnes gfâces de la duchesse^ il lui seroit aisé de tirer [de cette liaison) de grands avantages pour lui, quand il seroit question de traiter et de s'accommoder avec la cour'. »
Il y a presque unanimité, on le voit, sur les vues intéressées de Marcillac ; Lenet, un fidèle et constant ami, fait seul exception et parle de dévouement. Pour le degré d'habileté et d'in-