DANS LES APENNINS
Esprit de l'homme, un jour sur ces cimes glacées Loin d'un monde odieux quel souffle t'emporta? Tu fus jusqu'au sommet chassé par tes pensées : Quel charme ou quelle horreur à la fin t'arrêta?
Ce furent ces forêts, ces ténèbres, cette onde, Et ces arbres sans date, et ces rocs immortels. Et cet instinct sacré qui cherche un nouveau monde Loin des sentiers battus que foulent les mortels.
Tu n'y vécus pas seul : sous des formes divines. Tes apparitions peuplèrent ce beau lieu; Tu voyais tour à tour passer sur ces collines L'esprit de la tempête et le souffle de Dieu.
Sans doute ils t'enseignaient ce sublime langage Que parle la nature au cœur des malheureux ; Tu comprenais les vents, le tonnerre et l'orage. Comme les éléments se comprennent entre eux.
HARMONIES POÉTIQUES. g|
L'esprit de la prière et de la solitude, Qui plane sur les monts, les torrents et les bois. Dans ce qu'aux yeux mortels la terre a de plus rude, appela de tout temps des âmes de son choix !
•. Venez, venez, » dit-il à Tamour qui regrette, Au gt^nîe opprimé sous un ingrat oubli , \u proscrit que son toit redemande et rejette, \u cœur qui goûta tout et que rien n'a rempli ;
« Venez, enfants du ciel, orphelins de la terre! 11 est encor pour vous un asile ici-bas; Mes trésors sont cachés, ma joie est un mystère; Le vulgaire Tadmire et ne la comprend pas.
« Mais si votre œil pensif au ciel s'élève encore Pour contempler la nuit qui se fond dans les airs; Si ^ous aimez à voir les étoiles éclore. Ou la lune onduler dans la lame des mers;
•■ Si la voix du torrent , qui gémit dans Tablme El !se brise en sanglots de rocher en rocher, K votre lèvre encore arrache un cri sublime, Et force malgré vous vos pas à s'approcher ;
a Couché sous ces sapins aux feuilles dentelées. Si lotre oreille écoute avec ravissement Glisser dans les rameaux ces brises modulées, Oimme les sons plaintifs d'un céleste instrument;
1 Si ce germe arraché d'une plante divine , L'pspérance, en vos cœurs malgré vous refleurit, Et croit dans le déseri, pareille à la racine Que sans terre et sans eau le rocher seul nourrit;
ff Si la prière enfin de ses pleurs vous inonde. Et devant rinfini fait fléchir vos genoux;
Ah ! venez! C'est trop peu pour vivre avec ce monde; Mais c'est assez pour vivre avec le ciel et vous! »
Il y avait en ce temps-là à Florence un Français, ancien proscrit de Toulon , que l'incendie de sa patrie et la crainte de Téchafaud révolutionnaire avaient jeté tout enfant avec sa famille eu Toscane. C'était un homme d'une beauté noble et calme, une pensée douce incarnée dans une forme m&le et gracieuse à la fois. Ses yeux bleus et ses cheveux blonds , déjà légèrement teints de neige, rappelaient l'homme du Nord. Sa taille était élevée, ses membres souples, son costume soigné, quoique simple et révélant presque la gêne. Son accent était timbré, sonore, ai*gentin, comme ces mots de métal dont la langue toscane est composée. Il n'avait jamais revu sa patrie depuis 1793.
Lorsque la restauration des Bourbons fut accomplie, on lui flt une petite pension d'émigré, dont il vécut. H avait mangé jusque-là le pain de Texil, que Dante trouvait si amer. Quelques petits secours du gouvernement toscan lui étaient venus en aide. A l'époque où je le connus, il avait environ cinquante ans, mais l'apparence était d'un homme de trente. La candeur de T&me conserve le corps. Son esprit était d'un enfant.
Le marquis de La Maisonfort l'avait attaché en qualité de chancelier à la légation de France. Après la mort du marquis de La Maisonfort, Je Télevai de quelques degrés dans la hiérarchie; il avait tous les détails de l'ambassade. Nous ne tardâmes pas à nous lier d'une véritable amitié : il était botaniste. J'étais poète ; nous nous touchions de près par cette nature qu'il étudiait et que Je chantais, mais que nous aimions d'une même passion tous les deux. Il connaissait Florence bien mieux qu'un Florentin , car il n'avait pas eu autre chose à faire pendant les trente plus belles années de sa vie qu'à étudier cette ville de l'art. Il n'y avait pas dans la ville et dans les campagnes environnantes un site, une villa historique, un couvent, une chapelle, une statue, un tableau qu'il n'eût visité, noté, enregistré. C'était le cicérone du siècle des Médicis, de Boccace et de Dante. Jusqu'à Alfieri et à Nicolini , il savait tout ; il était pour moi l'histoire vivante. La poussière de ces siècles et de ces galeries m'entrait ainsi par tous les pores. Il jouissait de me communiquer son patriotisme artistique pour Florence et pour les Toscans.
