‹ Œuvres de Lamartine (volume 2)Chapitre 159 sur 269 · LIVRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DOUZIÈME

lant; qu'il était le fiancé de la belle fille, dont le nom était Marguerite; que la vieille femme était la mère de Marlîuerite ; que ces deux femmes habitaient le premier villa<n'e de la Maurienne, ainsi que son frère et lui ; qu'elles avaient voulu accompagner le partant jusqu'au milieu de sa première journée de marche vers la France ; que le nom de tv frère était José; qu'il s'était estropié en tombant de la lime d'un noyer dont il cueillait les noix pour la mère de Marguerite, un an avant l'âge de la conscription; que ce malheur lui avait été heureux parce qu'il l'avait dispensé de servir comme soldat, et que la mère de la belle Marguerite ''nviée de tous les plus riches des hameaux voisins lui avait promis sa fille en récompense de Taccident éprouvé pour son service; que Marguerite et José s'aimaient comme s'ils ♦•taient frère et sœur; qu'ils se marieraient quand José aurait uagné assez pour acheter le petit verger qui était derrière la maison de son père; qu'il avait appris pour cela deux états «onforraes à son infirmité, qui lui interdisait les rudes travaux du corps, l'état d'instituteur dans les villages, et de méiM*trier dans les fêtes et dans les noces; enfin qu'il partait ainsi tous les automnes pour aller exercer ces deux états «Uirant l'hiver dans les montagnes, derrière Lyon; mais 'pron croyait bien que c'était son dernier voyage, car il avait •l^'jà rapporté trois fois une bourse de cuir bien ronde, et son <l(^part taisait tant pleurer Marguerite, et elle était si triste pendant son absence, qu'il faudrait bien que sa mère con- ><*ntlt à prendre José pouf toujours chez elle, au prochain printemps.

Tout en causant ainsi, nous nous rapprochions des deux i^mmes. Je marchais déjà presque sur l'ombre de la belle Marguerite, que le soleil couchant prolongeait bien loin sur la rouie, jusqu'au bord de mes pieds. J'admirais sans parler

la taille leste et la démarche cadencée de cette mii^aiit" fille des montagnes, à laquelle la nature avait imprimé plu> de noblesse et plus de grandeur que Tart n'en peut aflef tt-r dans Tattitude des femmes étudiées de nos théfttrps ou de di» salons. Elle avait cependant 6té ses bas et marchait pieds dun. en tenant un de ses beaux souliers à boucles dans cha(|iK main. Elle m*entendait causer avec l'enfant, et se retoanM>t de temps en temps pour le rappeler. Son visage était grai«*. mais serein et sans larmes. On entrevoyait TespéraDce dan% son chagrin. Elle pressait le pas, sans doute pour arrii«*r j son village avant la nuit.

Tout à coup, au sommet d'une petite montée que gnt.t la route, à un quart d'heure de la cascade, un faible et lointain grincement de l'instrument montagnard se fit enteodr^ et se prolongea en air mélancolique à travers les feuilles il*-^ trembles et des frênes qui bordent à gauche le lit du torrri-: de Coux.

Nous nous retournâmes tous les quatre, nous regardàllK^ du côté d'où venait le son; nous vîmes bien loin, au sooid« t d'une des rampes qui s'échelonnent contre les flancs df u montée des Échelles, le pauvre José debout, adossé oootrr u-i des rocs de la route, son chien comme un point blanc pr^ de lui. Il était tourné du cOté de la Savoie, et, ayant délachde son cou sa vielle, il en jouait un dernier adieu aux rocii«*r> de son pays et au cœur de sa chère Marguerite. La paain* fille avait laissé tomber ses souliers de ses mains: elle sur caché son visage dans son tablier, et elle sanglotait au boni du chemin, en écoutant ces notes ftigitives qui lui apportalent à chaque bouflée de vent les souvenirs des leilk^ dans rétable et les espérances si éloignées du ftitur pnntemps.

Aucun de nous n'avait interrompu d'un %ain mot decoDsolation ce dialogue aérien entre deux Ames auxquelles oik planche de bois et une corde de laiton servaient d'inferpr^f. et qu'elles taisaient communiquer une dernière fois enseoible à travers la distance et le temps qui les séparaient d«*jj

Quand l'air fut fini et eut prolongé son refrain mouraK

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