‹ Œuvres de LamartineChapitre 10 sur 145 · PAYSAGE DANS LE GOLFE DE GÊNES · texte numérisé non relu

PAYSAGE DANS LE GOLFE DE GÊNES

La lune est dans le ciel, et le ciel est sans voiles ; Comme un phare avancé sur un rivage obscur . Elle éclaire de loin la route des étoiles , Et leur sillage blanc dans Tocéan d'azur.

A sa clarté tremblante et tendre , L'œil qu'elle attire aime à descendi-e Les molles pentes des coteaux, A longer ces golfes sans nombre Où la terre embrasse dans l'ombre Les replis sinueux des eaux.

il aime à parcourir la voûte Où son disque trace la route Des astres noyés dans les airs, A compter la foule azurée Des étoiles dans l'empyrée , Et des vagues au bord des mei's.

\ travers l'ombre opaque et noire

Des hauts cyprès du promontoire, Il voit, sur riuimide élément, Chaque flot où sa lueur nage Rouler, en mourant sur la plage, Une écume, un gémissement.

Couverte de sa voile blanche,

La barque, sous son mât qui penche ,

Glisse et creuse un sillon mouvant :

De la rive on entend encore

Palpiter la toile sonore

Sous l'aile orageuse du vent.

\stre aux rayons muets , que ta splendeur est douce

Quand tu cours sur les monts , quand tu dors sur la mousse,

Que tu trembles sur Fherbe ou sur les blancs rameaux,

Ou qu'avec Talcyon tu flottes sur les eaux I

Mais pourquoi Réveiller quand tout dort sur la terre ?

Vstre inutile à Thomme, en toi tout est mystère;

Tu n'es pas son fanal, et tes molles lueurs

\e savent pas mûrir les fruits de ses sueurs;

H ne mesure rien aux clartés que tu prêtes.

Il ne t'appelle pas pour éclairer ses fêtes ;

Mais, fermant sa demeure aux célestes clartés,

Il s'éclaire de feux à la terre empruntés.

Quand la nuit vient t'ouvrir ta modeste carrière.

Tu trouves tous les yeux fermés à ta lumière.

Et le monde, insensible à ton morne retour.

Froid comme ces tombeaux objets de ton amour !

K peine, sous ce ciel où la nuit suit tes traces,

l n œi! s'aperroit-il seulement que tu passes ,

Hors un pauvre pêcheur soupirant vers le bord,

Qui, tandis que le vent le berce loin du port,

Demande à tes rayons de blanchir la demeure

Où de son long retard ses enfants comptent l'heure ;

Ou quelque malheureux qui, l'œil fixé sur toi,

Pense au monde invisible et rêve ainsi que moi !

Ah! si j'en crois mon c^but et ta sainte influence. Astre ami du repos, des songes, du silence. Tu ne te lèves pas seulement pour nos yeux ; Mais du monde moral flambeau mystérieux, A l'heure où le sommeil tient la terre oppressée. Dieu fit de tes rayons le jour de la pensée ! Ce jour inspirateur, et qui la fait rérer. Vers les choses d'en haut l'invite à s'élever; . Ta lui montres de loin, dans l'azur sans limite. Cet espace infini que sans cesse elle habite; Tu luis entre elle et Dieu comme un phare éternel , Comme ce feu marchant que suivait Israél ; Et tu guides ses yeux, de miracle en miracle, Jusqu'au seuil éclatant du divin tabernacle , Où Celui dont le nom n'est pas.encor trouvé, Quoique en lettres de feu sur les sphères gravé , Autour de sa splendeur multipliant les voiles. Sema derrière lui ses portiques d'étoiles!

Luis donc, astre pieux, devant ton Créateur! Et si tu vois Celui d'où coule ta splendeur. Dis-lui que, sur un point de ces globes funèbres Dont tes rayons lointains consolaient les ténèbres , Un atome perdu dans son immensité Murmurait dans la nuit son nom à ta clarté !

Où vont ces rapides nuages, Que roule à flocons d'or l'haleine des autans?

Ils semblent, d'instants en instants.

De la terre et des flots retracer les images Dans leurs groupes épars et leurs miroirs flottants.

Tantôt leurs couches allongées S'étendent en vastes niveaux.

