‹ Œuvres de LamartineChapitre 112 sur 145 · A MONSIEUR DECAISNE · texte numérisé non relu

A MONSIEUR DECAISNE

APRKS AVOIR W SO?l TABLEAU DE LA CHARITK

Paris, 10 décembre 1R38.

0 femme! éclair vivant dont l'éclat me renverse!

0 vase de splendeur qu'un jour de Dieu transperce ! Pourquoi nos yeux ravis fondent-ils sous les tiens? Pourquoi mon âme en vain sous sa main comprimé^^ Sëlance-t-elle à toi comme une aigle enflammée Dont le feu du bûcher a brisé les liens?

Déjà l'hiver blanchit les sommets de ma vie

Sur la route au tombeau que mes pieds ont suivie;

Ah ! j'ai derrière moi bien des nuits et des joui^sl

1 n regard de quinze ans, s'il y daignait descendre. Dans mon coeur consumé ne remuerait que cendre. Cendre de passions qui palpitent toujours!

Je devrais détourner mon cœur de leur visage, Me ranger en baissant les yeux sur leur passage,

Et regarder de loin ces fronts éblouissants , Comme Ton voit monter de leur urne fermée Les vagues de parfum et de sainte fumée Dont les enfants de chœui* vont respirer Tencens !

Je devrais contempler avec indifférence Ces vierges, du printemps rayonnante espérance. Gomme Ton vpit passer sans regret et sans pleurs. Au bord d'un fleuve assis , ces vagues fugitives Dont le courant rapide emporte à d'autres rives Des flots où des amants ont effeuUlé des fleurs !

Cependant plus la vie au soleil s'évapore, 0 filles de l'Éden ! et plus on vous adore I L'odeur de vos soupirs nous parfume les venls; Et même quand l'hiver de vos grâces nous sèvre. Non ! ce n'est pas de l'air qu'aspire votre lèvre : L'air que vous respirez, c'est l'âme des vivants!

Car l'homme éclos un jour d'un baiser de ta bouche , Cet homme dont ton cœur fut la première couche , Se souvient â jamais de son nid réchauffant. Du souffle où de sa vie il puisa l'étincelle , Des étreintes d'amour au creux de ton aisselle. Et du baiser fermant sa paupière d'enfant I

Mais si tout regard d'homme â ton visage aspire , Ce n'est pas seulement parce que ton sourire Embaume sur tes dents l'air qu'il fait palpiter. Que, sous le noir rideau des paupières baissées. On voit l'ombre des cils recueillir des pensées Où notre âme s'envole et voudrait habiter;

Ce n'est pas seulement parce que de sa tête La lumière glissant, sans qu'un angle l'arrête. Sur l'ondulation de tes membres polis.

T'enveloppe d'en haut dans ses rayons de soie

Gomme une robe d'air et de jour, qui te noie Dans réther lumineux d'un vêlement sans plis;

Ce n'est pas seulement parce que tu déplies Voluptueusement ces bras dont tu nous lies, Chaîne qui d'un seul cœur réunit les deux parts, Que ton cou de ramier sur l'aile se renverse. Et que s'enfle à ton sein celte coupe qui verse Le nectar à la bouche et l'ivresse aux regards :

Mais c'est que le Seigneur, 6 belle créature ! Fit de toi le foyer des feux de la nature, Que par toi tout amour a son pressentiment. Que toutes voluptés, dont le vrai nom est femme. Traversent ton beau corps ou passent par ton âme. Comme toutes clartés tombent du flrmament!

Cette chaleur du ciel, dont ton sein surabonde, A deux rayonnements pour embraser le monde. Selon que son foyer fait ondoyer son feu : Lorscjue sur un seul cœur ton âme le condense, L*homme est roi, c'est l'amour! 11 devient Providence Quand il s'épand sur tous et rejaillit vers Dieu.

Alors on voit l'enfant, renversé sur ta hanche. Effeuiller le bouton que ta mamelle penche. Comme un agneau qui joue avec le flot qu'il boit ; L'adolescent, qu'un geste à tes genoux rappelle. Suivre de la pensée au livre qu'il épelle La sagesse enfantine écrite sous ton doigt ;

L'orphelin se cacher dans les plis de ta robe , L'indigent savourer le regard qu'il dérobe. Le vieillaixl à tes pieds s'asseoir à ton soleil; Le mourant, dans son lit retourné sans secousse Sur ce bras de la femme où la mort même est douce. S'endormir dans ce sein qu'il pressait au réveil I

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