C*est avec lui que Je visitai Vallombreuse, abbaye monumentale. Grande Chartretise de l'Italie, bâtie au sommet des Apennins, derrière un rempart de rochers, de précipices, de torrents et de noires forêts de sapins. Cependant la beauté du ciel italien et la douceur du climat laissent à ce séjour de TascéUsme abrité du monde un caractère habitable et même délicieux : c'est la retraite, ce n'est pas la torture des sens ; c'est la solitude, et ce n'est pas la mort. Des façades majestueuses, des portiques retentissants, des corridors hauts, larges, sonores, pavés de marbre; des chapelles tapissées de bronxe et d'or; des appar-
MMnis décents pour les étrangers ; des cellules recueillies, mais à grandes Mvcrum ci à grands horiions sur le ciel et sur les mont^ignes, pour les SÉfitan; en pelouses peuplées de génisses et de chérres blanches; des colon- WÊâlf* t^'Çf^ules d*arbres à la verdure permanente ; des eanx dormantes ou Jail- InMntes dans les Jardins; des souffles doux et harmonieux des deux mers, qui vyt.apnt ae rencontrer et se fondre sur ces hauteurs intermédiaires entre ridhat»qu«> et la MiWterranée, font de Vallombreuse une habitation d*ermites ^le ït monde peut leur envier. Aussi tous les grands poètes et tous les grands milite» de Fltalie y sont-ils venus tour à tour chercher un asile temporaire n ncn* if^ migres, contre les désespoirs ou contre les proscriptions dont la vie 4e^ bnnimfs mémorables est presque toujours travaillée. On y montre la cellqk> éf Bocrace, celle de Dante, celle de Michel-Ang6, celles des différents ptrwnts d«*s maisons rivales qui se disputèrent la liberté ou la tyrannie pen- Ciat Ith lattea des républiques du moyen &ge.
Gnn* au nom de M. Antoir et à sa familiarité avec les moines, qui reconnais- ' «Ai^-at en lui un visiteur de tous les étés, nous fûmes bien reçus à Vallomtm 1^ ; on nous donna une gracieuse hospitalité : une cellule au midi , un pain 4t ».inruv» le miel et le beurre des montagnes, le poisson des viviers, et sur- U.UX W sentiers libres de ces solitudes. Ces journées passées avec la mémoire 4t tant de grands hommes malheureux, au-dessus de rhorizoa des agitations hTT*-^uv^ en compagnie d'un homme né philosophe, dans la confidence de ces trto-v de ces murs , de ces eaux , de ces déserts bourdonnants de végétation , ^ ••ir^f-^ de vol d'insectes, de rayons et d'ombres, me laissèrent une longue '1 ' •rir împre^Mon de recueillement et de rafraîchissement dans Tàme. Je m'en to..« «ojT«>nn en écrivant, dix ans après, les sites de Valnei^c, dans le petit ^^.:i*f: (^ Jocel^ ; la figure de M. Antoir se retrouve aussi dans celle de ce ^--.Te prêtre.
V u« r«d<*%cend]mes en laissant là-haut des regrets. Les moines, sachant par X 1 riicD(>aLinion que jVtais un poète franç^iis, me prièrent d'écrire mon nom ».r i^ir rv.dsin; d'étrangers: j'écrivis ces vers.
La *f>litude à deux ouvre l'àme. M. Antoir avait un secret dans sa vie. Le «-•T^t d»- tout lulien, c'est un amour. Il aimait depuis vin^t ans une Florent.:^ de la bourgeoisie, sans fortune comme lui. Ainsi que tous les soupirants i cv p3>« de la constance, où le sentiment se change en culte, il portait chaque sazia un bouquet de fleurs à la fenêtre grillée de la maison qu'habitait sa bff^tîrr-e. n passait toutes les soiK'CS avec elle et avec ses sœurs, en famille, et ^ <-'>:.dui«ait à la promenade dans ces beaux bois routés qui bordent l'Arno. .' «^ «'-'^^nt interdit le mariage, de peur de laisser après eux des enfants dénués % bf^n^ et de patrie. Leur amour n'était qu'une amitié passionnée, une habi- :.#> douce, une résignation à deux dans la douleur. La pureté de ce sentiment ri «lAit conservé la fraîcheur : ils se voyaient toujours à vingt ans.
0^ :qu*:s années après, je fus assez heureux pour fixer le sort d' Antoir et y eV' raMun-r sur son avenir. Il épousa celle qu'il aimait. Je fus le témoin ^ «>7. U>nh*nir tartlif. Il acheta une petite maison et un petit jardin sur la ;*--;>» r. L'ine de Fîev)le, le Tibur de Florence. Il y transporta ses herbiers.
ses tableaux, ses recueils de dessins des grands maîtres florentins, qu*il avak amassés pendant quarante ans avec une patience et une ponctualité de cénobite. Il y cultira ses légumes et ses fleurs, content de peu , dans le sein de la nature, de l'amour, de la prière. La solitude à deux était sa vocation; il Favait atteinte à la fin. Sa nature était trop timide, trop délicate, trop facile à froisser, pour supporter le rude contact des événements, des choses, des hommes. On sentait en lut Texilé condamné à baisser le front et à chercher en vain sa place, dès son enfance, parmi les étrangers ; dépaysé partout, et portant sa seule patrie dans son cœur.
Dieu le laissa Jouir quelques années de son bonheur et de son Jardin de Fiesole ; puis il mourut, laissant un souvenir doux à tout le monde. Sa femme m'écrivit , pour me dire Tadieu qu*il m'avait adressé par elle en partant et pour me renvoyer ces vers. Si Je revois Jamais les collines de Fiesole, que J'ai si souvent montées avec lui en récitant des vers de Dante, en écoutant les aventures de Bianca Capella, J'irai chercher son nom sur quelque dalle du campo sanU> de ce village, et m'entretenir de lui avec celle qu'il a tant aimée.