Comme des côtes qu'ont rongées Le temps, la tempête et les eaux ; Des rochers pendent en ruine

Sur ces océans, que domine Leur flanc, tant sillonné d'éclairs :

L'œil qui mesure ces rivages Voit étînceler sur leurs plages L'écume flottante des mer^

Tantôt en montagnes sublimes lis dressent leurs sommets brûlants; La lumii^'i-e éblouit leurs cimes.

Les ténèbres couvrent leurs flancs.

Des torrents jaunis les sillonnent.

De brillants glaciers les couronnent.

Et, de leur sommet qui fléchit.

In flocon que le vent assiège.

Comme une avalanche de neige.

S'écroule à leurs pieds, qu'il blanchit.

Là leurs gigantesques fantômes Imitent les mui-s des cités , Les palais, les tours et les dômes Qu'ils ont tour à tour visités ; Là s'élèvent des colonnades; Ici , sous de longues arcades Où l'aurore enfonce ses traits.

In rayon qui perce la nue Semble illuminer l'avenue De quelque céleste palais.

Mais, sous l'aquilon qui les roule

En mille plis capricieux ,

Tours, palais, temples, tout s'écroule.

Tout fond dans le vide des cieux ;

O n'est plus qu'un troupeau candide.

Qu'un pasteur invisible guide

Dans les plaines de l'horizon ;

SoQs ses pas l'azur se dévoile ,

Et le vent, d'étoile en étoile,

Disperse leur blanche toison.

Redescendez, mes yeux, des célestes campagnes! Voyez, sur ces rochei-s que l'écume a polis. Voyez étinceler aux flancs de ces montagnes Tous ces torrents sans source et ces fleuves sans li!h.

La cascade qui pleut dans le gouffre qui tonne Frappe l'air assourdi de son bruit monotone: L'œil fasciné la cherche à travers les rameaux : L'oreille attend en vain que son urne tarisse :

De précipice en précipice , Débordant , débordant à flots toujours nouveaux , Elle tombe, et se brise, et bondit, et tournoie. Et, du fond de l'abîme où l'écume se noie. Se remonte elle-même en liquides réseaux. Gomme un cygne argenté qui s'élève et déploie

Ses blanches ailes sur les eaux î

Que j'aime à contempler dans cette anse écartée La mer qui vient dormir sur la grève argentée ,

Sans soupir et sans mouvement !

Lé soir retient ici son haleine (»xpirante. De crainte de ternir la glace transparente

Où se mire le firmament.

De deux bras arrondis la terre qui Fembi-asse A la vague orageuse interdit cet espace ,

Que borde un cercle de roseaux :

Et d'un sable brillant une frange plus vive y serpente partout entre Tonde et la rive.

Pour amollir le lit des eaux.

Là tremblent dans l'azur les muettes étoiles: Là dort le mAt penché, dépouillé de ses voiles;

Là quelques pauvres matelots , Sur le pont d'un esquif qu'a iatigué la lame. De leui-s foyers flottants ont rallumé la flamme ,

Et vont se reposer des flots.

LH* colline en colline, et d'étage en étage,

L(*> monts, dont ce miroir fait onduler Firnage,

Descendent jusqu'au lit des niei-s ; m leurs flancs, hérissés d'une sombre verdui^e. Par le contraste heureux de leur noire ceinture ,

\ font briller des flots plus clairs.

I>» clu'*ne aux bras tendus penche son tronc sur Tonde : Le tortueux figuier dans la mer qui Kinonde

Baigne, en pliant, ses lourds rameaux; El la ligne, y jetant ses guirlandes trempées, l^i'^^e pendre et flotter ses feuilles découpées,

Où tremblent les reflets des eaux.

1^ lune, qui se penche au bord de la vallée, iM->lille un jour égal, une aurore voilée,

Sur ce golfe silencieux ; La mer na plus de flots, les l)ois plus de murmui*e; El la bi'isi» incertaine y flotte à l'aventure,

hre des parfums de ces lieux!

Sur ce site enchanté mon âme qu'il attire Saliat comme le cygne, et s'apaise et soupire

A cette image du repos.

Que ne peut-elle, ô mer, sur tes bords qu'elle envie, Trouver comme ta vague un golfe dans la vie,

Pour s'endormir a\ec tes flots!

Mais quel bruit m'arrache à ce songe?

t/e^ l'airain frémissant dans les tours des cités. Le roulement des chars qu'un sourd écho prolonge, U* marteau qui retombe à coups précipités , LViirlume qui gémit, les coursiers qui hennissent, U^ instruments guerriers qui tonnent ou frémissent, IK**> pas. dps cris, des chants, des murmures confus. Kl i\^ vaisseaux partants les roulantes \olées.

Et les clameurs entremêlées

he silences interrompus!

L'air, chargé de ces sons qu'il emporte sur l'onde. Et que chaque minute étouffe et reproduit , Semble, comme une mer où la tempête gronde. Rouler des flots de voix et des vagues de bruit !

Voilà donc le séjour d'un peuple , et le murmure

De ces innombrables essaims Que la terre produit et dévore à mesure. De leur vaine existence, hélas! encor si vains! Tandis que la nature et les astres sommeillent

Dans un repos silencieux.

Aux lueurs des flambeaux ces insectes qui veillent Troublent seuls de leur bruit les mystères des cieux. Ils veillent, et pourquoi? Pour que je les entende. Pour que le bruit qu'ils font revienne les frapper. Pour que leur pas résonne et leur nom se répande. Pour se tromper eux-méme, ô mort, et te tromper! Oui , du haut de ce tertre ou mon pied les domine , . Je les entends encor! Mais si je fais un pas, Si je double le cap ou franchis la colline. Ce grand bruit, expirant sur la plage voisine.

Sera comme s'il n'était pas !...

Avant que du zéphyr la printanière haleine \it cessé de veixlir les feuilles de ce chêne

Qui compte déjà cent hivers; Avant que cette pierre aux bords des flots roulée. Et qui tremble déjà sur sa base ébranlée ,

Ait croulé sous le choc des mers;

Ces pas, ces voix, ces cris, cette rumeur immense. Seront déjà rentrés dans l'éternel silence ; Les générations rouleront d'autres flots ; Et ce bruit insensé, que l'homme croit sublime. Se sera pour jamais étouffé dans l'abtme , L'abîme qui n'a plus d'échos !

Vais où donc est ton Dieu? » me demandent les sages. Vais où donc est mon Dieu? Dans toutes ces images,

Dans ces ondes , dans ces nuages , han*> ces sons, ces parfums, ces silences des deux, Iians ces ombres du soir qui des hauts lieux descendent, hans ce vide sans astre, et dans ces champs de feux , ï.{ dans ces horizons sans bornes, qui s'étendent Plus haut que la pensée et plus loin que les yeux !

Il est une langue inconnue

Que parlent' les vents dans les airs,

La foudre et IVclair dans la nue,

La vague aux bords grondants des mers,

LVtoile de ses feux voilée ,

L'astre endormi sur la vallée.

Le chant lointain des matelots,

L*horizon fuyant dans l'espace ,

Et ce firmament que retrace

Le cristal ondulant des flots ;

Les mers d'où sVlance Taurore, Les montagnes où meurt le jour, La neige que le matin dore.

Le soir qui s'éteint sur la tour.

Le bruit qui tombe et recommence.

Le cygne qui nage ou s'élance.

Le frémissement des cyprès.

Les vieux temples sur les collines, Les souvenirs dans les ruines, Le silence au fond des forêts ;

Les grandes ombres que déroulent Les sommets que l'astre a quittés.

Les bruits majestueux qui roulent Du sein orageux des cités, Les reflets tremblants des étoiles.

Les soupirs du vent dans les voiles,

La foudre et M>n sublime eOi*oi .

La nuit, les desserts, les orages:

Kt dans tous ces accc*nts saunages.

Cette langue parle de toi.

De loi, Seigneur, iMre de IVln»!

\érilt', vie, espoir, amour!

De toi que la nuit ^eut connaître «

De toi qu(» demande le jour.

De toi que cliaque son murmui*e.

De toi que Timmense nature

D^'voile et n'a pas d<*flni.

De toi que ce nAint proclame.

Source, abtme, océan de Tâme,

Kt qui n*as qu'un nom : Tlnllni!

ici-lias, toute crc'ature Enteml t(>s sublimes accents.

0 langue! et, selon sa mesure.

En pénHre plus loin le s<*ns!

Mais plus notre esprit, qu'elle attern* En di'^oile le saint nnsti^re.

Plus du monde il est d<<goûté:

1 n poids accable sa faiblesse.

l ne solitaire tristesse Devient sa seule volupt<^

Ainsi, quand notre humble |)aupim*.

Contemplant Toccident \emieil.

Fixe au terme de sa carrière Le lit enflamnu^ du soleil.

Le regard qu ebUmit sa tace Retombe soudain dans l'espace CiOmme frappé d aveuglement ; il ne voit que des points funt*bres, >ide, solitude et ténèbres.

Dans le reste du HrmamenI!

0 Dieu! tu m'as donné d'entendre Ce verbe , ou plutôt cet accord , Tantôt majestueux et tendre, Tantôt triste comme la mort !

Depuis ce jour. Seigneur, mon âme Converse avec Tonde et la flamme, Avec la tempête et la nuit :

Là chaque mot est une image , Et je rougis de ce langage Dont la parole n'est ^u'un bruit!

O terre, ô mer, ô nuit, que vous avez de charmes!

\liroir (éblouissant d'éternelle beauté,

Pr>un]uoi, pourquoi mes yeux se voilent-ils de larures

Devant ce spectacle enchanté?

Pourquoi, devant ce ciel, devant ces flots qu'elle aime, llf>n Âme sans chagrin gémit-elle en moi-même,

Jëhovah, beauté suprême?

C^i qu'à travers ton œuvre elle a cru te saisir ; Ci^i que de les grandeurs l'ihefTable harmonie N'eNt qu'un premier degré de l'échelle infinie. Qu'elle s'élève à toi de désir en désir. Et que plus elle monte , et plus elle mesure Labline qui sépare et l'homme et la nature

De toi, mon Dieu, son seul soupir!

\<>>ez-^ous donc, mes yeux, dans ces flots de tristesse Souh^'^Moi, mon cœur, sous ce poids qui t'oppresse; Élance-toi , mon âme , et d'essor en essor Remonte de ce monde aux beautés éternelles. Et demande à la mort de te prêter ses ailes; Et, toujours aspirant à des splendeurs nouvelles, Crie au Seigneur: « Encor, encor! »

C'était en 1824. Je voyageais entre Gènes et la Spezîa pendant une magnifique nuit d*été. Une lune splcndide éclairait la mer. Les pins-parasols, les oliviers, les châtaigniers, les rochers de la côte obscurcissaient la terre. A chaque tournant dn cap, à chaque échancrure de la rive, à chaque 'embouchure des montagnes de Gènes, la scène changeait. Le vertige de la course fougueuse des chevaux s'ajoutait au* vertige de Tadmiration pour ce sublime et mystérieux spectacle ; les parfums qui s'exhalaient des champs de fleurs cultivées pour ces bouquets dont les Génois ont fait un art, une tapisserie végétale, achevaient de m'enivrer. Ce fut une ivresse de la terre, de la mer et de la nuit, une fièvre d'enthousiasme pour ce beau pays; je ne songeais pas à rien écrire, j'avais le cœur plein d'autres pensées. Mais^ quelques mois après, étant à Livoume, rivage terne et sans poésie, je me souvins de cette nuit sur la corniche, et j'essayai de la reproduire ici.

Hélas ! en lisant un jour ces vers à Chiavari , par une soirée d'été aussi splendide que la première, je m'aperçus que j'avais défiguré mon modèle. La poésie pleure bien, chante bien, mais elle décrit mal. Le moindre coup de crayon d'un dessinateur ou d'un peintre vaut pour les yeux tout Homère, tout Virgile, tout Théocrite. J'aime mieux le balancement d'une seule voile de pécheur sur les lames bordées d'écume de ce golfe ; j'aime mieux l'ombre d'un pin d'Italie transpercée d'une pluie de rayons de lune sur cette grève ; j'aime mieux les grands bras d'un ch&taignier de ces montagnes penchés sous le vent tiède, sonore et embaumé de l'Apennin , que les deux ou trois cents vers dans lesquels j'ai tenté de me réfléchir à moi-même cette nuit. Impuissance de l'art , impuissance surtout de l'artiste devant la toute-puissance de la nature. « Dieu est le grand architecte, » disent les philosophes ; et le grand poète, donc ! • Demandons-lui pardon d'avoir barbouillé son poème et défiguré sa création.

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